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Les malades mentaux envahissent les rues de nos citées

malades mentaux

En dehors de quelques pavillons mal équipés et mal gérés, les malades mentaux sont abandonnés à leurs familles, sinon laissés dans la rue ou au bon vouloir des tradi-praticiens. Le carrefour Total, à Bafoussam, énerve les usagers de la route, parce qu’il est toujours embouteillé. Lorsqu’on a un peu de patience pour observer ce qui se passe autour de ce petit rond-point qui bat le record des crevasses dans la république, on peut admirer, en plus de la flopée de policiers qui se battent là pour faire respecter un code de la route singulier, les vendeurs en tout genre qui foisonnent de tous les côtés de la route.

Tout est fonction des saisons. Un coup, c’est la foire aux champignons ; un autre, on vend des ignames bouillies ; puis, ce sont les fruits. A une autre période, ce sont les vendeurs de victuailles qui se bousculent. Au milieu de cet affairisme qui ne connaît pas de vacances, on remarque rarement d’autres acteurs de ce carrefour, qui pourtant marquent l’histoire d’une main de fer : Les « fous ». Vendredi, 22 août 2014, ils sont cinq à occuper les rebords du parterre que des agents communaux peu inspirés tentent paresseusement de polir. Deux sont assis, dans un calme olympien. Ils ne bougent la tête que pour chasser des mouches qui semblent apprécier leur compagnie. Le troisième est si propre que sans ses propos incontrôlés, on ne le croirait pas mentalement atteint. Le plus intéressant, c’est « Jackson ». Le nom lui a été donné par les tenanciers de call-box des alentours, qui l’admirent à longueur de journée.

Dans une tenue particulièrement loufoque et jamais fatigué, il passe son temps à souffler dans un morceau de tuyau, qu’il prend pour son « vuvuzela ». Les policiers ont fini par s’en habituer et ne se gênent pas lorsqu’il les trouble, en se faufilant entre les véhicules qu’ils veulent discipliner. De temps à autre, d’autres malades mentaux errants passent, sans émouvoir qui que ce soit. Le dernier est une jeune femme candide, qui a des cheveux ébouriffés. Elle tient entre les mains un lot de documents qu’elle fait semblant de lire et qu’elle a certainement ramassés devant un commerce alentour.

les malades mentaux enchaînés

Solange pourrait avoir 25 ans. D’un air plutôt jovial, la jeune femme se promène le long du boulevard Paul Biya, à Bandjoun, pour demander des pièces de monnaie aux âmes charitables. Mine de rien, elle porte sur les épaules une longue chaîne et des cadenas. Le reste d’un dispositif qui a servi à l’enchaîner. Ceux qui la voient régulièrement passer affirment qu’elle est originaire de la Menoua et se trouve à Bandjoun pour des soins contre une maladie mentale contractée chez un mari qui l’a abandonnée. « Au départ, elle était violente. On lui a mis ces chaînes pour l’attacher sur un banc. Elle portait d’ailleurs ce banc sur sa tête pour faire le tour de la ville », témoigne un professeur de l’Institut universitaire de technologie de Bandjoun. C’est une âme charitable qui a scié ce banc et laissé la chaîne qu’elle porte.

A l’entrée de l’université de Dschang, les loques d’un vieux fou choquent. Squelettique et presque inconscient, ce qui fut autrefois un homme normal dort à contretemps sur les parterres de la route qui passe devant l’hôpital de district de la ville. Les mouches voltigent sur ses lèvres sans qu’il s’en rende compte. Il ne se lève du gazon que lorsque la faim le tenaille, pour quêter une pitance qu’il n’obtient pas toujours. Sa démarche, ainsi que le charabia qu’il débite, inspirent plus que la pitié. Même des « fous » ont fini par avoir pitié de lui. Plus bas, au rond-point de l’ancienne gare routière, deux autres malades font leur manège. L’un d’eux dirige bruyamment la circulation. Il siffle à tue-tête.

Ici ou ailleurs, les rues de nos villes abondent de personnes malades, qu’on considère, à tort ou à raison, comme des fous. Ils y sont parfois jetés par des proches, qui ont honte de vivre avec un malade mental à la maison. A Bangangté, une légende veut que les fous qui affluaient soient déversés de nuit, par des transporteurs corrompus. Ces pauvres hères n’ont pas eu la chance de quelques autres, qui sont référés à la médecine des Blancs. Ou simplement abandonnés au « sorcier noir ».

