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Le plan d’urgence gouvernemental porté disparu

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Adopté en décembre 2014 pour relancer la croissance, on est sans nouvelle. Les 925 milliards d’emprunts bancaires et obligataires ne sont pas engagés. Les projets dans l’urgence de l’attente. Il y a bien une définition camerounaise de l’urgence. Ce n’est surtout pas synonyme d’aller vite, immédiatement, sans délai. Le plan d’urgence gouvernemental pour la relance de la croissance et l’amélioration des conditions de vie des populations obéit à cette approche locale de la notion d’urgence.

Instruit le 31 décembre 2013, il a été adopté un an plus tard, le 9 décembre 2014 en conseil ministériel. Et l’avant dernière fois qu’on a entendu parler de ce plan qui devait réveiller notre économie, c’était en février dernier. Le ministre des Marchés publics avait alors lancé l’avis d’appel à manifestation d’intérêt pour la préqualification de cabinets, bureaux d’études techniques et entreprises en vue de la réalisation du plan d’urgence. Les résultats devaient être connus quelques jours plus tard, on attend toujours. Et la dernière fois, c’était lors du dépôt par le gouvernement du projet de loi de ratification de l’ordonnance présidentielle qui a relevé le plafond de l’endettement du Cameroun en 2015. Le parlement a tout ratifié sans faute.

Mais toujours pas l’ombre du commencement d’un projet du plan d’urgence. En présentant les perspectives économiques en Afrique subsaharienne et au Cameroun, le Fonds monétaire international n’a même pas eu un mot pour le plan d’urgence. Comme si pour cette institution de Bretton Woods, ce plan n’existe pas. Pourtant tout semblait aller vite dès décembre 2014.
D’abord par l’ampleur du plan d’urgence. Un total de 925 milliards à investir sur trois ans dans sept secteurs déterminés.

Même son financement est présenté comme étant un détail : la Standards Chartered Bank Cameroon pour 300 milliards FCFA (mandat de levée de fonds) ; la Banque Atlantique Cameroun pour 190 milliards FCFA ; la BGFI Bank Cameroun pour 100 milliards FCFA ; ECOBANK Cameroun pour 35 milliards FCFA et la Deutsch Bank Madrid pour 300 milliards FCFA. Le vendredi 19 décembre 2014, les conventions de prêt ont été signées dans les services du Premier ministre. Avec cette déclaration du ministre de l’Economie, Emmanuel Nganou Djoumessi : « Avec la signature des conventions, les ressources nécessaires à l’exécution du plan d’urgence sont ainsi mises en place. La prochaine étape, c’est la contractualisation des travaux qui va se faire dès les jours qui viennent et surtout l’exécution des projets. » Où sont-ils ?
Le silence actuel autour du plan d’urgence est au moins inquiétant. Des interrogations se font entendre sur la disponibilité effective des fonds pour le financement du plan d’urgence. « Bien que n’ayant pas accès aux conventions signées, faire recours pour un tel plan d’investissement à des financements de cette ampleur provenant de cinq banques commerciales privées, ayant des ressources limitées et surtout soumises à des ratios prudentiels de division des risques et de transformation, nous révèlent un montage financier techniquement non bancable », écrivait l’ingénieur
financier Babissakana en janvier 2015. Par exemple, la BGFI Bank, dont la maison mère est au Gabon, peut-elle mobiliser 100 milliards pour le Cameroun alors que Libreville cherche désespérément des ressources d’emprunts ?

SÉRÉNITÉ

Au ministère des Finances, on est serein. Si on reconnaît que la préparation du lancement des emprunts se fait par les banques partenaires, « ce n’est pas la mobilisation des fonds qui peut être le problème ici. La Standard chartered bank of Cameroon a même déjà libéré une partie de son prêt », confie un responsable. A la vérité, au ministère des Finances, le doigt est pointé sur les projets qui ont été annoncés sans qu’un début d’études de faisabilité n’existe.

Pour qu’ils soient exécutés, il faudra entamer et terminer les études techniques, lancer les marchés ; tout en tenant compte du délai d’exécution qui est fonction de la nature de chaque projet. Une manière de prédire une attente avant de voir les premiers projets démarrer. Le 4 février, le ministre des Marchés publics a créé une commission spéciale de passation des marchés du plan d’urgence. « Ce plan d’urgence, disons-le, a d’abord été un effet d’annonce du chef de l’Etat. Et depuis, le gouvernement se démène pour lui donner une vie », relate une source proche du pouvoir.

