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Lettre : Alice Kom, je veux devenir homosexuel

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Maitre, depuis ma première lettre à vous adressée, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, et beaucoup de ponts se sont écroulés dans les eaux. Amère devient la vie et avide la mer de nos soucis. Je ne vis plus que sous l’autorité de l’austérité, et sous la dictature du manque de nourriture. Entre temps, ma panse s’est rétrécie, mes plantes de pieds se sont écarquillées, mes cheveux se sont ébouriffés, mon sang s’est évaporé, ma chair avec mes os a fait corps, et mon corps avec mon âme a fait discorde.

La fac m’a licencié, mais j’ai tout fait pour garder la maitrise de mon avenir et finir par être moi-même le docteur de mes propres plaies. Mais il se peut que notre monde lui aussi a changé. Un changement non seulement climatique mais aussi physique et mathématique. Mon maitre de l’école primaire m’a donc menti, deux corps de même nature ne se repoussent plus, ils s’attirent et ne veulent plus se lâcher du tout. Désormais il n’est plus trop certain d’additionner un et un et espérer obtenir deux. Ce qui est vérité et vérifié en deçà des Pyrénées, peut être erroné et rejeté au-delà. De ce point de vue, l’école ne donne plus toujours le travail et le travail n’enfante plus toujours le succès.

Ce que j’ai quand même pu constater, c’est qu’autour de moi, rôdent des jeunes de mon âge ayant pris du large. Dans cette mer affreuse et souillée par les os de ceux qui en avaient déjà marre, plusieurs ont réussi à tirer leur épingle du jeu et construire chacun à son niveau un îlot de bonheur. Ils ont été comme moi enragés du fait que la vie nous traitait comme des chiens. Tantôt en nous mettant en cage, tantôt en en nous liant de leur rouillées chaines, tantôt en voulant nous prendre par derrière comme des chiennes, tantôt en nous délaissant dans la rue, nous refusant même de manger les miettes tombant vertigineusement de leurs tables. Nous avons alors flairé partout où nous pouvons trouver de quoi se mettre sous les crocs, la queue entre les jambes et tournant sur nous-mêmes, nous ne tombions que sur la merde que nous avions nous-mêmes sécrétée, avec toutes les douleurs du monde de l’enfantement.

Mais quand nous avons continué à vivre notre temps de chien, d’autres avaient changé de train de vie et empruntaient désormais les TGV : Train de Grande Vie. Quand on continuait à aller marcher au marché aux puces, ils faisaient désormais leurs courses en vitesse dans des supers marchés. Nous on était malheureux même si on voulait vivre longtemps, eux ils étaient « heureux » même s’ils savaient qu’ils allaient mourir jeunes. En fait c’est le pacte que mes amis ont bien voulu signer avec je ne sais quel « bon diable ». Mais ce que je sais c’est que mes amis me donnent l’impression de vivre bien, et me donnent envie de vivre la vie qu’ils vivent. Je veux moi aussi me faire appeler « président » de je ne sais quoi, je veux aussi avoir les clés de ma propre maison. Et ne plus bailler à chaque fin du mois pour montrer au bailleur qui ne cesse de brailler, que moi aussi je n’ai rien à manger. Je veux aussi qu’on chante mon nom en boite de nuit, parce que je boirais des champagnes et enfumerais des cigares, dans une sape angéliquement blanchie autour d’une table que je viens de diaboliquement noircir.

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Alors mon ami de l’autre jour m’a fait comprendre que je devais comprendre comme lui que : dans ce pays on ne peut pas réussir sans être compromis. Mais en même temps, je veux rester fidèle à mes convictions comme promis. Je veux rester digne, je ne veux point baisser la garde, je ne veux pas baisser mon froc non plus. Mon ami est toujours là pour me rappeler que j’ai déjà eu à subir plus dur que ça. Qu’il est moins difficile de recevoir des coups dans l’anus, que de se faire à chaque fois enculer par la vie. Que les coups qu’il reçoit désormais font mal certes, mais c’est doux quand même. Et que jamais la vie ne me payera pour les coups qu’elle me donne. Il me dit que plusieurs qui voulaient faire comme moi sont morts : sans avoir donné leur anus et sans avoir connu le bonheur. Donc : tu donnes tu meurs, tu ne donnes pas tu meurs. « Moi, j’ai choisis de donner » m’a-t-il dit.

Mon ami me dit que l’homosexualité, n’est point un péché à ses yeux. Et même s’il est, comme le disent certains, un péché capital, il l’est au même titre que le mensonge, le vol, l’adultère, la fornication… Et que celui qui est prêt à lui jeter la première pierre, qu’il le fasse. Mon ami m’a même fait une homélie d’un nouvel évangile de l’homosexualité. Il me dit que dans l’histoire comme dans la Bible, les grands hommes sont passés par là pour découvrir les trésors cachés. Il me cite Alexandre le Grand, le Roi David, il me cite même Jésus et mon auteur préféré André Gide. Il me dit donc, que si toutes ces grandes figures ont été des homosexuels, qui suis-je pour ne pas l’être. Il me dit encore que, si le royaume des cieux est comme on le dit, parsemé d’embuches, devenir homosexuel dans un pays homophobe comme le Cameroun, est un bon moyen pour y accéder. C’est accepter de vivre la passion du Christ, accepter de se faire insulter, mutiler, cracher dessus, se livrer à la vindicte et à l’échafaud.

Il me dit que si je ne romps pas avec mes principes du sexe fort, les fardeaux de la vie ne vont point faillir à m’affaiblir davantage. Que j’en aurai besoin pour espérer gagner des grands prix littéraires. Pour soutenir mon master et obtenir mon doctorat avec une mention très honorable sous acclamation assourdissant du jury. Que j’en aurai besoin pour obtenir facilement le visa afin de quitter ce « petit pays » des sans visa. Et même s’il m’arrivait de clandestinement le quitter, j’en aurai encore besoin dans le « champ des réfugiés ». Je vais me présenter comme un homo confirmé fuyant la torture dans son pays. Que même pour espérer avoir du travail dans une grosse boite, je dois présenter mon CV, qui n’est rien d’autre que le « Cul Vertueux ». Pour obtenir un financement des bailleurs de fonds pour un projet aussi abject soit ‘il, j’en aurai toujours besoin. Et que moi encore qui veut faire la politique, je ne peux faire autrement que donner mon anus. Sinon je ne serais jamais coopté dans la machine dirigeante. Il me montre les sms de quelques personnalités à qui il donne « sa chose », pour m’exciter et m’inciter à entrer dans le « réseau ».

Il me dit donc qu’à part son anus qui le démange de temps à autre, à part le fait qu’il se voit toujours obligé de dépenser assez pour se soigner, que malgré le fait qu’il doit porter couches après couches, malgré qu’il s’est séparé de sa famille et de ses amis, il vit quand même au dessus du camerounais moyen. Il me dit donc que c’est pour avoir toujours voulu vivre cette vie, et pour avoir vu toutes les autres voies se fermer à ses yeux, que lui-même avait dit à un ami : « trop c’est trop:je veux devenir homosexuel ».

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