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Le Cameroun et la malchance des avions

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De l’épopée inachevée de la Cameroon Airlines aux balbutiements de la Camair-Co. Revue de bilans et histoires drôles d’une malédiction qui viendrait du Premier Président de la République.

Au tout début des années 80, on observait toutes les semaines une belle scène dans les aéroports de Paris, Roissy Charles de Gaulle ou Orly selon le cas. A cette époque-là, tous les Camerounais installés en France avaient le calendrier exact des vols de la compagnie aérienne camerounaise. Etudiants, chômeurs, retraités, tout le monde se donnait rendez-vous à l’aéroport. Pour faire quoi ? La bande des fauchés venait avec l’espoir de tomber sur une vielle connaissance restée au pays, et qui avait certainement changé ses CFA, bien que à l’époque, les francs africains s’échangeaient encore dans les guichets à Paris. Les autres venaient prendre possession de leurs paquets de victuailles tropicales, de leur ration de viande de gibier tropical, de leur réserve de ndolè ou de quelques mets de concombres ou de riz tamponné…

A la cohue se mêlait aussi quelques badauds d’un genre particulier. Ceux qui venaient, comme tout le monde, voir le 747-Combi atterrir. Et avoir le plaisir de quelques belles minutes à plastronner aux yeux du monde, la poitrine bombée, la congratulation facile : « Dis-donc, on est fort. Comment ça va au pays ?… ». A l’heure du Boeing 747-Combi de la  Cameroon Airlines, baptisé heureusement le « Mont Cameroun », du nom du char des Dieux, les Camerounais étaient eux aussi des dieux : ils avaient leur jumbo. A l’arrivée, le 747 était devenu la « onzième Province » du Cameroun… Il y en avait dix sur la carte, et il y en avait une dernière  dans les airs.

Une légende bâtie en dix ans…

La légende va enfler jusqu’aux confins du monde, celle d’une petite compagnie qui tutoyait les plus grands. Le Boeing 747 était à l’époque le plus gros avion du monde, avant qu’il ne soit surclassé par des géants des airs comme Airbus 380. Les camerounais en avaient un, ils n’étaient donc pas des petits, cela va de soi. Et c’était le travail d’Ahmadou Ahidjo, l’illustre prédécesseur qui aura « patiemment, et opiniâtrement bâtie l’économie de son pays », comme il se plaisait à le dire, contre  e gré du colon français, et de tous les alliés qui pensaient comme eux. La Camair d’Ahmadou Ahidjo, après seulement dix ans d’existence, comptait en flotte et en toute propriété, outre son légendaire Combi-747, trois Boeing 737. On comptait en plus aussi un Boeing 727, « La Sanaga », héritée de la flotte présidentielle, et toute une flottille de petits avions du type Fokker et HS. Une belle aventure en somme.

Tous ces avions avaient été achetés cash, rubis sur ongle. Avec quelques bons points marqués lors des transactions. Pour l’achat du Boeing 747, l’opération avait été confiée à un certain Frédéric Augustin Kodock. Au moment de signer les derniers documents et pendant qu’il attendait dans les salons de l’avionneur en compagnie de sa délégation, il parcourt rapidement le numéro tout frais du Financial Times qui traînait sur la table. Et là, surprise : le cours du dollar américain venait de dégringoler, l’avionneur devra donc revoir à la baisse le montant de la facture. Au final, le Cameroun va réaliser des économies sur la facture initiale apprêtée à Seattle. La Cameroun avait gagné un petit milliard. Sous Paul Biya en revanche, l’achat d’un seul petit avion a été à l’origine de tous les tourments. La simple préservation des aéronefs laissés par Ahidjo n’a pas suivi. C’est comme si une malédiction innommable s’était emparée de tous les cerveaux et les empêchait de fonctionner normalement.

L’un des trois Boeing 737 laissés par l’illustre prédécesseur a crashé en 1995, avec un joli paquet de morts à la clé. Les familles des disparus ont eu droit à un petit pécule pour les obsèques, mais toute la suite n’a été que marasmes et impasses. L’assureur officiel de l’avion, un certain Chanas & Privat, l’information va être révélée au grand jour par Issa Tchiroma, le ministre camerounais de la Communication en direct à la tété, n’avait assuré personne. Ni les hôtesses de l’air, ni les techniciens navigants et ni même l’avion lui-même. Résultat des courses, aujourd’hui encore, on n’a toujours pas dédommagé les victimes du crash, et surtout, l’avion n’a pas été remplacé.

