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Patrice Nganang et sa fumeuse théoreie de l’échec de Um Nyobé

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Réussir en politique, agir pour son peuple, s’engager contre l’oppression coloniale ou la domination, ce n’est pas seulement devenir par tous les moyens Ahidjo ou Biya. C’est aussi penser, énoncer et incarner des idées supérieures, un idéal, un mouvement qui influencent, structurent et vous survivent au long cours. Comme celle de la souveraineté effective, thème africain actuel. Et pas que le moi, moi, moi !

Ce brillant écrivain a choisi, c’est une marque de fabrique, de ne pas faire chorus, dans le concert d’hommages à Ruben Um Nyobé. Il n’est pas du genre à céder sa place rêvée de chef d’orchestre pour rester confiné à la section rythmique. Même pas celle de concierge de l’Opéra.

On le sait, Patrice Nganang est bourré de qualités, mais oublie très souvent qu’avant lui, les abeilles existaient et faisaient du miel, le système solaire constitué et rayonne depuis sur pas mal de talents et de penseurs, et qu’au Cameroun, depuis les textes de Charles Atangana et de son neveu Paul Messi en 1913, du San’gam, conversations, du roi Njoya publié en shu-mom, l’ecriture bamoun, de Nanga Kon, fiction en boulou de Jean-Louis Njemba-Medou en 1930, du premier recueil de poésie de Louis-Marie Pouka en 1947, de Ville cruelle de Mongo Béti en 1954, jusqu’à sa génération et celle en émergence, le tableau de ceux qui nous ont fait honneur est bariolé.

Dans ce contrepoint, en tout cas, les mêmes fixations, comme les menuisiers de Madagascar clouent depuis des lustres les traverses de lits en bubinga : Achille Mbembe. Comme un escrimeur, il a ses entêtants points de touche. Il lui reproche pêle-mêle, son appétence, l’orientation exclusive de ses champs de recherche et une prétendue obsession de la figure du Mpodol, à qui l’écrivain-bâtisseur de salles de classes, dénie toute dimension christique, au contraire du philosophe-historien. Comme si le travail de Mbembé sur le post-colonialisme, les résistances et mouvements nationalistes, les identités mouvantes et la question des frontières n’avait jamais existé. Ou qu’un intellectuel n’a de crédibilité qu’en retroussant les manches sur un chantier. Un déni de réalités !
Ce qui aurait été pourtant, en guise de foisonnement des idées, une excellente chose pour la réappropriation de notre histoire, le travail et le devoir de mémoire, les pistes et esquisses de champs de recherche pour nos historiens dans le calme des bibliothèques, laboratoires et salles d’études, tourne à l’acharnement. Un énième ruissellement, comme les eaux de pluie de nos villes qui prennent des chemins escarpés, une querelle qui n’est plus seulement un débat épistémologique, une joute intellectuelle, mais confine aux attaques vaines et stériles. Souvent, Nganang préfère à la confrontation cordiale, « Le temps de chien. », du nom d’un roman qui lui a permis de glaner de nombreux lauriers littéraires.
Croyant profaner un temple, il brandit son argument massue, en contrepoint à l’exaltation du combat pour l’Indépendance mené par Um Nyobé et la mouvance nationaliste des années 50 : le syndrome de l’échec dont il serait l’archétype dans l’évolution des luttes politiques, l’histoire de l’opposition et celle des hommes politiques. Autrement dit, dans l’esprit de Patrice Nganang, la seule vertu du combat politique, son horizon indépassable est un succès pragmatique, concret, qui prend la forme classique, ultime et définitive de l’accès au pouvoir et de son exercice.
Machiavel, épigone de l’école réaliste, qui a sanctifié l’impératif de la conquête et de la conservation du pouvoir par la force et la ruse, n’aurait renié cette pièce d’orfèvrerie du cynisme. Pas plus qu’il aurait, dans le sous-texte de cette conception du combat politique, condamné, ayant proclamé que « les faits accusent, mais les résultats excusent », la mise en œuvre implacable de la doctrine nouvelle de la contre – insurrection du colonel Lacheroy, par laquelle l’Armée française a utilisé les moyens des plus foudroyants pour traquer le mouvement nationaliste, le but ayant été atteint : la décapitation de Um Nyobé et la désagrégation progressive de son mouvement. Bebela !
Stricto sensu, en s’alignant sur cette théorie, à l’échelle de l’histoire au long cours et ses dimensions plurielles, mille évolutions, trajectoires et fonctions de la politique n’auraient pas eu voie au chapitre.

En France, René Dumont n’aurait pas dû se présenter à la présidentielle pour porter, sous les quolibets, la défiance et les moqueries perfides, les thèmes de l’écologie et la menace du réchauffement climatique au 21e siècle. Il n’a pas été président, mais ses thèmes sont devenus structurants dans la vie politique, la signature récente par la Chine, les Etats-Unis et l’Inde, premiers pays pollueurs dans le monde, de l’accord de la Cop 21, lors du dernier G20. Le parti communiste et ceux de gauche en France et ailleurs aurait eu tort d’exercer une fonction tribunitienne sur les questions d’inégalité, de lutte contre le colonialisme en Afrique, de protection sociale et de redistribution et des alternatives mondialistes.

