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MARAFA HAMIDOU YAYA: Paul Biya m’a trompé sur la levée de la limitation des mandats

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Le célèbre prisonnier vient de publier un livre. Il y révèle, entre autres, les raisons présentées par Paul Biya pour réviser la Constitution en avril 2008, parle des émeutes de la faim et des élections de 2002.

Au moment d’aborder la lecture de « Le choix de l’action, mes dix ans au Minat », on ne peut s’empêcher de s’interroger sur le mode opératoire de l’auteur pour produire et acheminer un manuscrit de plus de 400 pages à son éditeur Les Editions du Schabel, alors que Marafa Hamidou Yaya, détenu au SED depuis avril 2012, dit être privé même de la lecture des journaux. Pendant longtemps, on a attribué ses fameuses lettres à sa fidèle secrétaire de 20 ans, Christiane Soppo, assassinée le 26 janvier 2014. On a même soupçonné Me Harissou, son notaire actuellement incarcéré au Tribunal militaire, d’être son nègre. La parution de son premier livre de prisonnier indique que Marafa Hamidou Yaya est bien le rédacteur de ses lettres, comme en témoigne son inimitable style, son sens de la narration et son obsession de la précision  et du détail. Et aussi la cohérence de son oeuvre épistolaire et maintenant livresque.

L’ouvrage qui s’annonce comme un succès de librairie comporte quelques révélations, mais pas trop. C’est davantage le condensé des dix ans passés par Marafa Hamidou Yaya comme ministre d’Etat en charge de l’Administration territoriale (Minat), mais aussi un peu comme SG/PR. Comme  la narration des heures ayant précédé le report des élections législatives et municipales de juin 2002, notamment le rôle central qu’il dit avoir joué pour amener le président de la République, contre l’avis de Belinga Eboutou, Fame Ndongo et René Owona, à annuler in extremis le vote prévu le 23 juin. Extrait:

«Pour la troisième fois, bravant l’orage, je lui dis que les élections ne pourront pas se tenir le lendemain et que lui-même ne pourra pas accomplir son devoir de citoyen, son bureau de vote n’ayant pas été approvisionné. C’est l’explosion. Il me demande qui je crois être pour lui dire que lui, président de la République, ne pourra pas déposer son bulletin dans l’urne. Je sais qu’il est convaincu que nous pouvons passer en force et imposer la tenue du scrutin. Je me refuse à le conforter dans cette vue irréaliste, lui répétant que le report est notre seule solution. Il raccroche brutalement.»

Son récit de cette période est plus circonstancié, dont on retient que la Cameroun a frôlé la catastrophe ce soir du 22 juin 2002 car rien n’était prêt.

L’ancien Minat revient aussi sur les émeutes de la faim de février 2008, qui se sont déclenchées pendant qu’il se trouvait a Garoua. «J’espère que l’Histoire permettra de faire toute la lumière sur ces événements», écrit-il. Il dit avoir déconseillé le président de la République d’autoriser une descente du ministre de la Défense, Remy Ze Meka, à Douala, épicentre des émeutes:

«Je m’y oppose fermement au motif que nous avons affaire à un désordre civil, qui doit être géré par les autorités civiles. Le président de la République se range à ma position.». Marafa Hamidou Yaya rappelle lui-même qu’il avait accusé le leader de l’opposition Ni John Fru Ndi d’avoir été vu en compagnie d’un criminel pour coordonner les émeutes de la faim. Et qu’il n’a jamais présenté des excuses publiques exigées par le leader du SDF, «confiant dans les preuves dont je disposais.»

Marafa Hamidou Yaya sera donc poursuivi en procédure de citation directe, c’est-à-dire personnellement et non en tant que Minat. Il fera l’objet d’une plainte à Yaoundé et à Bamenda au même moment pour les mêmes faits, alors qu’une des deux juridictions saisies aurait dû se déclarer incompétente. Le célèbre prisonnier voit dans cette litispendance obstinée la main d’Amadou Ali. «Des instructions ont été transmises pour que cette affaire soit utilisée contre moi», écrit le fils de Garoua. Le 15 avril 2010, soit deux ans après le dépôt des deux plaintes du SDF, la Cour suprême dessaisit le tribunal de Bamenda et l’affaire sombre dans l’oubli. «En 2012, après mon incarcération et mon transfert au SED, le pouvoir a exhumé le dossier pour me faire taire…Honorablement, refusant de s’associer à cette mascarade, le SDF s’est désisté de toutes ses poursuites», se satisfait-il dans son livre.

