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Les chefs traditionnels Bamilekés sont-ils au dessus de la loi ?

Chefs traditionnels bamilekes

Responsables à la base de rendre la justice à travers des tribunaux coutumiers parfois forts, les chefs traditionnels sont également de bons clients pour la justice étatique. Les explications oscillent entre l’acharnement contre des rois puissants et la répression de la délinquance.

Finalement, André Flaubert Nana, chef supérieur de Batchingou, un groupement de 2ème degré dans le Ndé, n’a pas tâté la paille humide de la prison principale de Bangangté, contrairement à ce que prédisait une frange informée des observateurs de la vie politique dans la région de l’Ouest. Selon nos sources, des hommes crédibles parmi l’élite du village, y compris des magistrats du corps judiciaire, se sont portés garants et ont payé la caution, pour sa liberté provisoire. C’est donc libre qu’il répondra des charges qui ont été retenues contre lui, après l’enquête ouverte suite à la bataille ayant entraîné la mort d’un homme lors d’une course de montagne à l’occasion du « Nga’chu 2014 », le festival culturel de son village. Il a été gardé à vue à la division régionale de la Police judiciaire de l’Ouest à Bafoussam pendant une dizaine de jours. L’enquête préliminaire portait, entre autres  motifs, sur une incitation à la violence ayant causé des pertes en vie humaine.

Va-t-en-guerre

Lors de la 5ème édition du « Nga’chu », du 13 au 15 novembre 2014, l’ascension du « mont Batchingou » a été programmée le dernier jour, malgré de fâcheux antécédents. Chose prévisible, au niveau de Ndouck une nouvelle fois, des affrontements ont opposé des bandes armées venues de Batcha, groupement frontalier dans le Haut-Nkam, et de Batchingou. Le comédien Samuel Djonkou, plus connu sous le pseudonyme de Jean Batcha, a trouvé la mort, tué par balles. Eric Ngongang, Hilaire Tiengang Nganso, Bruno Seido, William Henri Patchadji, tous originaires de Batcha, sont grièvement blessés.

C’est à l’hôpital militaire de Yaoundé que les chevrotines seront extraites de leurs corps. Instigateurs et suspects sont interpellés, dont les chefs Batchingou et Batcha, Joseph Kouékam. Au cours d’une perquisition opérée à Batchingou, chez Joseph Tchameni, un chauffeur du chef, les enquêteurs trouvent des armes à feu, des tenues de combat, des balles et des armes blanches. La découverte les conforte dans l’hypothèse que le chef Batchingou préparait la guerre. En effet, le 5 novembre, une décision conjointe des préfets du Ndé et du Haut-Nkam interdisait l’organisation de toute manifestation sur cette zone litigieuse, où les Batcha et les Batchingou se battent depuis 1984.

Le chef André Flaubert Nana à qui les autorités reprochent une certaine agitation, avait déjà séquestré son homologue de Batcha, lors de la précédente édition de son festival, pour les mêmes fins. A en croire Joseph Kouekam, chef vieillissant, il n’eut la vie sauve que grâce à l’intervention du préfet du Ndé. A l’intérieur même du village, il a eu souvent maille à partir avec ses populations, qui lui reprochent son autoritarisme. Le 14 mars 2012, dans l’après-midi, des jeunes excités avaient immobilisé huit camions chargés de latérite au carrefour Batchingou, alors qu’ils effectuaient le transport pour le compte d’une entreprise travaillant sur la route de Bangou-ville. Au sous-préfet de Bangangté, Jean Claude Ilouga venu en médiateur, ils avaient expliqué qu’il est impensable que leur chef chasse ceux qui viennent entretenir les routes du village, à cause des exigences financières et laisse faire ceux qui développent le village voisin. Le soir venu, le chef avait voulu imposer sa volonté aux manifestants. Hérésie en pays bamiléké, ils l’ont violenté. A l’hôpital protestant de Bangoua où on le conduisit, les infirmiers durent lui faire un bandage pour couvrir des points de suture sur la tête.

Sa Majesté Jean Rameau Sokoudjou

C’est un véritable séisme social qui s’est produit le 3 octobre 2010 à Bamendjou, un groupement des Hauts-Plateaux, célèbre par le charisme de son chef et le dynamisme de ses populations. Du jamais vu : l’agression du chef, l’incendie de trois maisons et l’inhumation à problème de Catherine Djoumkang. Des proches du « Fo’o » sont gardés à vue à la brigade territoriale de gendarmerie de Bafoussam I. Mme Mabou, sexagénaire, est épouse du chef supérieur. Pierre Fohoué (38 ans à l’époque) et Maurice Djontu (37 ans) sont ses enfants. Ils avaient déféré à une convocation du bureau des enquêtes à la légion de gendarmerie de l’Ouest à Bafoussam, et l’officier en charge de l’enquête avait décidé de les garder. Entendu pour les mêmes faits de pillage en bande et de destruction de biens, le chef, Jean Rameau Philippe Sokoudjou, était rentré chez lui.

