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Malversations: Comment ils pillent impunément la Fécafoot

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A la suite de notre enquête sur les responsables de la Fécafoot qui n’ont pas justifié d’énormes sommes reçues pour des missions, nous vous proposons cet extrait du livre de Jean Lambert Nang, qui montre comment les nababs de Tsinga ont horreur qu’on leur demande des justificatifs de leurs dépenses supposées.

« Il se pose un véritable problème de gestion des administrateurs de la Fédération camerounaise de football. Dans leur esprit, ils sont arrivés au football, si ce n’est évidemment par vocation, sûrement par une effusion du Saint-Esprit. Ils se considèrent fatalement comme dépositaires d’un héritage parental d’un droit de succession et n’entendent, pour rien au monde, en être dépossédés. Tous les ad-ministrateurs de la Fécafoot clament qu’ils se sont «ruinés» dans ce sport et trouvent opportunes toutes les occasions pour reprendre au football ce qu’il leur a pris.

Sous d’autres cieux, la participation à la gestion fédérale est bénévole. Au Cameroun, le ballon rond est une vache à traire pour ses élus. A la Fécafoot, les «élus» se prennent pour des extraterrestres. Le jour de ma prise de fonction officielle, lya Mohammed fait une longue tirade sur «la dévotion que toute personne travaillant à la Fécafoot doit aux élus». Alléluia! Amen!

Le président a demandé de «ménager» les membres de son gouvernement. Au prix de combien de compromissions ? Les «élus», ce serait donc la caste des intouchables. Le bréviaire qu’ils agitent à la face de leurs administrés est connu de tous à Tsinga. Il tient en un couplet: «Nos moindres caprices? Les satisfaire. Nos sautes d’humeur? S’en accommoder. Nos désirs? Des ordres».

« La Fécafoot n’est pas une entreprise d’Etat »

Mais alors, comment concilier leur vorace appétence de l’argent et la nécessité, pour la Fécafoot, de s’imposer des règles de gestion financière et administrative orthodoxes ? Pour les élus, la fédération n’est rien moins que leur mamelle nourricière. L’argent du football, c’est le leur. Pas question de le consacrer à tous, ces programmes prescrits par la Fifa ou espérés des Camerounais, pour le développement de leur football. Ils les considèrent hors de leur champ de compétence et dévolus à l’Etat. Quand un élu veut de l’argent, il faut le lui donner, sans chercher d’explication. Sinon tant pis! Le leitmotiv d’Atangana Mballa, le premier vice-président, est d’ailleurs que, « la Fécafoot n’est pas une entreprise d’Etat. Elle n’en reçoit aucune subvention ni dividende et en l’occurrence n’a de comptes à rendre à personne».

Ces propos qu’il me tient, le 13 septembre 2006, riment simplement à me faire entendre que l’argent généré par le football ne souffre pas qu’on l’entoure de toutes ces acrobaties, pour son décaissement ou sa dépense. L’ex Secrétaire Général m’a même gratifié d’un conseil paternel: «Il ne faut se mettre personne à dos pour de l’argent.» Comme s’il s’était rendu compte que je n’avais pas bien assimilé la leçon, il revient à la charge au cours de la réunion .du Comité Exécutif d, 12 octobre 2006, après avoir demandé que ses propos ne figurent pas dans le procès-verbal que je tiens: « des personnes ont .sacrifié leur vie (allusion à lui-même ?) pour le football et ce n’est que justice s’ils en vivent. ». On n’a pas besoin de décodeur: l’argent du football est l’argent des «élus ».

De nombreuses combinaisons, de nombreux réseaux de complicité sont mis en œuvre pour aider à dilapider le trésor du football. Les abus les plus notables se font avec la bénédiction tacite des hôteliers, au premier rang desquels se retrouvent ceux qui ont signé un accord de partenariat avec la Fécafoot. Les administrateurs y bénéficient des décotes de prix des chambres, et de bien d’autres avantages très personnalisés. Il arrive malheureusement très régulièrement qu’un «élu», arrivé à Yaoundé pour des raisons personnelles, s’installe au Somatel avec femmes et enfants, copains et copines, et se livre à de véritables orgies princières. Le séjour dur généralement trois ou quatre jours, et la note des frais envoyée à …la Fécafoot.

Dès que je suis au parfum de cette complaisance qui ne peut qu’arranger les établissements hôteliers, je prescris au Somatel ainsi qu’à d’autres hôtels de la place, de ne plus accorder gîte et couvert qu’à ceux des hôtes munis de bons de commande signés du Directeur Général. Cette démarche qui rassure les hôteliers, passe plutôt pour une déclaration de guerre sous le chapiteau ! Itou pour la nébuleuse des frais de mission.

