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Lucie Andrée: Les études grâce à l’argent du poisson braisé

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Depuis 17 ans,la vente du poisson braisé permet à l’ancienne enseignante de lycée, démissionnaire, d’envoyer ses enfants à l’école.

Un petit garçon d’une dizaine d’années traine avec lui une gamelle vide. Il se rend avec entrain dans une petite baraque située au quartier Essos à Yaoundé. « La saignante, donne-moi une queue de 300 avec un bâton », crie à tue-tête le gamin à une dame en face de lui, trônant sur un grillage alourdi par des poissons entiers et des morceaux de viandes. Cette femme, c’est LucieAndrée Kengne, épouse Nguillé, braiseuse depuis 17 ans, que ses fidèles clients ont surnommée « la saignante », du fait de la maestria avec laquelle elle dissèque l’animal aquatique.

En cette fin du mois d’août, Lucie Andrée est plus stressée que d’habitude. « La rentrée des classes est proche et je dois redoubler d’effort, l’argent ne va pas tomber du ciel », assène la « saignante », les yeux rougis par la fumée. Comme chaque année à la même période, son rythme de travail connait une densification. Mère de trois enfants, la prochaine rentrée scolaire s’annonce plus délicate que d’habitude. Son fils aîné, Cédric, vient d’obtenir une licence dans une université privée, et compte poursuivre ses études en cycle Master. Grâce, l’aînée de ses filles, a eu son baccalauréat.

La dernière, Eva, va en 4ème. A ses enfants, il faut encore ajouter une dizaine d’autres dont elle finance l’éducation. Lucie Kengne justifie cette situation : « Je suis l’aînée de ma famille et j’ai toujours eu à supporter cette charge. »

La quarantaine entamée, le parcours de « la saignante » est le fruit d’une rare ténacité et d’une volonté de se dépasser. Après l’obtention d’une licence en biologie animale à la fin des années 1980, Lucie Kengne va devenir professeur de lycée et enseigner à l’Est du pays. Mais la crise économique et les coupes salariales vont dévier sa trajectoire dès 1994. « Mon maigre salaire ne me permettait plus de faire face à mes besoins. J’ai eu une inspiration divine et j’ai décidé de quitter l’enseignement où je ne gagnais pas grand-chose, pour me consacrer à la braise », témoigne cette chrétienne catholique fervente.

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Mais ce choix va lui valoir les remontrances de certains de ses collègues qui irontmême jusqu’à la taxer de « honte de la promotion ». Près de deux décennies après, Lucie Kengne ne regrette pas ce choix et soutient qu’elle gagne jusqu’à quatre fois son salaire de l’époque, grâce à son activité. Son nouveau métier lui a permis de payer la scolarité de ses enfants jusqu’à ce jour. « Je suis exigeante pour leur éducation. Moi-même, je suis une diplômée de l’enseignement supérieur et certains des enfants que j’ai élevés sont des docteurs et des ingénieurs aujourd’hui. C’est ma fierté. »

Épargne scolaire

Tout au long de l’année, elle constitue une épargne qui l’aidera à financer les pensions de ses rejetons. A cela s’ajoutent ses participations à des tontines.Méticuleuse, elle tient une comptabilité journalière et poursuit un objectif précis. « Quelles que soient les difficultés que je rencontre, mon devoir de parent est d’envoyer mes enfants à l’école et de leur donner tous les moyens pour réussir.

C’est mon sacerdoce, mais je m’accroche. » A la question de savoir si elle songe un jour à prendre sa retraite de la braise, « la saignante » répond avec la spontanéité qui plait tant à ses clients : « tant que je pourrai, je vais continuer. C’est mon travail et je le fais avec passion ».

© Le Jour : William Oyono

 

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