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Mais pendant ce temps, les acteurs de ce crash historique continuent de percevoir l’argent versé par les Sud- Africains. La petite information recoupée aux sources autorisées fait état d’un faramineux montant de 30 milliards de francs reversés à l’actionnaire camerounais après cet accident. L’argent a fini où nous savons. Les deux autres Boeing 737 ont été vendu pour trois bouchées de pain aux mêmes Sud-Africains par une certain Cyrille Etoundi. Pour moins de 2,4 milliards les deux appareils. L’opération n’aurait pas été scandaleuse si le patron de la compagnie aérienne ne s’était pris un autre Boeing 737 du même type, certainement plus vieux, pour 4,5 milliards de francs dans l’année. Le nouvel avion de location en question appartenait au groupe Fotso…

Avec la sortie de piste du Combi en 2000, le Cameroun finit en tête de course des pays n’ayant plus aucun avion en propriété. Il lui en restait un, le Pélican présidentiel, qui est arrivé en fin de cycle dans la même période. Il va finir au bout d’une piste à l’ancien aéroport de Douala, où il a fini d’être désossé et dont l’épave rouille tranquillement sous le climat pluvieux, chaud et humide de Douala.

Le Dja, ou la fumisterie sans fin

C’est Cyril Etoundi qui, le premier, prend l’option d’acheter un Boeing 767pour remplacer le Boeing 747 dont son équipe et lui-même tenaient à se débarrasser. C’est l’appareil qu’il a commandé qui a été livré au Cameroun, mais après mille contorsions. Au moment de passer la commande, l’avionneur exige un deposit de 750 mille dollars. Ce deposit doit être suivi d’un acompte quelques mois plus tard que le DG de la Camair ne libèrera pas. Conséquence, les 750 mille dollars sont passés à la trappe et l’avion, entre-temps, a été vendu à un autre client auprès duquel le Cameroun va finalement renégocier l’avion. D’abord en leasing avant que l’Etat ne trouve, par Essimi Menye, de la ressource suffisante pour acheter l’avion. Il lui faudra trouver 34 milliards. On va les trouver in extrémis, alors que l’avion était officiellement saisi pour faute de loyers impayés.

Il faut alors relire l’histoire récente du Cameroun pour comprendre que la malédiction que le Cameroun connait avec les avions remonte à plus loin. Au début des années 80, dans l’ordre de la nouvelle République que Ahidjo voulait imposer au Cameroun avec un Chef de l’Etat qui est à sous les ordres du Président du Parti (Unc), l’illustre prédécesseur rencontre son successeur pratiquement tous les soirs. Un de ces soirs, Ahidjo demande à Biya de lui prêter le Pélican, parce qu’il souhaite se rendre à Paris. Biya n’y trouve aucun inconvénient, mais Jeanne Irène a une objection : Franck Biya aussi a besoin de l’avion…

Rouge de rage et plus qu’outré, l’ancien président va se résoudre à emprunter un avion de ligne, le Combi, avec femmes, enfants et bagages, ses gardes du corps vont désarmés à Orly. C’est certainement de cet incident que provient les malheurs du Cameroun. Ahidjo qui avait acheté une dizaine d’avions se voit en refuser l’usage de l’une de ceux-ci. Il aurait secrètement juré que Biya n’en achètera jamais un. Il a pourtant essayé. Le BBJ2 a donné lieu au scandale que nous connaissons avec tout un gouvernement en prison. Le second, l’Albatros, était déjà trop vieux et a plutôt failli précipiter le Président et sa famille au casse-pipe. Les superstitieux vont avoir du grain à moudre. Pour s’acheter une réputation d’Etat fringuant, le Cameroun s’est rabattu sur des avions chinois qui alimentent plutôt les longues chroniques de détournement de deniers publics. En attendant certainement que les mêmes avions ouvrent toutes grands les portes de Kondengui. Chaque fois que le gouvernement de Paul Biya se mêle des avions, il a comme une malédiction qui prend le contrôle des opérations.

C’est aussi en partie dû en raison de considérations autres. Aujourd’hui la nouvelle compagnie Camair-Co qui peine encore à prendre son envol traîne déjà un boulet de 30 milliards. La Camair n’avait atteint un tel endettement cumulé qu’au bout de trente ans. Les équipes jusqu’à Fotso voulaient qu’on les aide à recapitaliser la compagnie, les autorités gouvernementales s’y sont refusés. On a préféré fermer la compagnie. Des observateurs estiment que c’était fait à dessein. La Cameroon Airlines rappelait un peu trop l’image d’Ahmadou Ahidjo à Paul Biya. Il fallait laisser mourir la compagnie et effacer définitivement l’image maudite du Président Amadou Ahidjo…

David Serge Behel

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