Le 18 décembre 2014, Jean Rameau Sokoudjou a écopé de deux ans de prison avec sursis, tandis que ses enfants ont écopé de peines de prison ferme. En plus, ils doivent payer solidairement 15 millions F.Cfa de dommages-intérêts à la partie civile. Ils ne doivent leur liberté actuelle qu’à l’appel interjeté aussitôt. Le Fo’o des Bamendjou attend toujours la suite de sa propre plainte contre Armand Fonkou Sokoundjou, l’homme par qui tout est arrivé, accusé à l’époque d’avoir tenté de l’assassiner. Parti d’Italie pour assister aux obsèques de sa grand-mère, le Fo’o des Bamendjou lui attribue une « séquestration et une tentative d’assassinat ». Selon sa version de l’histoire, Armand Fonkou Sokoudjou aurait conduit de « gros bras » pour investir sa boutique au centre-ville de Bamendjou, « en menaçant de l’abattre» à l’aide d’une arme à feu.

Enterrement

Lorsque Cathérine Djoumkang décède à 85 ans, le Fo’o des Bamendjou fait savoir à sa famille d’origine que de par la tradition, elle ne pourra pas être enterrée dans le domaine de la chefferie où elle a vécu. Un compromis sera toutefois trouvé, puisque la famille de la défunte signera un acte reconnaissant que ledit terrain ne lui appartient pas, avant de procéder à l’inhumation. Incident ? Dans la nuit du 2 au 3 octobre 2010, l’énergie électrique est interrompue sur le lieu du deuil. Accusé de sabotage, un serviteur du chef est passé à tabac. Sur ces entrefaites, Armand Fonkou Sokoudjou, petit-fils de la concession éplorée, se rend avec ses amis (des videurs de boîte de nuit ?) en ville pour manifester leur courroux au chef. La rumeur fait le reste. On raconte que le chef a été agressé et enlevé. Dans un village où on croit encore à la tradition, notables, reines, princes et sympathisants de la cour font une descente punitive sur les lieux.

Trois maisons sont incendiées, la tombe de la défunte est profanée. Pour S. M. Chendjou II, Sokoudjou Jean Philippe Rameau, qui a fêté ses 60 ans de règne le samedi 23 mars 2013, au cours d’une cérémonie grandiose, où le Chef de l’Etat était représenté par Jean Nkuete, ancien vice-Premier ministre et secrétaire général du Rdpc, ce n’est qu’une intimidation de plus. Une condamnation inutile, puisqu’il se targue d’avoir fait le tour des prisons politiques du pays. Si ces derniers connaissent des tribulations judiciaires pour des affaires qui concernent la gestion du patrimoine public et inspirent généralement la sympathie des leurs, certains chefs ont par le passé été condamnés pour des raisons anecdotiques.

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Broutilles

Né le 1er janvier 1968 et collaborateur d’un huissier de justice avant son intronisation le 12 novembre 2006, Chawe Mbotchak II, chef de Fongoli, une chefferie de 2ème degré dans le Haut- Nkam, séjourne à ce jour à la prison principale de Bafang, dans l’attente d’un verdict sans cesse renvoyé. Il y a été écroué quelques mois seulement après son ascension au trône, suite à l’assassinat d’un de ses sujets, pour une portion de terre. Le 2 septembre 2010, le chef supérieur a fusillé de deux coups, avec son arme de chasse, un téméraire qui refusait de libérer un terrain litigieux où il envisageait de construire le futur collège d’enseignement secondaire du village.

Décédé en 2012, après 42 ans de règne, Gilbert Tela Nembot, 18ème Fô de la dynastie des Baleng, aura plus que marqué ce village de la Mifi. Le fils de Thomas Nembot était réputé habile manoeuvrier et travailleur, cultivateur inspiré autant qu’éleveur avisé. Mais sa richesse est suspectée. « C’était un homme imprévisible et violent, surtout dans ses premières années de règne », accuse un détracteur, qui pense que son chef avait des choses à cacher. Entre autres, il rappelle ses démêlés avec la justice, qui l’avait condamné à une lourde peine privative de liberté (10 ans de prison), pour une histoire de culture et de trafic du chanvre indien. Il aurait esquivé le gnouf du fait de la levée de boucliers de ses pairs, qui avaient rencontré les hautes autorités de l’Etat pour brandir les risques liés à la banalisation de l’institution traditionnelle.

Moins glorieuse est l’épopée du chef supérieur Bangang Fondji, un village du Koung-Khi. Emmanuel Kouodjouoh a séjourné en prison pour destruction des biens en bande et en coaction. Le 14 mai 2002, il est condamné à 5 ans de prison ferme, avec une amende de 150.000 F.Cfa à verser personnellement et à verser solidairement avec ses coaccusés (une partie de ses notables) à verser la somme de 125 millions au plaignant Blaise Pascal Talla, ci-devant directeur de publication du journal panafricain Jeune Afrique Economie et lui-même notable à la cour de la chefferie Bandjoun.

