Mboa'Actu

Affaire Monique Koumatekel: Rose Tacke (L’éventreuse de Laquintinie) revient sur l’horreur de Laquintinie

Monique-Koumatekel-Laquintinie

Vous sortez couverte tout le temps, pourquoi ? Pourquoi sortez-vous couverte ?

Je suis obligée de sortir ainsi parce que je ne veux pas que les gens me reconnaissent, je suis obligée de sortir comme ça. En fait dans mon quartier, les gens savent que c’est moi. Quand ils regardent, ils se disent, ça c’est Tacke Rose. Surtout que le nom a circulé assez rapidement. Alors, tous ceux qui ont eu affaire à moi, les camarades de classe, depuis l’école primaire, le collège savent que c’est moi. C’est parce que je ne veux pas que les gens découvrent mon visage, je ne veux pas être acculée.

Que pense la famille Monique de votre acte ?

Oui, sa maman, sa famille, me soutient. Ils disent merci. D’abord parce qu’ils ont vu l’amour qui a guidé mon geste. L’amour que nous la famille du conjoint de Monique avons porté à Monique. Alors qu’elle était à l’hôpital, tout le monde était auprès d’elle. Nous étions nombreux, mais personne d’autre n’a eu le courage de faire ce que j’ai fait. Voilà pourquoi elle me dit merci. Elle dit que si sa fille devait vivre parce que je l’ai opérée, elle serait en vie. Si ses petits-enfants devaient être en vie, ils le seraient. Voilà pourquoi elle me dit merci. J’ai tout tenté.

Le jour du malaise que s’est-il passé ? Comment vous êtes-vous retrouvée avec elle ?

Non je n’étais pas là, j’étais à la maison. C’est un voisin qui arrive et qui dit à ma mère : «Ma’a Dimene, voilà ta belle-sœur qu’on conduit à l’hôpital, ça ne va pas. Ils disent qu’ils vont à Laquintinie. Ma maman ne se déplace pas facilement, elle est aussi très grasse. J’ai donc pris de l’argent dans la maison et je suis sortie pour les rejoindre. Je me suis d’abord arrêtée chez mon oncle qui vit juste à côté pour voir s’il était chez lui.

Le voisin qui vous apporte la nouvelle, où les a-t-il croisé ?

Il les a croisés à la gare routière du camp Yabassi. Et Monique a demandé qu’on vienne appeler son mari.

Ils sont passés par là pour aller à Laquintinie ?

Oui, ils sont passés par là, puisqu’ils sortaient de l’hôpital de district de Nylon. Et c’est là que le petit frère de son mari entre dans la voiture pour aller avec eux à Laquintinie. Moi, je les retrouve à Laquintinie en moto. Je me suis alors renseignée chez le vigile qui m’a dit qu’ils étaient aux urgences. Je les ai donc retrouvés aux urgences où mon oncle Makita était déjà allé voir un médecin. Ce médecin malheureusement n’a pas ausculté Monique. Il a dit que c’était une histoire de la maternité. On s’est dirigé vers la maternité. Moi, je les suivais à pied, le taxi était petit. Ils se sont trompés et se sont retrouvés à la morgue, où on les a redirigés vers la maternité. Je les ai retrouvés sur le chemin, ensemble nous sommes arrivés à la maternité. Lorsque nous sommes arrivés à la maternité, j’ai trouvé des femmes qui ressemblaient à des gardes malades. Je me suis adressée à l’une d’elles en lui disant : « j’ai cas urgent dans le taxi, j’aimerais savoir où trouver des médecins ». Elle s’est levée, elle est entrée dans une salle et est ressortie avec trois autres femmes. Je me suis alors adressée à l’une d’elles en disant : « regardez un peu ma sœur-là, pardon ça ne va pas ». Elle m’a répondu : « je ne touche pas aux cadavres ». J’insiste en lui disant de venir regarder simplement, parce que nous ne savons pas ce qui se passe, on ne comprend pas. Elle a alors répété la même chose. Je lui ai demandé si on pouvait au moins l’amener à l’intérieur, elle m’a dit que les cadavres n’entrent pas à la maternité.

