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Yaoundé : Comment des militaires ont tué un vigile

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Retour sur l’incident qui s’est produit à Yaoundé la semaine dernière et qui met en scène un ancien vice-président du Nigéria, son ex-compagne et un avocat.

En 2012, Samira Yaya, la trentaine, médecin, issue d’une grande famille peuhle de Ngaoundéré se met en relation avec Atikou Aboubakar, 70 ans, ancien vice-président du Nigéria, qui se trouve être l’ami de son père et d’un de ses oncles. Le milliardaire nigérian décide d’offrir à sa compagne d’alors une maison au quartier du Golf à Yaoundé. Ladite habitation est située non loin de l’ambassade des Etats-Unis. Pour procéder à cette acquisition, Atikou Aboubakar remet l’argent nécessaire à Samira Yaya par l’intermédiaire d’un de ses hommes de main, El Hadj Oumarou, un nigérian.

La procédure se déroule par devant Me Dorette Dissake Kwa-Enangue Njoh, notaire à Yaoundé. Elle s’effectue entre la vendeuse, Marie Feuyem et l’acheteuse, Samira Yaya. Coût de la transaction : 980.000.000 FCfa. Samira Yaya qui réside au quartier Bastos n’ira pas s’installer dans sa nouvelle villa. Elle ne s’y rend que de temps à autre. Durant ses séjours à Yaoundé, c’est dans la maison du quartier du Golf qu’Atikou prenait ses quartiers avec son amoureuse. En 2014, Samira Yaya va suivre une spécialisation en France. Y étant, elle se brouille avec son compagnon.

De retour au Cameroun un an après, Samira constate que des vigiles qu’elle n’a pas laissés ont été installés à la résidence du quartier du Golf. Elle ne peut y avoir accès et elle fait par ailleurs face à un blocage dans la mutation du titre foncier. Fort de l’acte de vente qu’elle possède et qui est à son nom, elle s’en va porter plainte au Tribunal de première instance de Yaoundé contre inconnu pour « trouble de jouissance ». Le procureur de la République confie l’enquête à la direction régionale de la police judiciaire du Centre (Drpj) qui est chargée d’identifier les personnes qui occupent ce domaine et à quel titre ils y ont été placés.

La Drpj fait une descente sur les lieux. Elle y trouve un vigile, sa femme et un jeune garçon. Entendu dans les locaux de la police judiciaire, le vigile fait savoir qu’il a été envoyé par El Hadj Oumarou pour sécuriser la maison. Une version qui est reprise par sa femme. El Hadj Oumarou est convoqué à la Drpj où il se présente. Lors de son audition, El Hadj Oumarou présente la photocopie d’une lettre écrite en anglais et qu’il attribue à Atikou Aboubakar dans laquelle il est dit en substance que l’acte de vente soit « parachevé » au nom de El Hadj Oumarou.

Celui-ci dit aussi détenir le titre foncier de la maison en question. Les enquêteurs lui demandent de revenir présenter ce document (puisqu’il ne le possédait pas le jour où il a été auditionné, Ndlr) ainsi que l’original de la correspondance attribuée à Atikou. Ça se passe en janvier 2016. On ne le reverra plus par la suite. Le 18 mars dernier, Me Piendjio, conseil de Samira Yaya décide de se rendre à la villa du Golf où il demande au vigile de libérer les lieux. Pour l’en convaincre, Me Piendjio lui présente l’acte de vente que sa cliente détient. Le vigile et sa femme s’exécutent. Les clés sont remises à l’avocat. Celuici installe vers 16h cinq nouveaux vigiles de « Queens Bench Security Body Guard ».

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Domicile d’un ancien chef d’Etat nigérian

Trois heures plus tard, vers 19h, des gendarmes débarquent sur les lieux. Deux des vigiles, l’un se faisait appeler Américain et l’autre William s’étaient déplacés à l’aide d’une de leur moto pour acheter de la nourriture. A leur retour, notamment lorsqu’ils se rapprochent de la résidence, ils entendent des tirs de sommation des gendarmes. Pris de panique, ils veulent s’enfuir. Américain est pris à la jambe. Il est atteint par une balle et s’écroule.

William réussit à s’enfuir. On retrouvera ensuite Américain avec le crâne ouvert. Il a reçu une balle dans la tête. Ces gendarmes qui appartiennent au Groupement territorial de la gendarmerie nationale du Lac étaient en réalité venus en intervention. Ils ont reçu un « Message Porté » de leur hiérarchie qui indiquait : « Grand banditisme – Braquage à main armée – Face résidence Atangana Kouna (ministre de l’Eau et de l’energie, Ndlr) – Domicile ancien chef d’Etat nigérian ».

D’après nos informations, lorsqu’ils ont libéré les lieux, le vigile et son épouse ont informé leur patron El Hadj Oumarou de ce qu’ils ne sont plus en poste et que de nouveaux vigiles y ont été installés. Qui a appelé la gendarmerie pour demander une intervention au quartier du Golf ? Qui a initié le « Message Porté » à l’origine de cette intervention ? Qui a donné l’ordre d’aller intervenir dans cette villa à ce moment là ? Des questions qui font en tout cas l’objet d’une enquête interne ouverte à la suite de l’interpellation de l’avocat de Samira Yaya.

Informé des événements au quartier du Golf, Me Piendjio se rend le samedi, 19 février au Groupement territorial de la gendarmerie nationale pour signaler qu’il y a eu mort d’homme au quartier du Golf et demander qu’une enquête soit ouverte.

L’avocat était sans savoir que c’est cette unité qui a opéré. Il découvre plutôt qu’il est l’homme recherché car un autre « Message Porté » le désigne comme étant le chef de gang d’un supposé braquage au quartier du Golf. Me Piendjio est longuement entendu. C’est alors que les enquêteurs se rendent compte de ce que c’est lui qui a recruté le vigile qui a été tué.

Malgré les explications qu’il tente de faire passer, il est gardé à vue pendant deux jours. Il faudra l’intervention de ses confrères lundi, 20 mars pour qu’il soit libéré. L’enquête se délie peu à peu. La piste du braquage qu’on a voulu laissé prospérer est éliminée. Un militaire a tué un homme à bout portant alors que celui-ci n’était pas armé. Les responsabilités doivent être établies. Le Tribunal militaire va-t-il se saisir du dossier ?

Quel sort pour Me Piendjio qui est désormais poursuivi pour violation de domicile et complicité de détention de chanvre indien (les vigiles qu’il a recrutés auraient été retrouvés en possession du chanvre indien, Ndlr) ? Le service central de recherches judiciaires du Sed a repris le dossier.

Eitel Elessa Mbassi

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