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Philippe Menye Me Mvé: Les déboires d’un ancien Ministre de la Défense – «Monsieur le président, Je suis là…»

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Philippe Menye Me Mve a certainement regardé la cérémonie de présentation des vœux de nouvel an au président de la République avec nostalgie. Il est revenu au Cameroun depuis quelques jours après six ans passés en France pour des problèmes de santé.

Les seuls souvenirs qu’il garde de ce moment où la République fait allégeance à son chef au cours d’une cérémonie diffusée en directe à la télévision nationale sont ces photos accrochées dans son salon. Sur la première, on voit l’alors ministre délégué à la Présidence de la République chargé de la Défense fouler l’impeccable tapis rouge du palais de l’Unité en compagnie de son épouse et sur l’autre, la plus précieuse, Philippe Menye Me Mve serre la main du président Biya. Nous sommes en janvier 1997. Quelques mois après cet événement, il quitte aussi brutalement le gouvernement qu’il y était entré. Adieux les ors et lambris du palais. Commence pour lui une interminable et angoissante traversée du désert. Il sombre petit à petit dans l’oubli au point que d’aucuns se doutaient même qu’il soit encore de ce monde.

Philippe Menye Me Mve est bien là, quoiqu’un peu affecté par la maladie. Dans sa demeure aux murs couverts de poussière et à la peinture défraichie au quartier Ngousso à Yaoundé, il arpente les allées d’un pas lourd. Il redécouvre sa propre maison après une longue absence. Il ne peut pas s’empêcher de se souvenir de ce jour où il est passé à côté de la mort.

Nous sommes en octobre 2009. L’ancien gouverneur de la province de l’Ouest est pris d’un violent malaise. Il est immédiatement conduit à l’Hôpital général de Yaoundé. Très vite, on s’aperçoit que le plateau technique de cet hôpital de référence du Cameroun est indigent ou tout au moins pas de nature à sauver cet homme alors âgé de 72 ans, qui vient de tomber dans le coma. Philippe Menye Me Mve n’est pas n’importe qui. Son épouse Jeanne ouvre son carnet d’adresse et entre en contact avec le directeur du cabinet civil de la présidence de la République, Martin Belinga Eboutou. Lequel rend compte au président de la République de l’état de santé préoccupant de son ancien ministre de la Défense. Paul Biya réagit au quart de tour. Il ordonne que des dispositions adéquates soient prises afin que Menye Me Mve aille se faire soigner. Ce sera en France. Le ministère de la Défense, le ministère de la Santé et le ministère des Finances se chargent de la paperasse.


Hôpital George Pompidou de Paris

6 novembre 2009. Pendant qu’on célèbre à grand flonflon l’anniversaire de l’accession du président Paul Biya au pouvoir, Philippe Menye Me Mve n’est pas de la fête. Il est dans un avion qui le conduit en France. Au Cameroun, les médecins ont tâtonné un problème cardiaque. Il est donc conduit à l’hôpital européen George Pompidou de Paris où il est pris en charge par le professeur Xavier Jouven, un cardiologue de bonne réputation. Après quelques examens, le diagnostic du médecin est formel : le cœur du patient bat très bien. Il ne souffre pas d’un problème cardiaque. Il faut chercher son mal ailleurs. Entre temps, il va mieux et rêve même de passer les fêtes de fin d’année au Cameroun ou chez son fils à Monaco.

L’embellie est de très courte durée. Philippe Menye Me Mve fait un nouveau malaise. Il est immédiatement récupéré par les pompiers qui le conduisent aux urgences du centre hospitalier de Gonesse non loin de Paris. Après la réanimation, on découvre enfin le mal qui le ronge. Les médecins diagnostiquent un diabète de type 2 doublé d’une insuffisance rénale chronique. Il est renvoyé à l’hôpital européen George Pompidou, cette fois au service de néphrologie. Il est interné dans cet hôpital et mis sous dialyse.

Le cas Menye Me Mve entre dans la catégorie des Affections de longue durée (Ald). Ce qui lui donne droit à une prise en charge totale par la sécurité sociale française. « Cela a été une agréable surprise pour nous. Les médicaments, les examens, les dialyses, tout était gratuit. Chez eux les choses sont ainsi bien faites », se réjouit-il. En 2012, il bénéficie d’un appui financier de l’Etat camerounais dont il préfère taire le montant. « En fait, explique Philippe Menye Me Mve, tous les ministres qui sont évacués ont droit à des avantages que leur accorde le chef de l’Etat. J’en ai bénéficié une seule fois en 2012 et depuis, plus rien. Avant cela, en 2010, on avait payé les frais d’hospitalisation et c’était tout. »

L’état de santé du patriarche s’améliore. Mais impossible de rentrer au pays. Il doit continuer d’honorer les rendez-vous médicaux. Commence pour lui alors une laborieuse et ennuyeuse  vie parisienne. Dans un premier temps, son fils lui offre le gîte et le couvert à la Garenne-Colombes dans les Hauts-de-Seine. Son épouse Jeanne continue de jouer la garde-malade même si de temps en temps elle doit lui fausser compagnie pour revenir au Cameroun régler quelques problèmes de famille.

