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L’ACTION D’ ANSARU DANS LE SEPTENTRION (SUITE)

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Qui est vraiment responsable des attaques dans le septentrion

Fondéeen Janvier 2012 avec pour leader Khalid al-Barnawi, Ansaru est une branche dissidente de Boko Haram qui s’oppose au meurtre des musulmans et privilégie, dans le choix de ses cibles, les ressortissants occidentaux. Ce groupe est d’ailleurs à l’origine de l’enlèvement de plusieurs Occidentaux au Nigeria, notamment celui de sept expatriés dans l’État de Bauchi en février 2013 et d’un ingénieur français à Katsina en décembre 2012.

Selon certains experts, il y aurait eu une alliance opportuniste entre Boko Haram et Ansaru, ce dernier ayant alloué sa cellule kidnapping à la secte islamiste de Shekau3. Laquelle cellule aurait participée aux différents rapts qui se sont déroulés dans la partie septentrionale du Cameroun. Priscilla Sadatchy, chercheure au GRIP, affirme à ce propos : « selon une source se disant proche de Boko Haram, le rapt d’un prêtre français, dans la même région en novembre 2013, a été mené « en coordination avec Ansaru », qui s’avère être le véritable cerveau de ces opérations »4. Des experts soulignent aussi les ressembles qu’il y a entre les rapts des autres expatriés à l’Extrême Nord et le mode opératoire d’Ansaru. Sur quoi repose l’idée selon laquelle se serait Ansaru qui opère dans le septentrion ?

Pour répondre à cette question, élargissons la lecture pour intégrer d’autres acteurs. C’est lieu de signaler que Ansaru était parrainé par le djihadiste Mokthar Belmokthar, ce qui a beaucoup influencé sur son agenda et le choix de sa cible. C’est d’ailleurs ce qui l’a séparé de la ligne de shekau qui vise aussi bien les chrétiens que les populations musulmanes modérées accusées de trahir l’islam en adhérant aux principes occidentaux. Ansaru poursuit beaucoup plus une internationalisation de son action et s’attaque prioritairement aux étrangers occidentaux. Mais en 2013, l’Opération Serval conduite par la France au Mali a profondément affaibli la nébuleuse dont certaines troupes étaient formées et engagées sur le théâtre malien. Ansaru ayant été quelque peu isolé de son réseau sahélien du fait de l’intervention française, Boko Haram leur offrait sa protection et ses services en échange d’une partie des rançons reçues des différents rapts des occidentaux présents dans le nord Cameroun5. L’idée sous-jacente à cette réflexion serait qu’il y aurait eu une division du travail entre Boko Haram et Ansaru, le premier privilégiant le territoire national nigérian dans ces offensives tandis que le second poursuivant une visée internationale en privilégiant l’offensive sur des territoires étrangers.

Au demeurant ce qui affaiblit cette thèse c’est le fait qu’elle porte en elle ses propres contradictions. En effet, si on s’en tient à la légende, Khalid al-Barnawi se serait séparé d’Aboubakar shekau par ce qu’il intégrait dans ses cibles des musulmans dits modérés. Or d’après la démarche d’Ansaru, aucun musulman ne devrait être victime d’attaques. Mais ce

qui est observé dans l’Extrême Nord c’est que parmi les victimes de kidnapping, de vendetta, de meurtre, figure a priori une part significative de musulmans. Ansaru aurait-il finalement décidé de changer de stratégie et d’inclure les musulmans pratiquants dans ses cibles ? Une autre contradiction se pose. La cible prioritaire d’Ansaru était les expatriés occidentaux. Mais on a noté l’enlèvement d’une dizaine d’expatriés chinois à Waza dans la nuit du 16 au 17 Mai 2014. L’occident inclurait-il désormais la Chine dans le schéma d’Ansaru ? Difficile de répondre. Peut-être il faudrait se tourner vers des théories qui font de l’occident ou plus particulièrement de la France, le principal artisan de l’instabilité dans le septentrion.

La France veut déstabiliser le Cameroun à partir du septentrion

Avez-vous l’impression d’avoir déjà entendu ça quelque part ? bien sûr, par ce que c’est le refrain psalmodié par de nombreux analystes qui ont investis les médias pour, disent-il, proposer une lecture alternative de la géopolitique africaine en levant le voile sur les logiques de domination et les formes de tutelle jusque-là savamment escamotées par les médias traditionnels qui adhèrent à la pensée unique. Ce projet en dit long sur la démarche de ces analystes. Ces derniers ont investi internet, les réseaux sociaux, mais pas que. On les retrouve désormais sur des chaines de télévision et particulièrement sur une d’elles : Afrique Média qui se veut panafricaine et offre un temps d’antenne considérable à ces formes d’analyses. Malgré le fait que nous n’ayons pas de données statistiques, force est tout de même de reconnaitre que l’audience de ce média croit de manière exponentiel et qu’une part importante de l’opinion publique se range derrière cette grille de lecture. Voilà également une théorie qui serait difficile à déconstruire par ce que profondément enracinée dans la conscience collective.