Dieu d’Appolo

A l’hôpital régional de Bafoussam, les patients souffrant d’affection mentale sont consultés par des médecins généralistes, qui, habituellement, ne vont pas au-delà de la recommandation d’un expert en psychiatrie. Selon un infirmier, les malades mentaux de la région de l’Ouest devraient pourtant se rendre les mardis et jeudis au service de neurologie et de psychiatrie de cet hôpital de référence à l’échelon régional pour être pris en charge. Pourquoi ne courent-ils pas ? Une source à la délégation régionale de la Santé publique de l’Ouest a confié au Jour qu’aucun hôpital, ni public ni privé, ne dispose de service de la santé mentale.

La plupart des hôpitaux de district, et même les hôpitaux confessionnels de renom (Ad Lucem, Acha, etc.) n’ont pas d’espace pour accueillir « les malades de la tête ». Ce qui conforte chez les patients et leurs familles le croyance que le « fou » n’est pas un malade ordinaire. « L’absence de stratégie efficace en matière de sensibilisation des populations, la non-mise en place des structures permettant un bon diagnostic clinique et une prise en charge des patients affectés par ces maladies ; l’existence des vieilles croyances et de la mystification de la maladie mentale ; l’insuffisance des spécialistes dans le traitement ouvrent la voie à la stigmatisation et la marginalisation des malades mentaux », analyse Elie Kamga, un psychothérapeute camerounais exerçant en Suède. Pour soigner le malade mental, il faut plus que des médicaments.

Au quartier King Place, à Batcham, dans les Bamboutos, un homme de 64 ans tient un hôpital pour fous. Sur plusieurs hectares, il a bâti une trentaine de chambres d’hospitalisation où les malades sont logés à 2 ou 3. Le mobilier est sommaire : un lit de 80 cm de large en bambou, un matelas en paille et parfois un morceau de mousse. Chaque malade est accompagné d’un garde, « le garde-fou ». Le 28 août 2014, à 9h, il est en pleine consultation. Le « docteur » Fouotsagong Mekeuwa Daniel dit Dieu d’Appolo rassure une famille venue de Bafang, 100 km au loin, sur l’origine naturelle des troubles de leur fils, conduit là sous forte escorte. « Il n’y a pas de sorcellerie dans ce qui lui arrive. Allez faire la coutume pendant que je vais m’occuper de lui. Il va guérir », conclut-il. Assis dans un coin de sa concession, derrière une table qu’entourent deux assistants en blouse blanche, il va recevoir ainsi plus d’une cinquantaine de personnes venues pour divers motifs. « C’est un grand voyant.

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Depuis que je le connais, ses prédictions se réalisent à 80%. Ce qui m’impressionne chez lui, c’est qu’il ne te pose pas de questions. Il te regarde et te plonge dans tes préoccupations », témoigne un sexagénaire venu de Douala. Dans cette clinique traditionnelle, il n’y a pas de carnet pour le suivi médical des patients. Juste de gros registres pour les inscrire. Le traitement suit un « protocole » qui va droit au but. Dès l’accueil, le patient est soumis à un interrogatoire mystique qui dévoile ses sentiments refoulés et obscurs, et révèle les origines du mal. De 1970, date de l’ouverture de cette clinique traditionnelle, à ce jour, le « docteur » révèle avoir reçu et soigné, au moins en partie, plus de 30.000 malades.

Ce jour, il y a 74 malades internés, selon le « docteur ». Le traitement n’est pas exempt de violence. Enchaîné aux pieds, le malade le plus agité est enfermé dans un enclos semblable à une porcherie. « Il est très agressif. Il ne faut pas s’approcher de lui, ça fait seulement deux jours qu’il est là », conseille un assistant du soignant. Debout et à très haute voix, ce malade qui refuse son statut, fait le procès du régime Biya. Il lui reproche de dépenser de grosses sommes d’argent qui auraient pu changer sa vie.

Quelques malades marchent librement. Mais la plupart sont enchaînés. Ils viennent de partout et ont des attitudes diverses. Comme ce gaillard de 26 ans qui vient de Makenene et porte un bandage au pied. Il dit avoir été attaqué par des braqueurs, qui lui ont logé une balle dans la tête, troublant le mécanisme de celle-ci.

