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Le diktat des stéréotypes et préjugés sociaux au Cameroun

Douala-françoise-foning

Le drame de la société camerounaise réside dans le fait qu’elle est fondée sur des préjugés sociaux, tribaux et de stéréotypes qui ont été érigés en norme. Notre diversité ethnique a sécrété dans notre société toutes les formes d’étiquetages et des clichés tribaux qui s’imposent comme des opinions toutes faites et qui servent désormais de référentiel psychique dans nos différentes interactions sociétales. C’est une société permanemment prise en otage par ces cognitions sociales dont elle subit au quotidien la dictature. Cette situation nous conduit vers une distorsion psychique et une dépersonnalisation de la réalité.

Ainsi la représentation que l’on se fait d’un groupe ethnique entraine une altération de l’appréciation de la réalité surtout lorsque cette dernière est diamétralement opposée à celle qui figurait déjà dans notre inconscient psychique. Elle est à l’origine du fait que, les gens ne sont plus évalués sur des bases objectives mais plutôt sur l’image ou aux représentations que leurs groupes d’appartenance renvoient ou projettent dans la société. La lecture de la vie publique est biaisée, brouillée et perturbée par les ondes de cette perception négative qui nous dicte leur règle de conduite. Ce sont ces cognitions sociales qui gouvernent notre société.

En outre, ce diktat a généré une forme de cloisonnement et de balkanisation du pays. Notre République est devenue une sorte de conglomérat de micros états ethniques cohabitant dans le même espace et dont les attitudes des personnes sont confinées vers le repli identitaire. C’est ainsi que le sentiment républicain a foutu le camp au profit du sentiment ethnique. Dès lors , on assiste chez nous à une foultitude de regroupements ethniques et une kyrielle d’associations de ressortissants de telle ou telle aire. Ce qui fait qu’aujourd’hui, il n’est plus surprenant de voir sur notre espace des entreprises ou organisations à coloration ethnique.

Le social peut être malade et l’individu bien portant

Dans la société camerounaise, lorsqu’un individu accède à un haut poste de responsabilité, une certaine norme établie dans la mentalité collective voudrait que cet individu pratique du népotisme. Cependant toutes les personnes qui arrivent aux affaires et dérogent à cette formule sont considérés par les siens de traitres. C’est ainsi que plusieurs personnalités de ce pays ne sont plus en odeur de sainteté dans leur circonscription d’origine parce que du temps où ils furent aux affaires, ils n’offraient aucun privilège aux siens. Nous sommes dans une société où on a pratiquement écarté la norme pour normaliser l’écart comme l’indique subtilement le philosophe Mono Djana. C’est une société où les valeurs éthiques subissent au quotidien d’énormes agressions et lorsque les choses reprennent vie, on se retrouve très souvent à se féliciter des choses les plus ordinaires. Voilà ce qui explique un peu la prolifération des héros, car il suffit seulement de venir à son boulot à l’heure pour être consacré héros au Cameroun. Par ailleurs, c’est une erreur de penser que, tout ce qu’un individu fait provient absolument de son groupe social. En effet, il y a en chaque individu une irréductibilité sociale. La société diffuse une certaine idéologie aux individus mais cela ne sera pas intégré par ceux-ci de la même façon car les gens restent avec un aspect particulier de leur personnalité que la société ne peut corrompre. En plus, la société édite ses règles et veut les voir respecter à la lettre mais l’individu cherche à s’affranchir, à se libérer. Il a la capacité de résistance, une possibilité d’agir par ses propres choix et d’agir selon sa conscience aux normes et règles qu’édite la société.

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En réalité, on ne peut pas attribuer tout le comportement d’un individu à la société ou à la conscience. Ainsi, une partie relève de la structure sociale et l’autre de la conscience individuelle. De ce fait, Chaque individu possède une sensibilité personnelle car nous avons nos propres dispositions, nos propres orientations et nos propres inclinaisons. Pour illustrer cela, on constate très souvent chez nous qu’un Bulu qui ne milite pas dans le RDPC et qui critique ce parti, ne sera véritablement pas pris aux sérieux dans l’opinion publique. Qu’importe la sagacité et la pertinence de sa critique, la sincérité de son engagement sera toujours remise en question. On émettra d’importantes réserves sur l’intentionnalité de son action car pour beaucoup, il serait incompréhensible voire impossible qu’un Bulu se mette en marge du RDPC.

Ce mode de pensée stéréotypée et frelatée prospère dans une certaine opinion qui s’embrigade au quotidien dans ces schémas de pensées quasiment caduques. Ainsi, ils identifient le Bassa à l’UPC, assimilent le Bamoun à l’UDC et plus récemment, d’autres iront même jusqu’à stigmatiser la population du septentrion de Boko Haram. Voilà le type de raisonnement absurde et ridicule qui pourrait précipiter notre pays vers une rwandatisation. Ces déductions à l’emporte-pièce nous amènent vers une application irrationnelle du syllogisme socratique. C’est ainsi que du légendaire «tous les hommes sont mortels. Or Socrate est un homme, donc Socrate est mortel», on aboutit chez nous à: «Paul Biya est au pouvoir .Or Il est Bulu, donc tous les Bulus sont au pouvoir» ou encore, «Fotso victor est riche. Or il est Bamiléké, donc tous les Bamilékés sont riches»

La tribalisation de l’espace public

La tribu nous confère-t-elle des aptitudes prédestinant à la gestion de certaines responsabilités? Si non, au nom de quel principe républicain, certaines fonctions ne seraient réservées qu’aux ressortissants d’une tribu X tandis que d’autres camerounais pour des raisons qu’on ignore encore n’auraient aucune chance d’y accéder. Même au sommet de l’Etat, les postes stratégiques répondent à cette logique de tribalisation. Ainsi, nous sommes passés d’une triangularité qui s’est élargie en une rectangularité avec l’introduction du Sénat. Le nouveau schéma s’articule avec le grand Sud incarné par le président de la République, l’Ouest estampillé par le président du Sénat, la partie anglophone représentée par le Premier ministre et le grand nord marqué par le président de l’Assemblée nationale. A ce schéma, on pourrait également y adjoindre le Littoral symbolisé ici par l’inamovible président de la Cour suprême. Pour justifier cette politique de répartition tribale, les politiciens nous fabriquent un concept bien déguisé appelé «équilibre régional» qui, en réalité, est une autre gargantuesque entreprise de discrimination sociale. Les défenseurs de l’équilibre régional postulent que cette politique est un préalable pour la préservation de la paix sociale au Cameroun. Puis, ils ajoutent que les citoyens ne participent aux idéaux de la nation que s’ils voient les fils de chez eux, placés dans les hautes sphères de l’état.

Par ailleurs, il faut relever que cette politique d’équilibre régional a développé chez nous une conception alimentaire du Cameroun. En effet, les Camerounais conçoivent maintenant le Cameroun comme un gâteau national qu’il faut absolument partager équitablement. Pour un pays qui compte en son sein plus de 230 ethnies, c’est une opération mathématique que même PYTHAGORE ne saurait solutionner.

In fine, au moment où certains individus tapis dans l’ombre veulent surfer sur la fibre tribale pour phagocyter notre pays, il est résolument urgent que nous construisons une réelle unicité nationale, véritable socle ou gage de la paix sociale au Cameroun. C’est cette unicité nationale qui constituera notre dernier Rempart face aux actions masochistes et sadiques des ennemis de la République. A cet effet, il incombe, à juste titre, aux politiques de prendre leurs responsabilités en prônant des solutions fortes dans le sens de l’intérêt général.

© Correspondance de : Marius Teussido

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