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Lutte contre boko haram : l’effort de guerre divise l’élite de l’ouest

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Les cotisations sont devenues l’objet de la concurrence entre les départements. Les hommes d’affaires font valoir leurs millions alors que le petit peuple des éleveurs et des agriculteurs tire le diable par la queue.

Aider nos vaillants soldats qui souffrent ou meurent au front, est-ce un engagement patriotique ou un exercice d’exhibition politique ? La polémique domine les discussions de salon ces jours à dans la région de l’Ouest. Même les observateurs les plus avisés ne savent plus comment on est arrivé à cette indécente compétition qui pourrit les relations entre élites, en réalité des hommes d’affaires bruyants, par départements d’origine interposés, au sujet des contributions pour l’effort de guerre. « Les Bamiléké se comportent comme s’ils pouvaient acheter la paix, dans l’hypothèse où on leur en donnerait le prix.

Qu’ont-ils fait de tous ceux qui souffrent autour d’eux, pour se chamailler sur les millions qu’ils cotisent pour se faire voir ? », s’offusque Ben N’diaye, rédacteur en chef de l’hebdomadaire Ouest Echos, qui les vit de près depuis trente ans. Le samedi, 16 mai 2015, prenant prétexte du lancement des activités de la fête de l’Unité, le gratin politicoéconomique de l’Ouest, sous la houlette de Marcel Niat Njifendji et Jean Nkuete, s’est retrouvé à l’esplanade de l’hôtel de ville de Bafoussam, pour évaluer l’opération de collecte de fonds en vue du soutien clamé aux forces de défense.

Au-delà des discours de circonstance qui montraient tous l’attachement des fils et filles de l’Ouest aux idéaux de paix depuis la traumatisante épreuve du « maquis » et leur attachement actuel à l’homme du Renouveau, l’on retiendra surtout que les forces vives de l’Ouest ont cotisé la rondelette somme de 558.360.000 F.Cfa, un plus d’un demi milliard. La pomme de discorde viendra d’un classement, pour le moins anodin, qui met le Koung Khi, département d’origine de Victor Fotso, André Sohaing et autres Madeleine Tchuente, en tête. En effet, avec 56.541.725 F.Cfa, il vient devant les sept autres départements :

  1. le Ndé (56.149.890F),
  2. les Hauts Plateaux (51.866.300F),
  3. la Menoua (51.246.587F),
  4. la Mifi (40.917.255F),
  5. le Noun (23.650.000F)
  6. et les Bamboutos (22.750.000F).

Le Haut Nkam, département d’origine de Christophe Eken, Kadji Defosso, François Xavier Ngoubeyou, Claude Juimo Monthe, Jean Bernard Sindeu, Michael Tomdio Ngako, Lucien Wantou Siantou… ferme la queue avec une contribution de 18.621.000F. D’autres groupes comme les hommes d’affaires, les membres du gouvernement, les directeurs généraux et assimilés, les parlementaires, la communauté universitaire ou les fonctionnaires ont cotisé le reste de la cagnotte. La plainte, inattendue, est venue de la Mifi. Sylvestre Ngouchinghe, ou plutôt Congelcam comme tout le monde l’appelle, s’est offusqué du rang occupé par son département d’origine. Il a ouvertement exposé des griefs contre la commission de collecte des fonds.

« Je ne suis pas content. Comment je peux donner de l’argent pour la Mifi et vous, vous l’inscrivez dans le compte des hommes d’affaires ? Il faut que ce problème soit réglé chez le gouverneur avant que je ne parte. (…) Ce n’est pas possible ». A l’en croire, son département serait largement arrivé en tête du classement, avec les 60 millions qu’il a personnellement versés. Et ce ne serait pas la première fois qu’on ferait ainsi perdre au fief politique du sénateur suppléant un rang aussi honorable. N’est-il pas un homme d’affaires ? Y a-t-il une prime pour les départements qui arriveront en tête des cotisations contre Boko Haram ?

Tout ça pourquoi ?

Dans une déclaration dite de Bafoussam, la voix d’Anaclet Fomethe, recteur de l’université de Dschang, a magnifié « l’engagement des forces vives de la région de l’Ouest à soutenir sans réserve le président Paul Biya dans la construction d’une société camerounaise unie, prospère et tournée vers l’avenir ». De l’avenir, il est justement question dans les plantations et les marchés. Pendant que les bienpensants se chamaillent autour de cette préséance départementale, le petit peuple vit un calvaire voilé par l’ostentation de quelques uns. Depuis la multiplication des actes terroristes au nord et la montée de l’insécurité à la frontière avec la Centrafrique, les affaires tournent au ralenti. Ce n’est plus la joie chez les grossistes du lieudit route Foumbot, à Bafoussam, où on conditionnait autrefois le maïs, le haricot et d’autres produits pour le Tchad, la Centrafrique et les autres pays d’Afrique centrale.

Seul un des propriétaires des magasins situés sur cette rue trouve encore des ressources mentales pour se rendre de temps en temps au Congo. Ici, l’on n’a pas oublié la mort du camionneur camerounais tué entre Garoua-Boulaï et Bangui par des militaires centrafricains en mai 2013. Elvis Baudelaire Talla Nwafo avait été abattu de quatre balles dans la tête par des militaires centrafricains, le vendredi 2 mai 2013, alors qu’il était seulement à son deuxième voyage sur la ligne de la Rca. Son camion avait eu une crevaison. Pendant qu’il changeait la roue, des militaires, et non des rebelles comme on avait laissé croire, sont arrivés sur les lieux et ont demandé à voir le conducteur. Ses amis témoignent qu’il s’était approché en se présentant, mains en l’air. Puis s’était mis à genoux, les suppliant de ne pas le tuer, au regard des menaces. L’un des militaires avait fait savoir qu’un des leurs s’est blessé en heurtant la roue du camion.