Cette théorie nous révèle qu’il y a aurait un grand complot international machiné par la France qui voudrait déstabiliser les régimes d’Afrique francophone devenus indociles aux pressions de Paris. Cette insoumission mettrait à mal les intérêts de la France en Afrique, ce qui contribuerait à la déchéance de celle-ci, puisqu’elle traverse déjà une conjoncture économique et politique délétère (taux de chômage élevé, augmentation des déficits publics, baisse de la compétitivité des entreprises, ralentissement de l’activité économique et crise institutionnelle). L’Afrique serait tout logiquement le dernier rocher auquel la France pourrait s’accrocher pour résister au vent de la banqueroute. Pour y parvenir, la France aurait lancé depuis quelques années une entreprise de déstabilisation des pays qui engagent un virage diplomatique, notamment vers la chine et les autres émergents, au grand dam des intérêts géopolitique français. Ainsi, les renversements du régime de Laurent Gbagbo en Avril 2011, et celui de Kadhafi en Octobre 2011, qui a vu un fort engagement de la France, s’inscrirait dans cette entreprise de défense des intérêts géostratégiques. Selon ces analyses, le régime de Biya serait en train de changer de cap, ce qui le place directement dans le collimateur Français. A ce propos, des messages anonymes sont diffusés dans des téléphones pour inciter les populations à faire une union sacré derrière leur gouvernement pour résister aux manœuvre de l’occident. Voici le contenu d’un de ces messages : « Après la Lybie, la Cote d’ivoire, la république centre Africaine…, c’est le tour du Cameroun. Les occidentaux pour piller l’Afrique sont prêts à tout. Disons NON à la guerre au Cameroun et à ce qui se passe au NORD. Le complot est de monter les religions (Islam et Christianisme). Ne tombons pas

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dans ce piège et soutenons notre gouvernement, ne cédons à aucune manipulation. Disons OUI A LA PAIX… ». Ce message est largement diffusé et entretien l’idée selon laquelle la France chercherait à déstabiliser le Cameroun. Et pour Michel Michaut Moussala du tabloïd Aurore plus, la déstabilisation du régime de Bozizé en Centrafrique en mars 2013 par l’ex-séléka n’était qu’une manœuvre de diversion pour attaquer le Cameroun6. La révélation finale c’est que la France, pour fragiliser et plus tard renverser le régime de Biya, a activé une fraction qu’elle assiste dans le recrutement, l’entrainement, l’équipement et le financement. «Je n’exclus pas la participation de la France dans ce jeu » a indiqué le géostratège Max Roland Nkoudou qui soutient mordicus que la France est impliquée dans la crise sécuritaire que connait le septentrion. Examinons la pertinence de cet argumentaire.

Pour l’intelligibilité de cette analyse, changeons d’échelle pour saisir les grands enjeux géopolitiques et géoéconomiques qui se dessinent en Afrique francophone et le jeu des grandes puissances qui ne lésinent sur aucun moyen pour déplacer leurs pions sur l’échiquier africain.

Depuis une dizaine d’années, les faits semblent révéler que l’Afrique francophone sort progressivement du pré-carré français en élargissant de plus en plus sa marge d’autonomie et de souveraineté. Renégociation des accords de défense militaire7, diversification des partenaires commerciaux, renfoncement de la coopération avec les BRICS8, montée des tendances panafricanistes, remise en cause du Fcfa, sont autant d’indices qui démontrent un véritable changement de cap… Le Cameroun n’est pas en reste de ces grandes tendances. C’est l’un des rares pays où la société civile est montée au créneau pour dénoncer l’interventionnisme occidental en Lybie et en Côte d’ivoire ; il abrite actuellement le siège du média le plus critique vis-à-vis de la politique française en Afrique (Afrique Média) ; il a renforcé sa coopération avec pékin au point où ce dernier est devenu son deuxième partenaire commercial du tout juste derrière l’Union Européenne9, c’est à la chine qu’est revenu ces dernières années la plupart des licences d’exploration et d’exploitation des hydrocarbures et de minerais ; c’est encore la chine qui remporte la réalisation des grands chantiers de construction des infrastructures. Cette orientation vers Pekin dessert les intérêts français et Paris ne voit pas d’un bon œil ce changement de cap.