Pourquoi a-t-elle dit cela, Monique était déjà morte ?

Non, Monique était couchée dans le véhicule. Nous avions cassé le siège. Quand ils disent que Monique était dans la malle arrière, c’est un mensonge, moi-même, je ne peux pas monter dans la malle arrière, il n’y aurait pas assez de place. Monique pesait 120 kilos. Une femme de 120 kilos qui est enceinte, imaginez… Pour qu’elle soit à l’aise, on a cassé le siège de derrière, et on la soutenait. Donc cette dame, j’ai essayé de la supplier, mais elle m’a dit : « allez à la morgue ». Je lui demandé si elle était déjà morte, elle m’a dit oui. Nous sommes allés à la morgue. Et là le morguier nous a dit qu’il faut qu’on nous donne un document qui certifie qu’elle est morte pour qu’il la garde à la morgue. Puis il dit : « mais comment voulez-vous mettre à la morgue une femme dont le bébé bouge encore dans le ventre ?» On a commencé à regarder le ventre. Effectivement l’enfant bougeait dans le ventre. C’est comme ça qu’il dit: «allez vite à la maternité afin qu’on essaie de sauver l’enfant ». On arrive à la maternité, je supplie encore la même dame, elle me dit qu’elle ne peut pas. Je lui dis : « regardez Madame, l’enfant est en train de bouger dans le ventre ». Elle me répond : « c’est vrai l’enfant bouge, mais le bloc est occupé».

Je lui demande alors: «dans tout un hôpital comme Laquintinie, il n’y a qu’un seul bloc ?» Elle me dit « oui, en maternité il n’y a qu’un seul bloc opératoire». Je lui ai alors demandé si on ne pouvait pas installer Monique à l’intérieur, acheter les médicaments pour commencer à la préparer à l’opération en attendant que le bloc se libère. C’est là qu’elle m’a dit: «tu veux qu’on arrête l’opération en cours, et qu’on sorte une personne vivante pour installer un cadavre ? » J’ai continué à la supplier; c’est alors qu’une dame brune avec des rastas qui se tenait derrière est intervenue pour dire: «vous avez déjà tué votre personne vous venez maintenant avec elle ici. On vous a dit que Laquintinie est là pour accueillir n’importe quoi ? Allez avec vos bêtises là-bas !»

Nous suivre ►► Facebook   Twitter   Instagram   Youtube 

Qu’avez-vous fait ensuite ?

Il y a un jeune Dr qui passait. Je ne peux même pas dire s’il était docteur ou infirmier. Il avait un ensemble vert et une blouse blanche. Je l’agrippe par son pantalon et lui dit : « gars, pardon aide-moi ! Regarde un peu ma sœur là, je n’arrive pas à comprendre… » C’est ainsi qu’il examine Monique et dit qu’elle est morte. Je lui demande pour l’enfant, il me répond : « je sens de légers battements, je ne peux pas dire avec certitude ». Il dit alors qu’il va chercher un appareil plus sophistiqué pour examiner correctement afin qu’on voie ce qu’il y a lieu de faire. Lorsqu’il voulait entrer dans la maternité, l’une des femmes lui dit tu vas où ? Il répond : « il faut qu’on regarde l’état de la femme-là, et si on peut sauver son enfant». Elle lui dit alors : « est-ce que c’est la première à mourir avec les enfants dans le ventre ? Est-ce que c’est le docteur qui t’a demandé de faire ça ? » C’est comme ça qu’ils entrent et ferment les portes de la maternité derrière eux. Là on se retrouve face à nous-mêmes. On a plus d’issue. Vous savez, lorsqu’on va à l’hôpital, quand on est en face d’un médecin, même si on est mourant, on a l’espoir. Je veux souligner qu’après dieu sur cette terre, c’est le médecin. Les médecins tiennent les vies des gens entre leurs mains.