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Tous n’ont pas accédé au pouvoir, mais ont réussi à développer un réseau local dense, mettre en œuvre des idées, infléchir des thèmes de campagne, dont la fameuse fracture sociale de Chirac, et faire du thème de l’inégalité un axe majeur, dont l’économiste Thomas Piketty a fait un ouvrage, best-seller de l’histoire de la science économique, écoulé à plus de 2 millions d’exemplaires dans le monde. Tout comme les thèmes portés par des prix Nobel comme Amartya Sen, Joseph Stiglitz, Paul Krugman, autour du développement humain, de l’altermondialisme, de la correction des défauts du marché, une nouvelle théorie du commerce international, la critique des politiques d’austérité, la redéfinition des les politiques de relance et l’endiguement de l’ultralibéralisme…
Aux Etats-Unis où vit et enseigne Patrice Nganang, en restant sur sa théorie, Martin Luther King aurait été un bon à rien, ayant été fauché sur sa lancée. Son crédo, son rêve et ses aspirations, de guignolesques utopies et la filiation symbolique jusqu’à Barack Obama, une chimère de fabliers, à mille lieux de langue d’Esope ou des contes réalistes d’Amadou Hampaté Mba. Le combat pour les droits civiques, la lutte contre la ségrégation de Malcolm X, des Black Panthers, de Jesse Jackson ou de figures comme Rosa Parks aurait été vaine par le seul motif que les uns ont été assassinés et les autres n’ont jamais accédé au pouvoir. Toni Morrison, Prix Nobel de littérature aurait donc cessé d’exalter ces figures, de plonger sa plume dans l’encre agitée de ces luttes, de s’inspirer du pasteur de Montgomery pour développer des thèmes littéraires.

En Afrique, Lumumba, éliminé par Mobutu, qui trôna une éternité au pourvoir, aurait été l’idiot utile, un stupide leader, aussi naïf que survolté, qui n’avait rien compris au réalisme et l’efficacité de la lutte, enjoint de dissimuler ses idées et son aspiration intransigeante à libérer le Congo des mailles de l’héritage de Leopold II qui en avait fait sa propriété personnelle. Sa réhabilitation et son omniprésence dans les débats actuels congolais disent tout le contraire. Thomas Sankara aurait été un haut-parleur bruyant et prétentieux, sans perspective, ratant sa vie du fait d’une trahison de Palais. La réappropriation de l’histoire de l’Afrique, les débats sur la souveraineté monétaire, le changement des noms coloniaux et la décolonisation des esprits, l’évolution du panafricanisme, la dénonciation de la Françafrique, thèmes chers au révolutionnaire de Ouaga’ qui ont désormais cours en Afrique et au sein de sa diaspora, tout comme sa figure haute brandie par les jeunes lors de la chute de Compaoré, attestent du contraire.

En suivant, contradiction détonante cette théorie, on devrait donc applaudir et dérouler le tapis rouge, ouvrir le Panthéon, à Ahmadou Ahidjo et Paul Biya, pour avoir dompté férocement ou par la ruse leurs adversaires, perduré au pouvoir, et ne plus condamner les réseaux français qui leur ont fourni l’échelle et la longévité au pouvoir. Ils ont réussi, point à la ligne, c’est le but du jeu…
Quand on lit, dans le sillage de cette théorie, la comparaison de Um et du roi Njoya, on voit jaillir une autre dissonance travaillée de l’aspirant chef d’orchestre. Chacune de ces figures, héros et figures de légende de notre nation, a contribué à son lustre, par l’innovation politique et sociale et la contribution à l’invention de l’idée de Nation d’une part pour le Mpodol et d’autre part, pour le roi bâtisseur, l’innovation technique, administrative et institutionnelle et l’invention d’outils et d’une écriture, dans la lignée de notre ancestralité méroïtique, egyptienne et celle des grands foyers de civilisation partout sur le continent.

Tous les deux ont été fauchés, déployant deux types de stratégies de résistance et d’adaptation, par les forces françaises, qui ont assassiné Um et l’administration coloniale qui a déporté Njoya, envisageant la fin de son royaume et le déclin de son génie.

Mais leur œuvre est plus que jamais vivace, comme nous le rappelle, citant Um, Hemley Boum, auteur de l’excellent roman Les Maquisards, grand prix littéraire 2016 d’Afrique, évocation des figures du mouvement nationaliste : « Un peuple décidé à lutter pour son indépendance et sa liberté est invincible ». Un message qui traverse et transcende les générations et le temps. »

* Lire le texte de l’enseignant et écrivain,Patrice Nganang sur ce lien

ABDELAZIZ MOUNDE

 

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