A côté de ces données, il faut regarder les symboles. Le Cameroun abrite le Fonds Monétaire Africain-FMA, symbole de l’indépendance financière de l’Afrique. Faut-il y ajouter la position géostratégique du Cameroun, autour du Golfe de Guinée et son rôle de locomotive de la sous-région Afrique centrale, ce qui fait de lui un pivot géostratégique (pour reprendre la terminologie du stratège Zbigniew Brzezinski) dont il faut contrôler pour dominer la sous-région ainsi que ses ressources. Par ailleurs, les perspectives de croissance et les enjeux démographiques (élargissement du marché) et énergétiques font saliver les grandes puissances qui se bousculent pour bénéficier d’une bonne position auprès des pouvoirs publiques.

Ce tableau dressé (qui n’est pas exhaustif) nous renseigne sur les mobiles qui motiveraient la France à intervenir au Cameroun. Mais cela ne peut être possible que si on observe un réel changement de cap du régime de Yaoundé et une volonté manifeste de s’affranchir du joug néocolonial français. Ce n’est, en tout cas, pas ce qu’on observe pour le moment car la signature des Accords de partenariat économiques, l’attribution de la construction du pont sur le Wouri à une entreprise française (malgré les conditions peu compétitives par rapport aux prestations de la Chine), la libération de prisonniers plus ou moins sous la pression de Paris…nous montrent à suffisance que le régime de Yaoundé reste encore inféodé aux injonctions de Paris. C’est d’ailleurs là que le président Paul Biya a non seulement déclaré la guerre à Boko Haram, mais aussi signé le décret réorganisant du dispositif militaire dans le septentrion après une rencontre avec Jean Yves Le drian10. Ce constat fragilise un peu plus la thèse d’une machination française. Rappelons que la France a réagi à ces accusations par la voix du chef de sa mission diplomatique au Cameroun qui dans un communiqué, dément toute connivence avec la nébuleuse Boko Haram, rappelle les efforts de la France pour contrer l’offensive de la secte et réitère le soutien des autorités françaises dans cette lutte contre Boko Haram. Pour le géostratége Jean Paul Pougala, deux raisons pourraient justifier la thèse selon laquelle ce n’est pas France qui est derrière l’insécurité dans le septentrion : premièrement, « ses problème financiers ne lui permettent pas de s’engager dans une aventure militaire au Cameroun (…) » ensuite, «ses erreurs stratégiques en Syrie sont encore si chaudes là où elle a financé et armé un groupe terroriste (l’Etat Islamique) qu’elle veut aujourd’hui combattre en Irak »11. Si les « Out » sont suffisamment outiller pour étayer leur argumentaire, cela ne marginalise pour autant pas la théorie des « In ».

1 « Nigerian terror group, Ansaru, displays bodies of 7 hostages murdered in Bauchi », Saharareporters.com, 11 mars 2013. 2 « L’ex-otage Francis Collomp de retour en France après son évasion au Nigeria », Lemonde.fr, 18 novembre 2013. 3 Jacob Zenn, « Leadership Analysis of Boko Haram and Ansaru in Nigeria », CTC Sentinel, Vol. 7, Issue 2, février 2014, p. 23-29. 4 Priscilla Sadatchy, « Boko Haram. Un an sous état d’urgence », GRIP, Juin 2013, P.11 5 Jacob Zenn, « Leadership Analysis of Boko Haram and Ansaru in Nigeria », CTC Sentinel, Vol. 7, Issue 2, février 2014, p. 23-29.
6 « Cameroun/Centrafrique – Insécurité transfrontalière: François Hollande, Idriss Déby Itno et le Qatar contre Paul Biya – Le Chef de l’Etat en danger de mort », Aurore Plus, Janvier 2014. 7 www.assemblee-nationale.fr/13/rapports/r3289.asp. 8 « Coopération entre les BRICS et l’Afrique. Conséquence sur la croissance, l’emploie et la transformation structurelle en Afrique », Commission économique pour l’Afrique, 2013. 9 Le rapport Védrine indiquait déjà que la France perd des parts considérables de marché en Afrique au profit de la chine : « La part de marché de la Chine sur le continent africain est passée de moins de 2 % en 1990 à plus de 16 % en 2011… Entre 2000 et 2011, la part de marché de la France au Sud du Sahara a décliné de 10,1 % à 4,7 % » : « Un partenariat pour l’avenir : 15 propositions pour une nouvelle dynamique économique entre l’Afrique et la france », Décembre 2013.
10 www.journalintegration.com : Aboudi Ottou 11 Jean-Paul Pougala, « Voici pourquoi la France ne peut pas gagner une confrontation militaire directe avec le Cameroun au Cameroun », Leçon de Géostratégie africaine n° 70, 2014.

Lire la première partie de cette reflexion sur ce lien
A suivre

© Correspondance : NKALWO NGOULA Joseph Léa

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