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Le défunt avait alors sorti les 50.000 F.Cfa qu’il avait dans sa poche pour leur remettre, question de couvrir d’éventuels frais médicaux. Ils ont pris l’argent mais lui ont logé quatre balles dans la tête. Transporté à l’ambassade du Cameroun en Rca, avant d’être déposé à la morgue, son corps n’était revenu au Cameroun qu’après des tractations diplomatiques et surtout beaucoup de souffrance pour la famille. Depuis lors, plusieurs d’entre eux ont suspendu leurs activités, en attendant le retour à la normale. « Je ne peux pas laisser ma vie derrière les biens matériels. Quand les choses vont changer, on verra s’il faut reprendre », explique Hilaire Nono. « Economiquement, le Cameroun connaît beaucoup de problèmes aujourd’hui avec Boko Haram. On doit avoir un ciment pour fortifier notre économie. Parce que c’est une zone rurale, on doit, à travers l’agriculture, la transformation des produits agricoles, faire quelque chose pour s’en sortir », a plaidé Hermine Patricia Tomaino Ndam Njoya, députée Udc, lors de la tournée de compte rendu parlementaire que les élus de son parti ont organisé il y a une semaine dans le Noun. Au marché de Foumbot ou de Kouoptamo précisément, les directions privilégiées par les camionneurs sont désormais le Gabon, la Guinée Equatoriale et le Congo. Mais les tracasseries sont tellement nombreuses, accusent-ils, que certains disent se contenter des clients de Douala.

Des tables plus fournies

Deux produits donnent la preuve des difficultés des paysans depuis que l’insécurité a bloqué les couloirs d’écoulement des produits de l’agriculture et de l’élevage. Jadis considéré comme un produit haut de gamme, le haricot blanc est désormais sur toutes les tables de Bafoussam. De 11.000 F.Cfa le seau de 15 litres, il y a deux ans, la même quantité se négocie aujourd’hui à 4.000 F.Cfa. Très loin du coût de production, qui intègre la location des champs, l’achat des semences et des engrais, la main d’oeuvre pour le labour, les taxes communales et le racket des forces de l’ordre. « Ce qui se passe décourage vraiment le planteur. On ne peut pas s’en sortir. C’est encore mieux de consommer soi-même. Malheureusement, les champs ont produit et la quantité est importante », regrette Esther Kouonang, rencontrée alors qu’elle est venue proposer quelques sacs aux négociants de la route Foumbot.

Faute de débouchés, les acheteurs ne prennent pas de stock important. Identique pour les oeufs frais. Les oeufs produits sur les montagnes de l’Ouest ont la réputation de durer plus longtemps que ceux des zones chaudes, en raison de l’environnement climatique de leur production. Depuis quelques mois pourtant, les aviculteurs passent un sale temps. Délégué du Gic G90Prodev, Ludovic Tchoutouo élève des pondeuses dans la banlieue de Bafoussam. Au cours du mois d’avril, les 4.000 sujets de leur ferme, rendus au huitième mois de ponte, ont consommé la provende pour 4.160.000 F.Cfa. Les oeufs, collectés et placés auprès de leur acheteur de presque une décennie, ont rapporté 3.896.000 F.Cfa. Une production en pure perte, surtout qu’il faut en plus payer le personnel de la ferme et les charges d’électricité et d’eau.

Sur le marché, la palette d’oeufs coûte 1.100 F.Cfa, contre 1.650 F.Cfa il y a sept mois. « La principale destination des oeufs que nous produisons est le Darfour, au Soudan. Depuis que l’insécurité a gagné le nord du Cameroun, les camionneurs ne se risquent plus trop sur ce chemin. Or, la consommation locale, quoiqu’on dise, est faible. Le marché est saturé », analyse-t-il. Dans les quartiers reculés, il est possible d’avoir un oeuf à 50 F.Cfa, là où il fallait le double avant. De nombreux éleveurs ont commencé à « réformer » leurs pondeuses. Le marché des oignons, situé entre le sens interdit et le carrefour Auberge, à Bafoussam, donne la preuve du contraire de ce qui se vit dans les champs et les fermes de l’Ouest.

La présence et le prix des oignons et des arachides, deux produits qui viennent du septentrion, n’ont pas beaucoup varié. Alors qu’on s’attendait à ce que les mouvements des populations consécutifs aux attaques de Boko Haram influencent la disponibilité et le prix de ces produits, on est plutôt surpris de leur constance sur le marché. « Nous ne ressentons pas la guerre ici au camp. Les camions déchargent tout le temps », rassure Mamouda, un commerçant rencontré le 22 mai 2015. Si les sacs d’arachide coûtent entre 35.000 et 38.000 F.CFa, c’est en fonction de la saison. « La guerre contre Boko Haram n’a rien à voir avec le prix. Il y a un mois, ces sacs coûtaient entre 33.000 et 35.000 F.Cfa. Les prix vont grimper comme chaque année, avant de chuter progressivement, en fonction de la qualité des récoltes, de septembre à décembre », ajoute-t-il. Dans ce marché spécialisé, l’on apprend que les oignons et les arachides consommés autour de Bafoussam viennent des départements du Diamaré, du Mayo Tsanaga et du Mayo Rey. En général, deux jours de route suffisent pour conduire les denrées à bon port. Relativement épargné par l’insécurité actuelle, le Mayo Rey offre par contre des produits peu prisés.

Franklin Kamtche

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