Le fils Menye Me Mve quitte très vite la France pour s’installer au Canada. Le père est désormais seul. Presque dans le dénuement. Pour tromper l’ennui, il devient un rat de bibliothèques. Il fréquente également quelques grandes écoles et institutions françaises. Il entretient également sa foi religieuse. « Je lis beaucoup la bible et je vais régulièrement à l’église, dit-il.  J’aide le catéchiste de notre chapelle à prêcher et parfois à donner des conseils, notamment aux jeunes. »


Retour au pays natal

Le 27 décembre dernier, Philippe Menye Me Mve a quitté le froid parisien pour retrouver la chaleur du pays natal. Il a déjà eu le temps de se rendre dans un hôpital de Yaoundé pour sa dialyse. Le plateau technique a bien changé par rapport à celui qu’il a laissé il y a 6 ans. Il envisage donc très sérieusement la possibilité de revenir définitivement au Cameroun et de revoir son village Nyabizan dans le département de la Vallée du Ntem, région du Sud, là-même où le président Biya posa la première pierre du barrage hydro-électrique de Memve’ele en juin 2012.

C’est dans ce petit village de Nyabizan que Philippe Menye Me Mve nait le 12 juillet 1937 de parents planteurs. Après son brevet élémentaire, il est reçu au concours d’entrée à l’Ecole normale des instituteurs de Dschang. Il a juste le temps de diriger l’école principale de Lomié avant de présenter avec le succès le concours d’entrée à l’Enam. Il en sort secrétaire d’administration et est nommé chef du service administratif et financier à la direction de l’Aviation civile. Pendant qu’il occupe ces fonctions, il fréquente l’institut des sciences administratives de Dakar et s’inscrit plus tard à l’Ecole universelle par correspondance de Paris.

En 1968, Philippe Menye Me Mve revient à l’Enam. Cette fois au cycle A. Il finit à l’Iap à Paris où il commence une thèse de 3ème cycle interrompue en 1970. C’est un homme bien formé et ambitieux qui rentre au Cameroun cette année-là. Un large boulevard s’ouvre devant lui pour une longue et riche carrière de fonctionnaire dans l’administration territoriale. Que ce soit comme adjoint préfectoral, sous-préfet ou préfet, il aura sillonné les quatre coins du Cameroun.

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C’est surtout au poste de préfet du Mfoundi de 1989 à 1992 que Philippe Menye Me Mve est sous les feux des projecteurs. Certes « Yaoundé respire », mais les convulsions politiques nées du retour au multipartisme n’épargnent aucune contrée du Cameroun. Le peuple se plait dans la désobéissance civile. Les autorités administratives sont sur le pont pour essayer de ramener l’ordre dans les rues. « Les forces de désordre rencontreront les forces de l’ordre », martèle un jour le préfet du Mfoundi au plus fort de la contestation.

Le 10 janvier 1992, Philippe Menye Me Mve est promu gouverneur de la province de l’Ouest, le fief de l’opposition. Les premières élections multipartistes se préparent. Les joutes politiques sont particulièrement violentes. « L’Ouest était entièrement Sdf, se souvient-il. Les rares militants du Rdpc qui osaient encore porter la tenue du parti se faisaient violenter. C’était terrible. » A quelques mois des premières élections, il adresse un rapport manuscrit de six pages au ministre de l’Administration territoriale, Gilbert Andzé Tsoungui. Son texte est alarmant pour le pouvoir de Yaoundé. « Dans cette note j’informais ma hiérarchie sur le fait que le candidat du Rdpc s’en sortirait au mieux avec 30%. Et j’ai dit qu’il y avait lieu de faire de Bafoussam une commune à régime spécial et d’y nommer un délégué du gouvernement. Je précisais qu’il n’y avait aucune chance d’avoir le moindre conseiller municipal pour le Rdpc. »


De gouverneur à Mindef

Le 19 septembre 1996, Paul Biya forme un nouveau gouvernement. Philippe Menye Me Mve est porté au prestigieux poste de ministre délégué à la Présidence de la République chargé de la Défense. Lorsque le décret est lu à la radio, il feint la surprise. En réalité, il le savait déjà. Quelques jours plus tôt en effet, il manque un appel du riche homme d’affaires Victor Fotso. « Quand je suis revenu, ma femme me dit que Fotso Victor m’a appelé. Je le rappelle et il me fait savoir que le directeur du cabinet civil veut absolument me parler. Il me donne le numéro par lequel je peux le joindre. »  Il rappelle donc prestement Belinga Eboutou. Au bout du fil, le Dcc est solennel et familier. « M’odzang (mon frère) », lui fait-il. Il faut que tu viennes me voir demain à 9h. »

