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Le « maudit » stade omnisports de Bafoussam

Stade-omnisport-Bafoussam

Cette infrastructure demeure aux oubliettes au moment où s’achève la construction d’un 2ème stade flambant neuf. Ça court dans tous les sens au stade omnisports de Bafoussam . Dès l’aurore, des groupes pratiquent le sport de maintien.

Les membres sont regroupés dans un angle et pratiquent leurs activités physiques. Arrivés de bonne heure, ils repartent vers 7h, cédant l’espace aux équipes de football du deux zéro. Vers 10h, c’est Jean Claude Kammogne qui arrive avec son équipe. Ce dernier entraîne des athlètes sur le stade omnisport de Bafoussam depuis une vingtaine d’années. Sa concentration est plus grande en ces moments. « Nous procédons à la sélection des jeunes qui vont participer à un mini marathon qu’organise le secrétaire général adjoint des services du Premier ministre, dans le sillage de la célébration du 6 novembre (accession de Paul Biya au pouvoir, ndlr) », nous souffle ce dernier, pour justifier l’application avec laquelle il dirige ses poulains.

Pour lui, il n’y a pas meilleur endroit pour préparer des athlètes que le stade omnisports de Bafoussam.« Demandez à tous les athlètes camerounais et même aux entraîneurs. Ils vont vous confirmer que pour le moment, le tartan du stade omnisports de Bafoussam est le plus approprié pour la pratique de l’athlétisme. C’est pour cela que malgré l’état de ce stade, sa piste continue d’être régulièrement utilisée pour les grandes compétitions nationales d’athlétisme », affirme-t-il avec un air de défi. A côté, Pascal Nguihé Kanté, membre de l’élite locale, a refait la route d’accès au stade, et facilité l’éclairage dans le pourtour extérieur du stade, en allant vers le côté Kouogouo de ce quartier. « Si d’autres personnes continuent ainsi, le stade omnisports de Bafoussam va changer progressivement », dit un riverain, le ton empreint d’espoir.

Destruction progressive

La piste d’athlétisme est l’endroit le mieux conservé de ce stade. Le gazon de l’aire de jeu est bien détérioré et remplacé à plusieurs endroits par du sable. Les canaux de canalisation sont bouchés en majorité par des ordures, principalement les déchets de canne à sucre abandonnés par les sportifs. Du coup, les eaux de pluie ruissèlent un peu partout. C’est surtout vers les vestiaires que s’orientent les ruissèlements. Il faut s’armer de courage pour pénétrer dans les vestiaires. Ces endroits, devenus des dépotoirs, ont la réputation de servir de refuge à des gangsters. On raconte que les malfrats allant à moto emmènent leurs victimes, principalement des filles qui y sont violées. Les cris de détresse ne vont pas bien loin. Des passants sont aussi agressés à proximité du stade sans que personne ne viennent à leur secours

Du dehors, on peut lorgner ces vestiaires, pour y découvrir ça et là quelques vieux sacs éventrés et d’autres objets. Il y a aussi les hautes herbes tout autour du stade. Le long des escaliers où devaient être entreposés les bancs, il y a un vide qui permet aux sportifs de faire des exercices abdominaux. Il faut juste éviter de tomber sur des morceaux de ferraille vandalisés sur le chantier, tout comme les grillages. Ce stade continue d’accueillir les grandes activités comme c’était le cas lors de l’installation de l’évêque de Bafoussam. Ce qui n’empêche pas les riverains de grappiller l’espace disponible pour les activités agropastorales, ou pour y ériger des maisons d’habitation.

L’espoir perdu

Le chantier du stade omnisport de Bafoussam crée beaucoup d’espoir à son lancement dans les années 1975. Selon Isidore Ndassi, l’un des chefs du quartier, l’avancée des travaux était vue comme une manne. « La majorité des jeunes du quartier venaient ici travailler comme manoeuvres ; et chacun gagnait son argent et se logeait dans le voisinage. Ce qui a vite développé le quartier. On était fier de voir notre quartier, et notre ville, avoir progressivement son stade omnisports comme Yaoundé et Douala à l’époque. Je me rappelle même que lorsque les familles expropriées voulaient réclamer leur dédommagement, des parents intimaient le calme, le temps qu’on construise d’abord le stade. Un peu comme s’ils avaient peur que toute revendication émise à haute voix pouvait freiner l’avancée des travaux. Et puis un jour, tout s’est arrêté. Nous ne savons pas trop pourquoi. Les travaux ont été souvent relancés, puis arrêtés de nouveau. C’est comme une histoire de fous pour nous », raconte le chef de quartier, avec lassitude.