Politique

Pour sa part, Njitack Ngompe Pelé, le chef supérieur de Bafoussam dans la Mifi, a connu un procès passionné, après la suspension de ses honoraires d’auxiliaire de l’administration pour trois mois par le ministre de l’Administration territoriale, accusé d’entretenir la guerre larvée à Kouhekong, une partie de son territoire, qui servit à l’époque coloniale de colonie de peuplement pour de nombreux ressortissants de Bandjoun et des Hauts-Plateaux. Dans cette affaire, le Fo’o de Bafoussam avait été condamné en instance en mai 2002 à une peine de 18 mois de prison avec sursis. Une peine qui sera réduite en appel à 15 mois avec sursis, en 2004. Dans le même temps, plusieurs de ses notables ont écopé des peines d’emprisonnement ferme allant de 2 à 6 ans. L’un d’eux est le Ouala’a, il officie traditionnellement comme le Premier ministre.

Ceci explique-t-il cela, le stade omnisports de Bafoussam, en cours de construction par les Chinois, se trouve au coeur de cette zone litigieuse. Nji Mouluh Seidou Pokam, le chef supérieur Bangangté, connaît tout aussi des démêlés judiciaires. En famille et dans le commandement traditionnel. Dans ses relations avec les Bororos, peuple d’éleveurs installé dans le Ndé depuis des lustres, ce monarque fait face à une avalanche de procédures. « Notre cohabitation, qui était pacifique au départ avec les autochtones, s’est détériorée ces derniers années où nous sommes de plus en plus traumatisés par une xénophobie rampante de ces derniers qui, pour des raisons inavouées, n’acceptent plus notre présence dans ce département ; une xénophobie qui va des incendies de nos habitations jusqu’à l’assassinat de nos enfants en passant par l’abattage massif de nos boeufs. Comme si cela ne suffisait pas, toutes nos actions en justice sont infructueuses car, toutes les autorités judiciaires de la localité sont leurs enfants qui appuient discrètement ces actes incompréhensibles », lit-on dans leur lettre de détresse adressée au président de la République en 2012.

Les Bororos veulent qu’on punisse des faits : « de 1995 à nos jours, environ 15 Bororos ont été indûment assassinés (…). Pendant la même période, plus de 500 boeufs ont été abattus juste dans le but de nous déterminer à quitter ce département. En 2006, Nji Moluh Seidou Pokam, le Chef supérieur de Bangangté, principal artisan de cette xénophobie, a dépossédé indûment les frères Hamadou Abasse et Ahamadou Gargari d’un cheptel de 53 boeufs. Depuis 2008, ce climat délétère s’est empiré, car ce sont nos habitations qui sont incendiées en plus des tortures infligées à certains de nos membres.

Les cas les plus récents sont ceux de Hamadou Abasse et Ahmadou Gargari à qui le Chef supérieur de Bangangté a introduit du piment dans les yeux et dans les narines de Oumarou Lago dont la concession a été brûlée, de Moussa Mabouri qui a subi des coups de machettes le 21 / 02 / 2012 ». Même couronnés et supposés oints des dieux, les chefs traditionnels de l’Ouest ne résistent pas à la machine judiciaire, « appareil répressif de l’Etat », parfois instrumenté pour régler des comptes. Durant « le maquis », le chef Bamendjou a séjourné plusieurs fois en prison. Pour avoir la ie sauve, le défunt chef Bandenkop, Marcel Feze Ngandjon, s’est exilé à Conakry, en Guinée. Intronisé chef de Baham en juillet 1954 alors qu’il a 18 ans, Pierre Kamdem Ninyim est célèbre pour être retourné achever ses études en France, où il est entré en contact avec des leaders de l’Upc. Ses accointances avec ce parti politique interdit le font arrêter en novembre 1956. Le 12 mars 1957, il est condamné à 2 ans d’emprisonnement et à 20.000 F.Cfa d’amende, puis déporté à Yokadouma.

Présumé ministre de la Défense de l’Upc, selon une promesse attribuée à Félix Moumié, en cas de victoire finale, il organise un maquis à l’Ouest qu’il confie à son ami, Paul Momo. Rallié par la suite, il convainc les exmaquisards d’abandonner la lutte dans sa région. Le régime Ahidjo se méfie néanmoins de lui. Malgré son ralliement, Paul Momo sera torturé et exécuté en novembre 1960. L’assassinat de son ami Noé Mopen est un bon prétexte pour s’en débarrasser. Kamdem Ninyim est jugé, condamné à mort et fusillé sur la place publique à Bafoussam, le 3 avril 1964.

via Le Jour : Franklin Kamtche

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