On s’est vraiment retrouvés abandonnés. On se regardait. J’ai regardé le ciel, j’ai regardé la terre… Je me suis demandé: «donc cet enfant va mourir comme ça ?» Je me suis encore retournée vers le morguier. J’ai dit aux autres allons vers la morgue, on va supplier ce garçon pour qu’il nous aide pour le bébé. On l’a supplié, mais il a dit qu’il ne pouvait pas le faire, qu’il n’en avait pas la capacité, que si le médecin légiste était là, il l’aurait fait. Alors je lui ai proposé d’appeler le médecin légiste. Il m’a répondu que ce dernier n’était pas de service ce jour-là. C’est là que l’une de mes petites sœurs a proposé qu’on prenne un couteau et qu’on sorte l’enfant du ventre. Et là le morguier a dit:«non, ne faites pas ça, sinon l’enfant peut sortir avec un bras coupé. Allez à la pharmacie, vous achetez une lame qu’on appelle le bistouri».

On s’est dit alors entre nous que c’était mieux de retourner à la maternité, parce que s’il fallait l’opérer, avec tout ce périple, l’enfant en sortant serait très fatigué, et il faudrait peut-être le réanimer. C’était ça mon idée, c’est pour cela qu’on s’est retrouvé à la maternité. Alors que les autres repartaient à la maternité, moi, je suis allée à la pharmacie de l’hôpital, j’étais tellement abattue. J’ai dit : « on dit que vous avez une lame là qu’on appelle le bis…quelque chose ». Et c’est le pharmacien qui m’a dit le bistouri. Il me donne la lame, et c’est moi qui demande ça coute combien ? Il me dit 200, je lui donne l’argent et je lui demande de me rajouter des gants de 100 FCFA. De retour j’ai enfilé les gants, j’ai prié, puis j’ai fait sortir Monique du taxi. C’est ainsi que je me suis mise à opérer Monique et j’ai enlevé les enfants. On me voit en train de faire le bouche-à-bouche, parce qu’il y un des enfants qui avait fait les selles. Je me suis dit « donc cet enfant est encore vivant», mais finalement non, il était mort. Je ne sais pas si c’est le manque d’oxygène ou autre chose. Je ne sais pas.

Avez-vous vu un des enfants bouger ?

Non. Les enfants étaient inconscients. Je ne suis pas médecin, je ne peux pas dire s’ils étaient vivants ou morts.

Comment vous êtes-vous sentie en voyant ces enfants morts?

Immédiatement j’ai regretté de ne l’avoir pas fait plus tôt. Si je l’avais fait plus tôt, les enfants seraient vivants.

Si la situation se représentait, vous le referiez ?

Avant je ne connaissais pas les conséquences de tout ceci, mais maintenant, si j’étais dans la même situation, quelle que soit la personne je l’aiderai, mais en prenant des précautions. Parce que là je vais le faire en forçant le corps médical à collaborer. Même s’il faut aller chercher la police, je vais le faire pour les forcer à faire ce qu’il faut faire pour sauver les enfants.

De tout ce que vous avez entendu par rapport à cette histoire, qu’est-ce qui vous a le plus touché ?

Ce qui m’a le plus touché, c’est cette fraternité, cet amour qui s’est exprimé à travers le pays. Les Camerounais se sont levés, le peuple s’est levé. Et je crois que c’est une leçon pour ceux qui voient souvent les gens en danger et qui passent. Au fond, les gens vont parler, mais je sais que c’est une leçon pour nous tous. Une leçon pour les médecins, une leçon pour la société… Ceux qui ont coutume de passer, peut-être maintenant prendront-ils la peine de se demander ce qui se passe lorsqu’on croisera quelqu’un en détresse.

Jean-Marie Nkoussa

Populaires cette semaine

To Top