Enchaîné d’un pied

Marinette Etong, 17 ans, venue de Lelem dans le Moungo, internée depuis février, attend la guérison le pied gauche attaché à un bloc moteur. « Sista », 52 ans, sautille dans la cour et salue les gens qui passent dans un avion imaginaire, les deux pieds dans des chaînes. « Ceux qui ont un seul pied enchaîné sont près de guérir. Les deux pieds enchaînés, cela signifie que le malade est encore agressif. Ceux qui marchent sans chaîne sont prêts à sortir, dans une semaine au plus. Quand on attache un malade, il me faut un maximum de quatre semaines pour le soigner », explique Dieu d’Appolo.

Décoctions

Le tradipraticien est formel : pour tous les cas de surmenage, d’enfants délirants ou de drogués, un mois suffit pour le traitement. Il s’avoue cependant incompétent pour soigner les malades atteints de méningite, de paludisme cérébral ou d’accident ayant touché le cerveau. Ses médicaments : des feuilles, des racines et des écorces d’arbres que les malades consomment dans des décoctions. Dans une pièce de la cuisine située derrière les salles d’hospitalisation, deux grosses marmites bouillent au feu. Elles contiennent une mixture dont lui seul maîtrise les doses.

Son art, il dit l’avoir hérité de son père, un guérisseur qui, dès son bas âge, l’emmenait en brousse cueillir des herbes pour soigner les maladies vénériennes et la stérilité. Au bout de 11 ans d’initiation, il découvre ces plantes qui lui permettent aujourd’hui de soigner les malades mentaux. Pour ce travail sans salaire, Dieu d’Appolo se félicite de la reconnaissance de ses anciens patients et de leurs proches, qui, de temps à autre, gratifient ses six assistants bénévoles. Il s’estime respecté par le gouvernement, qui l’a élevé à la dignité d’officier du mérite camerounais. De nombreuses autorités font une halte dans son officine, sans que cela la sorte de l’amateurisme et du mysticisme.

Son oeuvre est reconnue par les chercheurs occidentaux, qui viennent parfois l’interroger sur les médicaments qu’il utilise. Le 22 août dernier, le Pr. Daniel Lantum, coordonnateur national de la médecine traditionnelle, y a séjourné avec 25 étudiants de la faculté de médecine et des sciences biomédicales de l’université de Yaoundé I.

Sorcellerie

Lorsque le malade commence ses crises, la tradition veut qu’on leur attribue des causes mystiques et surnaturelles. La folie peut être causée par la jalousie d’un jeteur de sort, mais elle est régulièrement liée à la commande des talismans ou des contacts dangereux avec des sectes mystiques ou des forces incontrôlées. Le fou est donc un malade qui fait peur, pas seulement à cause de la force physique qu’il déploie et que peu de gens peuvent contenir, mais parce qu’il peut apporter la malchance aux autres. Plus compliqué encore, il refuse souvent d’avouer qu’il est malade.

Au lycée de Bangoua, dans le Ndé, lorsque les enfants sont tombés en transe en série il y a quelques années, ils ont été transportés au célèbre hôpital protestant du village. Chaque nuit, des « marabouts » venaient faire des scarifications sur leurs bras sous perfusion pour, dit-on, les « blinder » (sur le lit d’un hôpital chrétien) parce que les parents avaient été convaincus par la rumeur qu’ils avaient été vendus au « famla » par certains de leurs enseignants. Après les rites de purification menés par les « koungang » de quatre villages, une célébration oecuménique, du reste contraire aux textes en vigueur au ministère des Enseignements secondaires, avait été organisée pour exorciser l’établissement et ses victimes.

Au cours de celle-ci, une dizaine d’élèves, dont des malades extraits de l’hôpital pour « la prière de délivrance », entrèrent de nouveau en transes. Le « diable » était encore passé par là. C’est ainsi que la plupart des enfants qui tombent sur les stades ou dans les salles de classe sont transportés, non pas dans les hôpitaux, mais chez les marabouts et les prêtres « exorcistes ». Et pourtant, la chronique fourmille de mille affections psychiques qui auraient pu trouver une solution dans les services d’un psychiatre ou d’un psychothérapeute. « Si le gouvernement s’intéressait autrement au travail fait par Dieu d’Appollo, le Cameroun serait un peu avancé par rapport aux problèmes de la maladie mentale », croit Dieudonné Tsatmo, un pédagogue qui a conduit ici une malade de sa famille, expédiée au village depuis le Gabon. La jeune femme a recouvré sa santé et a rejoint son mari à Libreville.

© Le Jour : Franklin Kamtche

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