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Opinion : Autopsie d’un « héros » : Charles Ateba Eyene.

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Le 21 février dernier, le Cameroun a perdu son polémiste préféré, Charles Ateba Eyene. Il est décédé des suites de maladie au CHU de Yaoundé. Le moins que l’on puisse dire c’est que sa mort a fait des vagues. Il est maintenant célébré comme un « héros national » par la masse populaire. Cela me semble très surfait et je vais m’expliquer dans les lignes qui suivent.

Certains pensent qu’il aurait été assassiné par le régime parce qu’il dérangeait en proclamant ses vérités (« on l’a tué », « ils l’ont eu »). En Afrique nous sommes très familiers de ce genre d’élucubrations. Quand quelqu’un est malade ou meurt, c’est son grand frère ou sa tante qui a dû contacter le marabout du quartier pour en découdre avec lui. Et dans son cas, c’est sûrement les grands du régime en place qui l’ont « mangé » mystiquement. Les maladies n’existent que chez les blancs. Bien entendu. Je veux bien croire qu’on ait envie d’éliminer une personne qui dérange, mais pourquoi attendre autant pour en finir? Pourquoi maintenant? Et surtout quelles sont les preuves de ce supposé « meurtre » alors que sa famille proche affirme que Charles Ateba Eyene souffrait d’insuffisance rénale? Je n’aime pas qu’on plonge dans l’univers du paranormal avec autant d’aisance. Il était encore jeune et sa mort est certainement un choc pour ses sympathisants. Mais je pense qu’il est important de prendre acte des faits avant de tirer des conclusions hâtives.

Charles Ateba Eyene

De son vivant, M. Charles Ateba Eyene était un agitateur des masses. Il n’avait pas son pareil pour toucher du doigt des sujets que personne ne veut aborder publiquement. Il a écrit 26 ouvrages, dont la plupart pour informer, interpeller et sensibiliser son public sur ce qu’il appelait les fléaux de la société camerounaise. La plupart des critiques sur ses ouvrages s’accordent pour dire qu’il avait un style « simpliste et populaire ». Il n’était pas assez rigoureux dans sa démarche et ses recherches. En regardant ses interviews à la télévision, on peut confortablement se rendre compte que Charles Ateba Eyene n’avait pas toujours de preuves, ni d’arguments solides pour étayer ses propos. J’admirais son verbe, sa hardiesse et son élan à exprimer tout haut de ce qui se dit tout bas. Surtout dans un pays où la peur prévaut sur l’exercice de la liberté de pensée et de parole. Mais je n’encourageais pas ses méthodes. Il avait beaucoup trop de facilité à faire des raccourcis et des affirmations gratuites, et surtout à sauter aux conclusions. Je trouve qu’il flattait l’émotionnel chez tous ceux qui le soutenaient. Le Dr. Charles Ateba Eyene exacerbait les frustrations des camerounais en les dirigeant contre l’entourage du chef de l’État sans toutefois dénoncer ouvertement celui-ci. Ses propos ont réveillé des préjugés populaires et entériné une certaine division tribale au lieu de rassembler derrière des idées concrètes pour un essor économique, culturel et politique certain. Cependant, il était utile au débat politique, à la diversité des visions et à l’affrontement d’idées. Mais qu’est ce qui fait de lui un « héros » en fin de compte?

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Charles Ateba Eyene disait des vérités, mais était-ce la vérité? Il a marqué son époque et a réussi à rassembler comme jamais personne ne l’a fait depuis belle lurette au Cameroun. Des centaines de camerounais lui ont rendu un hommage à travers le monde. Des centaines de personnes étaient présentes à ses obsèques. Mais il n’est pas décédé à cause des idées qu’il défendait. Il est mort dignement, après avoir combattu la maladie. Il n’était pas un surhomme. Il n’a pas posé d’actes héroïques ou hors du commun. Malgré tout, il était le héraut de ceux qu’on refuse d’écouter, ou de ceux qu’on n’entend pas. Il était méprisé des élites et acclamé par les masses populaires. Il faudrait analyser le phénomène et se poser les bonnes questions pour obtenir la recette de la popularité au Cameroun de 2014.

Je comprends aisément pourquoi une jeunesse en manque de repères l’a érigé en modèle. Il incarne un idéal de liberté d’expression qu’on n’avait encore jamais vu. Un militant du parti au pouvoir qui critique celui-ci (en esquivant habilement son chef) et intervient sur les sujets  les plus sensibles. Ateba Eyene aura marqué son époque à sa façon. Il a impulsé une certaine émancipation citoyenne de la jeunesse. Cette jeunesse ose les débats, elle accepte la divergence de points de vue, elle s’ouvre aux sujets restés dans l’ombre. Mais elle se ferme à l’acceptation de la différence de l’autre, elle se permet même de diffamer, elle se radicalise, elle se divise, elle est crédule et dénuée d’esprit critique. Cette jeunesse en quête de direction se cherche un capitaine. Et si nous étions nos propres capitaines?

De nombreux jeunes camerounais innovent, entreprennent, se bâtissent des carrières et édifient le Cameroun de demain. Les médias camerounais ne se focalisent pas assez sur ces génies qu’on ne connaît pas et qui seraient une source d’illumination pour la jeunesse. Nous devrions nous concentrer à devenir des leaders dans nos domaines respectifs. Nous devrions nous inspirer de ce qui a été fait et dit par d’autres, pour façonner ce que nous voulons devenir. Nous n’avons pas à nous laisser influencer dans un sens ou un autre, ayons du recul pour faire la part des choses. Il est vrai que les mots sont capables d’impacter un changement de mentalités, mais l’action devrait suivre la parole, sinon l’inverse. D’autres sujets requièrent notre attention: l’emploi, le système de santé, les coupures d’eau et d’électricité, les droits des femmes et de l’enfant, la corruption, le taux élevé d’hypertension chez les jeunes, le paludisme, etc. L’héroïsme résiderait peut-être aussi dans la réalisation de ce qui semble impossible et la résolution de ce qui semble insolvable.

R.I.P. Charles Ateba Eyene.

Cet article vous est offert par Cissy

 Le Blog de Cissy : The Blue Seed

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