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Marafa : «J’ai servi mon pays. J’en paie aujourd’hui le prix»

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Sa chute, l’ancien ministre d’Etat Marafa Hamidou Yaya l’avait vue venir. Il a senti le vent tourner bien avant d’être arrêté. Depuis deux ans, il est le détenu le plus célèbre de Yaoundé. Mais du fond de sa cellule, il garde les yeux tournés vers l’avenir.

Marafa Hamidou Yaya, MINATD

Marafa Hamidou Yaya, MINATD

Vous avez été hospitalisé à deux reprises à Yaoundé, Comment allez-vous ?

Intellectuellement et mentalement je vais bien, mais j’ai des problèmes respiratoires et ophtalmologiques qui s’aggravent. Mon état n’est pas compatible avec une incarcération, et les autorités le savent parfaitement. Cela dit j’avais hâte de quitter l’hôpital, parce que ma seule présence perturbait les autres patients et le personnel. A chacun de mes séjours, l’établissement se transforme en forteresse, avec une cinquantaine de soldats armés jusqu’aux dents qui patrouillent dans les couloirs et sur les toits !

A quoi occupez-vous vos journées en prison ?

Je réfléchis et je travaille. Je demande aux rares personnes autorisées à me rendre visite de me résumer ce qui est dit dans les journaux, puisque la presse m’est interdite.

Vous avez aussi écrit un livre. Comment est-ce possible ?

Ce livre, Le choix de l’action, était en grande partie achevé quand j’ai été arrêté. C’est un projet que j’avais gardé confidentiel. Très peu de personnes étaient au courant.

Aviez-vous compris, quand vous avez été limogé du ministère de l’Administration territoriale que vous finiriez par être arrêté ?

J’avais conscience que c’était une possibilité avant même d’être exclu du gouvernement. N’avais-je pas dit à l’ambassadrice des Etats-Unis Janet Garvey- et le contenu de cette conversation a été révélée par wikileaks- que l’opération épervier était une campagne d’épuration politique à laquelle je n’échapperais sans doute pas ?

Pourquoi ne pas avoir tenté de quitter le pays ?

 Beaucoup me l’ont conseillé, y compris à des niveaux insoupçonnés de l’Etat, mais je n’ai pas été tenté une seule seconde, parce que j’ai toujours servi mon pays avec droiture et que je n’ai rien à me rapprocher. Je n’avais aucune raison de fuir, mais toutes les raisons de rester pour m’expliquer publiquement sur mon rôle dans l’affaire de l’avion présidentiel. De ce point de vue, le procès a été une bonne chose : les juges ont reconnu que je n’avais pas détourné ou reçu la moindre somme. Cela ne les a pas empêchés de me condamner à vingt cinq ans pour  « Complicité intellectuelle de détournement ». Mais tout le monde sait que je suis innocent et que je suis un prisonnier politique.

Regrettez-vous d’avoir fait confiance à la justice ?

  Non. J’ai été condamné à tort par des juges sous pression.

Ne valait-il pas mieux, puisque vous espérez succéder à Paul Biya, que vous soyez libre de vos mouvements ?

  C’est vous qui dites que je suis candidat ! Pour l’instant, je suis seulement porteur d’un projet de développement, de paix et d’équité qui s’appelle La société de confiance. Le moment venu, c’est le peuple qui dira qui doit lui donner réalité. Par ailleurs, du fait de ma situation, ma voix s’est libérée. Je ne suis plus tenu à aucune solidarité gouvernementale. Je m’exprime en toute indépendance, en homme qui assume son passé.

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 Selon certaines informations Boko Haram recrute dans le nord du Cameroun. Cela vous semble t-il possible ?

Comment pourrait-il en être autrement ? Si les jihadistes du Moyen-Orient parviennent à recruter en occident, pourquoi les islamistes nigérians ne recruteraient-ils pas dans leur voisinage immédiat, dans un contexte de pauvreté et de désespoir ? Nous devons porter une attention particulière à ces jeunes qui sont tombés dans le piège de l’extrémisme. Ils ont appris le maniement des armes, ils ont peut-être tué. Que fera-t-on d’eux quand ils reviendront au pays ?