Marafa H. Yaya: Le choix de l’action
Photo: (c) Reperes

«Le choix de l’action» est ainsi: bien qu’utilement parsemé d’édifiantes anecdotes et de témoignages de première main, le récit est parfois monotone, notamment lors de l’évocation par secteur de l’oeuvre de Marafa Hamidou Yaya à la tête du Minat de 2002 à 2011. On perçoit le souci de l’auteur de se bâtir une image de travailleur infatigable, d’initiateur des réformes, de patriote acharné toujours soucieux de l’intérêt du pays. «Je n’ai pas servi Paul Biya, j’ai servi l’intérêt supérieur de la nation», dit-il.

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Pourtant l’ancien SG/PR a ses raisons d’auteur. D’abord, il estime que les enjeux décrits dans son livre sont d’une actualité plus urgente et plus critique. Ensuite, il a voulu rendre hommage aux hommes et aux femmes qui l’ont accompagné, notamment Christiane Soppo, sa secrétaire. Enfin, il veut assumer sa part de responsabilité.

Marafa Hamidou Yaya, qui ne fait qu’effleurer ses années SG/PR, semble avoir déjà commencé à écrire son prochain livre. Ce sera le lieu de parler de sa proximité avec Paul Biya, «ce personnage disjoint, insaisissable, dissimulant des gouffres intérieurs insondables.» Un Paul Biya qui lui aurait donc menti sur la révision constitutionnelle. Voir extrait ci-dessous:

Parfait N. Siki

VERBATIM: Pourquoi j’ai défendu la révision de la Constitution

«En mars 2008, j’ai défendu, devant l’Assemblée nationale, le projet de loi n°2008/01 du 14 avril 2008 modifiant et complétant certaines dispositions de la loi n°96/06 du 18 janvier 1996 portant révision de la Constitution du 2 juillet 1972. Cette révision constitutionnelle s’est concentrée sur l’article 6, alinéa 2 pour faire sauter le verrou de la limite de deux mandats présidentiels.

Selon le président de la République, l’objectif était de réduire les frictions internes au gouvernement, dont les membres étaient distraits par leur positionnement en vue de la succession prévue en 2011. Il était nécessaire de lever l’incertitude pour éviter la paralysie du pays et ne pas décourager l’investissement.

C’est en mon âme et conscience que j’ai défendu ce texte. Non que j’aie relégué à l’arrière-plan mes convictions sur l’impératif démocratique de l’alternance. Impératif pratique aussi puisque l’arrivée d’un sang neuf au sommet de l’Etat revitalise la machine administrative et contribue au développement national à travers le renouvellement des personnes, méthodes, des ambitions, de la vision et de la gestion.

Mais mon constat personnel était que, depuis le début du second septennat du président de la république, que nous étions plusieurs à penser son dernier, le contexte politique camerounais était devenu délétère. En particulier au sein du parti au pouvoir et de la haute administration se multipliaient des démonstrations de force, préjudiciables à une transition pacifique. Des clans, des groupes, des réseaux s’étaient formés qui visaient le pouvoir suprême par tous les moyens. Surtout, aucune institution n’était en place pour conduire la transition. Seulement, dans mon esprit, le président de la République ne se représenterait pas.il utiliserait une éventuelle nouvelle candidature comme moyen de calmer les ardeurs des uns et des autres, comme une fiction pacificatrice, rien de plus. Dans son bureau, au cours de mes dernières audiences avec lui, j’avais été clair sur ma résolution de ne me présenter devant l’Assemblée nationale qu’avec la certitude que le mandat en cours serait son dernier. Le président de la République ne m’avait jamais détrompé.

La suite est connue de tous: une duperie que je découvre sur le tard, une manipulation politicienne émaillée d’appels au peuple auxquels je n’ai pas voulu m’associer. Paul Biya a remporté le scrutin de 2011. Cest pour lui avoir demandé de ne pas se représenter que j’ai mis en branle contre moi la machine politique, administrative et judiciaire.

«Le choix de l’action»,
Marafa Hamidou Yaya,
Editions du Schabel,
novembre 2014, pp63-64

 © Parfait N. Siki | Repères

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