Le lendemain à l’heure dite, il se retrouve dans le cabinet du Dcc. « J’ai attendu longtemps. C’est vers 11h que Belinga est venu », se souvient l’ancien Mindef. Dans les couloirs, il croise Peter Mafany Monsonge, qui sera nommé Premier ministre. Jusque-là il ne se doute de rien. Même pas lorsqu’il voit Akame Mfoumou sortir du bureau du chef de l’Etat avec un large sourire. « C’est après Akame Mfoumou que j’entre dans le bureau du président de la République. C’est là que le Lion lui-même me dit :  » J’ai eu confiance en vous pour votre travail. Je continue à vous faire confiance. J’ai décidé de vous nommer ministre délégué à la présidence de la République chargé de la Défense.  » »

A ces mots, le visage du gouverneur s’illumine. La joie l’envahit. Au moment où il empoche « l’enveloppe » à lui offerte par Paul Biya et se prépare à tourner les talons pour prendre congé du chef de l’Etat, celui-ci lui fait une dernière recommandation : « Surtout ne dites à personne. » Philippe Menye Me Mve retournera la bouche cousue à Bafoussam. Même feu Samuel Enam Mba qu’il croise sur le chemin ne partagera pas son secret, pas plus que son épouse et ses enfants. Jusqu’à l’officialisation de sa nomination. « Quand je sortais de la présidence, se souvient-il, j’ai croisé Enam Mba. Il me dit :  » Modzan, wa sô vé?  » Et moi je lui réponds  » Ma sô ke yene Belinga « . Je ne pouvais pas lui dire la vérité parce que le Lion avait été clair :  » Tu ne dis rien à personne « . »

Le séjour au gouvernement de Philippe Menye Me Mve est de courte durée. Nommé en septembre 1996, il est débarqué en décembre 1997. Il est alors âgé de 60 ans. Il ne bénéficiera plus du moindre poste. « Je n’ai plus rien eu. Rien du tout. Même pas un conseil d’administration », s’indigne-t-il.

Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir essayé de rencontrer le chef de l’Etat pour plaider sa cause. Mais, chaque fois, un mur se dresse entre lui et cet homme dont un gigantesque portrait couvre un pan du mur de son salon à Ngousso. Signe de son soutien et de sa fidélité. Cela ne semble pas suffisant pour lui ouvrir les portes de Paul Biya qui restent désespérément clauses.

«Je connais le chef de l’Etat. C’est un homme magnanime, et très humain. J’ai vu le chef de l’Etat envoyer en évacuation sanitaire les Sengat-Kuo qui étaient ses opposants. Je peux aussi citer les Fru Ndi, Garga,  etc.

«Le chef de l’Etat est venu deux fois à paris. La première c’était lors de sa visite d’Etat à l’Elysée. Lui-même avait prévu une grande réception pour les Camerounais à laquelle il devait assister. Un faux ou un mauvais renseignement l’en a empêché. J’avais tout prévu. Je devais tout faire pour le voir et lui dire « Monsieur le président, je suis là… » Mais il n’est pas venu à cette réception. J’ai rencontré le ministre Moukoko Mbonjo qui représentait le chef de l’Etat, les Motazé, Nganou Djoumessi et bien d’autres. J’ai dit à Moukoko Mbonko  » c’est toi qui représentes le chef de l’Etat. Vas lui dire que je suis là et que je voudrai le rencontrer. »

« La deuxième fois c’est quand le chef de l’Etat est venu pour le sommet sur la sécurité dans le golfe de Guinée. Il habitait l’hôtel Meurice à Paris. Je suis allé faire le sit-in là-bas pendant trois jours. Le premier jour, on me dit qu’il est fatigué, qu’il dort. Le deuxième jour, on me dit de revenir le lendemain. Le lendemain, c’était le jour du départ. J’ai vu l’itinéraire et je suis allé me poster quelque part dans l’espoir de lui faire signe à son passage. On a donc envoyé un grand policier barraqué qui est venu se planter devant moi. J’ai changé de lieu. Le même policier baraqué est revenu se placer devant moi. J’ai donc compris qu’il avait reçu des consignes…  Je suis rentré.

«Comment peut-on empêcher un dignitaire de la république comme moi de rencontrer le chef de l’Etat ? Un homme que j’ai servi avec honneur et fidélité. Voilà donc la situation dans laquelle je suis. Je suis au Cameroun pour deux semaines et je vais me battre pour essayer par tous les moyens de le rencontrer ou son épouse.»

Jean-Bruno Tagne

 

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