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Cette dernière indique que les administrations qui doivent le mettre en œuvre ne se le sont pas appropriées au motif qu’il est venu de la présidence de la République sans qu’elles aient été consultées sur les possibilités de son implémentation. « En effet, il me souvient que deux semaines après sa publication, le plan d’urgence n’existait pas en un document consultable et publiable, preuve de son improvisation », confirme notre source.
Ce qui intrigue davantage, c’est le procédé de sélection de ces établissements financiers.

Les cinq banques ont été choisies de gré à gré sans appel d’offres. Pour l’emprunt obligataire international de 1,5 milliard de dollars, deux banques : la Standard et la Société générale accompagnent l’Etat, sans autre forme de procès. « Là aussi il n’y a pas eu appel d’offres. Mais ce que notre pays ignore, c’est qu’on n’entre pas pour la première fois sur les places financières internationales avec des méthodes aussi peu transparentes », note un analyste financier. Du coup, au Minfi, on accuse presque ces prestataires de service d’investissement (PSI) de gérer le processus d’emprunt obligataire international de manière opaque. « Nous ne savons pas quel est le niveau d’avancement de ce dossier », dit un haut responsable.

ORTHODOXIE

Le plan d’urgence est aussi accroché sur son peu de respect de l’orthodoxie en matière de finances publiques. « Le parlement a adopté l’ordonnance du président sur le relèvement du niveau d’endettement en 2015, mais les projets à financer par ces recettes budgétaires n’ont pas été soumis à leur appréciation », se désole Babissakana. D’après cet ingénieur financier, le gouvernement aurait dû inévitablement passer par un collectif budgétaire pour intégrer dans le budget de l’Etat les 925 milliards du plan d’urgence sur 3 ans, soit environ 308 milliards d’investissement par an. Ainsi, note-t-il, pour l’exercice 2015, le budget de l’Etat passe sans autorisation du parlement de 3 746,6 milliards de FCFA à 4 054,6 milliards de FCFA, avec un budget d’investissement public qui passe de 1 150 milliards de FCFA à 1 458 milliards de FCFA soit 35,96% du budget au lieu de 30,69%.
La création d’un secrétariat technique pour gérer ce plan d’urgence participe de cette hétérodoxie des finances publiques. Logé dans les services du Premier ministre, le secrétariat technique dispose en effet de grands pouvoirs. Si ce dispositif est en place depuis plus de quatre mois, aucun marché n’a encore été passé six mois après l’adoption du plan d’urgence. Les effets escomptés sur la croissance sont autant en attente.

IMMOBILISME

Au sein des milieux d’affaires, on ne veut pas s’épancher sur le plan d’urgence. « Si on n’attendait que le plan d’urgence, les affaires s’arrêteraient », dit un haut responsable du Groupement interpatronal du Cameroun (Gicam).

Une indifférence qui trahit plus une absence d’informations qu’un manque d’intérêt pour un plan doté de 925 milliards de francs CFA d’investissement sur trois ans.

C’est que les entreprises sont étonnées qu’un plan annoncé comme urgent et présenté comme bancables, avec des accords de prêt signés et des habilitations octroyées pour des emprunts balbutie autant pour se mettre en œuvre. A la vérité, le Cameroun doit gérer deux plans d’urgence : un pour la croissance et un autre pour l’organisation des coupes d’Afrique des nations féminine et masculine. Pour certaines responsables publics, c’est même l’organisation des CAN 2016 et 2019 qui fait aujourd’hui office de plan d’urgence, car le cahier de charges de la Confédération africaine de football est sans appel. « Dans les ministères, on cherche plus l’argent pour les infrastructures de la Can qu’on ne se préoccupe de ce que le plan d’urgence sera », conclut un membre de la commission de préparation des CAN.
Au-delà de tout, le plan d’urgence souffre de la capacité des hommes actuels à le conduire à bon port. « Ce gouvernement a été déclaré incompétent par le président de la République, il ne peut se transfigurer sur le plan d’urgence », note un baron du système. Le président Paul Biya est le premier à le savoir.

Parfait N. Siki

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