Le pantalon de Moriba

En jonglant habilement avec la bienveillance de Mme Manguélé, responsable administratif, des élus se font établir des documents pour des missions qu’ils n’ont nullement effectuées en faveur de la Fécafoot. Tout administrateur qui se retrouve à Yaoundé ou ailleurs dans le pays, pour des raisons personnelles, n’ayant aucun rapport avec le football ni la Fécafoot, fait un détour par Tsinga et se fait établir un ordre de mission aux frais de la princesse. Par conséquent, les états s’empilent, d’associées qui s’estiment en droit de revendiquer de colossaux arriérés de frais de mission à la fédération. Le fait que j’aie soumis toute délivrance de feuille de mission à une demande motivée, fait l’effet d’un tsunami au siège de Tsinga où les élus avaient depuis fort longtemps pris leurs aises face au vide abyssal des procédures.
Lorsqu’il est avéré que des représentants fédéraux, effectuant une mission dans le cadre du ministère des Sports, ont été transportés, logés et nourris, ont perçu des frais de mission de la tutelle, je m’oppose à ce qu’il leur soit versé un quelconque «complément de la Fécafoot», comme ils le nomment. Cris d’orfraies, coups de fil à gauche et à droite, malédiction, damnation, tout y passe! « Qui est-il ? Pour qui se prend-il » ?

Il y a bien plus grave. Le pire des sacrilèges que l’on puisse faire à un élu, est de lui exiger un justificatif de la dépense qu’il aurait faite de l’argent reçu des services comptables de la Fécafoot. C’est de l’ordre de l’effronterie et mérite d’être vengé dans le sang. J’exagère peut-être, mais lorsque de l’argent sort de Tsinga, il est sorti. C’est à peine si l’on n’exige pas de celui qui l’a débloqué, de se mettre ensuite en règle avec les services de la comptabilité. Exiger un émargement au bénéficiaire des sommes déboursées est semblable à lui intenter un procès en sorcellerie. Je connais des élus qui vont voir l’agent comptable de la Fécafoot, empochent leurs indemnités et lui demandent…de signer dans la case réservée à cet effet devant leur nom.
Je fais face à tous les problèmes de la terre pour faire ingérer la culture de la facture et du justificatif à la Fécafoot: Mon entêtement me vaut l’acrimonie de mes employeurs et justifie qu’ils me jettent aux orties. Il n’est pas jusqu’à lya Mohammed, pourtant directeur général de la Sodécoton, qui n’exècre qu’on lui demande de justifier une dépense faite dans le cadre fédéral.

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Un jour, Mme Manguélé se plaint du président par intérim de la commission nationale des Corpos et vétérans. Ce dernier n’a rendu aucun compte de l’utilisation qu’il a faite d’une subvention fédérale qui lui a été versée, des mois avant mon arrivée, pour organiser le tournoi national de football corporatif. J’invite Abdoussalam Mohaman à un échange dans mon bureau. Dès que je lui parle des dix millions dont il doit justifier la dépense, l’élu de l’Extrême-Nord sort de ses gonds et me crache au visage: «J’ai reçu dix millions des mains du président; j’en ai dépensé huit, et il n’y a qu’au président lya, et à lui seul, que je rendrai des comptes. » J’informe lya Mohammed de cette avanie. Il reste muet comme une carpe. Sa réponse, je l’ai deux semaines plus tard : il m’instruit de remettre cinq cent mille francs à Abdoussalam qui doit le représenter à une assise de la Commission de football des Etats d’Afrique centrale à N’djamena, au Tchad. Le personnel de la Fécafoot est forcément à l’image de ses administrateurs, inculte ou répulsif aux règles qu’imposent les procédures de toute bonne gestion.

Jean-Jacques Zam: champion…

Le 09 octobre 2006, j’invite l’un des comptables de la Fécafoot, Edgar Diboko, à entretenir ses collègues et à les imprégner des procédures comptables. L’assistance est hébétée par les choses simples qu’il lui décrit, et s’étonne qu’elles aient pu donner lieu à tant d’incompréhensions entre ceux qui donnent et ceux qui reçoivent de l’argent. Fécafoot pourrait bien être un synonyme d’épicerie. Encore qu’une épicerie de quartier se gère dans le souci de ne pas faire faillite. Quant à la maison de Tsinga, elle pourrait, en tous points, être comparée au pantalon de Moriba de Mamadou et Bineta. Chaque administrateur vient y tailler son morceau de tissu comme bon lui semble.