  Quelle est la situation dans le nord, là où progresse Boko Haram ?

Ces régions, comme celles qui jouxtent la frontière avec la Centrafrique ont été laissées à l’abandon ces trente dernières années. Aucun projet d’envergure n’y a vu le jour. Il y a des différences, bien sûr, et la situation n’est pas la même dans l’Adamaoua, qui est de plus en plus relié au reste du Cameroun, que dans le Nord et l’Extrême nord. Le Nord est une région qui pourrait être très riche, mais l’Etat n’exploite pas ce potentiel. L’Extrême nord enfin, est la région la plus peuplée du pays, mais elle est complètement abandonnée à elle-même. Elle subit les affres de la sécheresse, des inondations, de la famine, des épidémies, et d’un déficit de scolarisation…pas étonnant que des jeunes soient sensibles aux sirènes de Boko Haram.

Certains Journaux vous ont accusé de fomenter une rébellion dans ces zones…

  C’est faux. Cela fait plus de quinze ans que le Nord du Cameroun est à la merci des coupeurs de route et des bandits. La tuerie de Kolofata, fin juillet, et l’enlèvement de l’épouse du vice-premier ministre, du lamido de Kolofata et sa femme, nous mettent en face de notre incapacité à assurer la sécurité dans la région. Alors que fait le pouvoir, il cherche des boucs émissaires. Il veut faire croire que notre modèle économique et social est si solide que l’islamisme radical ne peut s’y enraciner, que nos frontières sont si sûres que Boko Haram n’osera les franchir ! Mais la rébellion du Nord est un fantasme. 

Où en est l’affaire qui vous oppose à l’Etat du Cameroun et pour laquelle vous avez été condamné ?

 J’ai formé un pourvoi contre ma condamnation, et j’attends depuis deux ans, au lieu des six mois prévus par la loi, que la saisine soit validée. Je rappelle que, après ma condamnation, mon successeur au secrétariat général de la présidence (Jean-Marie Atangana Mebara) a été condamné pour avoir détourné la somme que j’étais supposé avoir dérobée ! Je rappelle aussi qu’un an après ma condamnation, l’avocat de l’Etat du Cameroun, a tenu une conférence de presse à Yaoundé au cours de laquelle il a reconnu que le litige portant sur l’acquisition de l’avion présidentiel avait fait l’objet d’un accord validé par la justice américaine. Cet accord a consacré l’indemnisation de l’Etat et a établi la renonciation par ce dernier à toutes poursuites et réclamations ultérieures relativement aux mêmes faits.

Votre assistante Chistiane Soppo a été assassinée en Janvier. Où en est l’enquête ?

  Pourquoi croyez-vous que l’on m’accuse de préparer une rébellion ? Mon emprisonnement ne suffit pas ! il faut me faire taire définitivement. Mon assistante a été tuée à coups de machette. Un ancien opposant au régime a disparu. Les avertissements sont clairs pour tous.

Vous avez été membre du gouvernement pendant deux décennies. Avez-vous des regrets ?

  Je l’ai dit, j’assume mon passé. Au public de porter un jugement sur mon bilan, mais je suis convaincu qu’il me reconnaîtra au moins deux choses : La première c’est que j’ai toujours eu pour seul guide l’intérêt général. Je n’ai pas servi le régime, j’ai servi le pays. La seconde c’est d’avoir eu le courage de m’exposer, de contribuer à ma mesure à faire avancer le Cameroun, serait-ce sous l’autorité d’un président qui a fini par décevoir le pays. J’en paie aujourd’hui le prix.

Interview parue dans Jeune Afrique N 2803 du 28 septembre au 4 octobre 2014

© Georges Dougueli (Jeune Afrique) | Le Messager

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