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Selon les fiches de l’ex-ministère de l’Equipement qui gérait ces dossiers, les travaux de construction avaient d’abord été confiés à l’entreprise Bouygues. Cette entreprise fait faillite et le chantier est arrêté pendant une dizaine d’années. Les travaux sont relancés et confiés à la société Nanga Company. Elle relève que le budget estimé à 4 milliards pour parachever les travaux du stade de 25 000 places n’était plus suffisant. Second arrêt des travaux. Une nouvelle étude est faite. Elle réévalue le budget et décide d’agrandir le stade à 35 000 places. En 1988, l’entreprise Sobea entame les travaux qui vont connaître le troisième arrêt en 1990, crise financière oblige cette fois. Au cours de la dernière décennie, les ministres des Sports Philippe Mbarga Mboa, Augustin Edjoa et Michel Zoah ont successivement effectué des descentes sur le site du chantier du stade omnisports de Kouogouo Bafoussam , annonçant à grand renfort de publicité leur volonté de relancer les travaux de ce stade. Il y a même eu des réunions sur la reconstruction du stade. Mais tout est resté en salle. Lors du choix du site devant abriter le second stade omnisport de Bafoussam,construit par les Chinois, il a été étudié la possibilité de parachever plutôt la première arène. Refus de la partie chinoise qui voulait construire entièrement son ouvrage. Le site de Tocket, voisin de Kouogouo, avait été choisi pour abriter le stade omnisports chinois.

Lors du lancement des travaux, le délégué du gouvernement n’avait pas caché son voeu de voir les travaux du stade de Tocket, qui devaient se dérouler à un jet de pierre de l’ancien stade, faciliter les travaux d’achèvement de ce dernier. Malheureusement, pour des raisons liées à la qualité du sol, le site de Tocket a été refusé par les Chinois. C’est ainsi que le nouveau stade a été construit finalement à Kouekong, à une dizaine de kilomètres du centre ville, sur l’axe Bafoussam – Foumbot. Loin, à l’opposé du site du stade omnisports de Kouogouo qui demeure abandonné. Il y a quelques jours, en accueillant une mission d’inspection des chantiers de la Coupe d’Afrique des nations venue, Emmanuel Nzeté, le délégué du gouvernement auprès de la Communauté urbaine de Bafoussam en appréciant a rappelé que le chantier le stade omnisports abandonné est réalisé à 93%. Il s’est alors exclamé : « Et qu’en est-il du stade omnisport maudit de Bafoussam ? »

Une interrogation qui a crée l’hilarité des autorités présentes. Imperturbable, Emmanuel Nzeté a rappelé que c’est depuis belle lurette que l’Etat annonce l’achèvement des travaux du premier stade omnisports de Bafoussam. « Mais rien n’a jamais avancé au point où ce stade est devenu pour les citoyens le stade omnisports maudit de Bafoussam », note le délégué. Une appellation qui ne ravit pas le délégué régional des Sports et de l’Education physique de l’Ouest. Simon Idèle Petchoukouang assure que les dispositions sont prises pour parachever le premier stade omnisports de Bafoussam.« Durant la Coupe d’Afrique des nations, ce stade est prévu pour abriter l’un des principaux sites d’entraînement des équipes. Pour cela, il faut finaliser la construction des gradins, de l’aire de jeu et d’autres commodités ».

En attendant de passer des paroles aux actes, il va falloir refaire une nouvelle étude. Les Chinois avait dit qu’il est difficile pour une entreprise de parachever les travaux lancés par d’autres experts, sans évaluer ce qui s’est détérioré avec le temps. Ce qui peut être confirmé par deux faits. Avant la relance des travaux en 1988, l’expertise du chantier faisait passer l’estimation du coût de réalisation des travaux de 4 milliards à une dizaine de milliards. Dix ans plus tard, lors d’une autre étude faite en 1999, une nouvelle expertise effectuée par le ministère des Travaux publics évalue à 115 milliards le coût pour faire passer le stade de 35 000 à 45 000 places. A combien peut coûter les travaux aujourd’hui, si jamais la volonté de finaliser ce stade omnisports devait être réalisée. Surtout au moment où les entreprises chinoises remettent des stades entièrement construits clés en main, à une vingtaine de milliards.

 Honoré Feukouo

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