Le rapport de la mission de contrôle conduite par l’inspecteur d’Etat Ngack Mahop, en 2004- 2005, décrit une situation hallucinante: «Les membres du Bureau du Comité Exécutif perpétuent des habitudes qui bousculent toute orthodoxie en matière de gestion administrative et financière. Un exemple: à la Fécafoot, les factures sont expédiées par n’importe quel membre du Bureau Exécutif ; des sommes d’argent peuvent être encaissées, à la barbe du Département financier, qui n’a pas toujours eu le souci de garder une trace. C’est ainsi que David Mayébi avait émis cinq factures en direction du Pari Mutuel urbain du Cameroun, Pmuc – dont l’une de quatre millions de francs ne portait ni numéro, ni date pour un montant total de 14 millions, qu’il a encaissés. Dans le même ordre d’idées, le Bureau Exécutif a instauré en 2000, des indemnités annuelles pour ses membres pour le compte du mandat 2000¬2004. De 2000 à 2001, ces indemnités payées à tous les membres du Bureau Exécutif avec un traitement préférentiel pour le président (lya Mohammed), le 4ème vice-président (David Mayébi), le Secrétaire Général (Atangana Mballa), le chef du Département financier (Alioum Alhadji), sont passées d’un total de 26.370.000 Fcfa à 52.740.000 Fcfa en 2001… »

L’esprit des élus fédéraux fourmille de mille projets aux formulations creuses, qui sont aussi mille petits plans pour piquer de l’argent dans les caisses. Leur cerveau crépite de forums et d’ateliers qui pourraient beurrer leurs fins de semaines. Les thèmes suffiraient, à leur seule évocation, refaire tout le retard du sport-roi camerounais. Mais au fond, rien’ que du pipeau! Dans cet exercice, Amougou Etogo et Zam Jean Jacques n’ont pas de concurrents. Le domaine des idées est le leur.

L’énonciation des thèmes est pour eux un jeu d’enfant. A chaque problématique, un projet de budget faramineux. Les résultats leur importent malheureusement peu. Le dernier forum à avoir éclos de leur imaginaire a porté sur I’« ELABORATION D’UNE STRATEGIE DE RELANCE ET D’UN PLAN D’ACTION A COURT TERME DU FOOTBALL AU CAMEROUN: PROJET HORIZON 2010». Il a été facturé par ses géniteurs à soixante millions de francs. Pour deux jours de travaux! Mes réserves ont amené lya Mohammed à revoir à la baisse ce budget, à trente-cinq millions. Prévu pour avril 2007, ce forum ne s’est finalement tenu que courant 2008, avec certainement un budget revu à la hausse. Zam Jean Jacques invente quant à lui: «LA COMMISSION AD HOC CHARGEE DE LA REFORME ET DE LA PROSPECTIVE». Son but est la réduction à court terme des effectifs de la Fécafoot. Il doit accompagner sa réflexion sur une ébauche d’organigramme et évaluer l’incidence financière de cette opération. Après s’être fait livrer un ordinateur portable dernier cri et ses accessoires, à près de deux millions cinq cent mille francs, le député squatte pratiquement mon bureau, revendiquant primes de recherche et de consultations que rien ne lui confère.

Bekolo and Partners aussi!

Le meilleur arrive le jour où l’honorable député au parlement me remet le premier jet de son harassant travail. Son organigramme recense les différents corps de métiers de la Fécafoot, où se retrouvent, pêle-mêle, chaudronniers soudeurs et autres joyeusetés du genre qui nous tordent de rire Manguélé Thérèse et moi. Malgré mon désir exprimé de garder ces incongruités entre nous, ma collaboratrice les révèle au président lya, par un fax expédié de son bureau et que ce dernier me retourne. Un coup de poignard dans le dos du député qui s’attendait plutôt à passer à la caisse.

Entreprenant, Zam ne s’avoue pas vaincu. Il saute sur l’épineux dossier de la préparation du budget 2007, Il y passera six mois sans jamais parvenir à proposer la moindre ébauche applicable. Il sera par la suite débouté par lya qui en confie l’élaboration au cabinet Békolo and Partners, par ailleurs auditeur et commissaire aux comptes de la Fécafoot. Curieux mélange des genres!

Le nombre des «missions», «commissions ad hoc» et «séminaires» qui se créent à la Fécafoot n’a d’égal que la volonté de distraction des fonds de leurs auteurs. Le cimetière du football camerounais est rempli de belles intentions, suicidées dès que leur géniteur est passé à la caisse et s’est rempli les poches!

En mars 2013, le cabinet Bekolo and Partners a rendu public un rapport d’audit dans lequel il constate que de nombreux agents de la Fécafoot, entre 2010 et 2012, ont reçu des fonds dont-ils n’ont pas justifié l’usage. Quelques exemples

Fonctionnement des ligues régionales FCFA 11 451 658 à justifier
Ce solde est essentiellement constitué des frais de fonctionnement mis à la disposition des ligues régionales, dont FCFA 11 201 408 n’ont pas été justifiés au cours de notre mission malgré les relances. »

Extrait de Jean-Lambert Nang, Desperate football house. Six mois dans l’enfer de la Fécafoot, Yaoundé, Yaoundé, Ed. Lupeppo, 2009, PP. 53 — 60 Rapport d’audit du cabinet Bekolo and Partners


© Eitel Elessa Mbassi | Le Jour

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