Features

Kerawa : reportage sur la ligne de front

Nguetchwé-Attentat-Boko-Haram

Sous la protection de l’armée, les populations essayent de survivre sous la pression de la secte terroriste Boko Haram. 2015. Une véritable marée humaine quitte Kerawa en direction de Kolofata et Mora. Munies de leurs bagages entassés dans des portes-tout ou tout simplement posés sur la tête, en compagnie de leurs animaux domestiques et autres compagnons de circonstance, des familles entières cherchent refuge ailleurs.

Le spectacle est triste, voire pathétique. Selon les riverains, ces départs massifs sont la conséquence des menaces incessantes proférées à leur encontre par les éléments de Boko Haram. «Ils viennent régulièrement annoncer à nos femmes qu’ils vont nous tuer, comme nous avons décidé de prendre le bâton (ne pas être de leur côté, Ndlr). Ils nous menacent quasi quotidiennement.

C’est pour cela que certaines familles ont choisi d’abandonner leurs maisons et d’aller trouver refuge là où leur sécurité est garantie», explique Gogo Oumaté, habitant de Kerawa. Des menaces qui obligent même de nombreuses personnes à passer la nuit hors de leur domicile. «Nous sommes obligés de passer la nuit dehors, en brousse parfois, de peur que ces gens (membres de Boko Haram, Ndlr) nous trouvent à la maison et mettent à exécution leurs menaces», affirme Abba Ousmanou, père d’une famille de 11 membres.

Conséquence, Kerawa, jadis poumon économique de l’arrondissement de Kolofata, tourne aujourd’hui au ralenti. Pis, l’activité économique, autrefois florissante, est presque inexistante. Les commerces sont fermés à longueur de journée. Et, le trafic avec le Nigeria, situé à un pâté de maisons, est désormais inexistant. En parcourant les artères de la localité, c’est un calme plat qui règne. Les maisons sont fermées et pas l’ombre d’une vie humaine n’est visible dans les rues. Les populations sont terrées chez elles. Tout mouvement des personnes doit être motivé, surtout pour les populations situées à proximité des zones conflictogènes.

«C’est malheureusement la triste réalité ici chez nous. Malgré la présence des forces de défense, on doit toujours rester sur nos gardes. On doit réduire au maximum nos mouvements», regrette Abba Ousmanou. Pour les autorités administratives et militaires du département, cet appel à moins de mouvements se justifie par des raisons stratégiques «C’est vrai qu’il ya eu une démobilisation de la population pour des raisons de sécurité. La vie continue malgré le climat d’insécurité qui y règne. Nous demandons aux populations de rester sereines, de continuer à vaquer à leurs occupations. Nos forces de défense sont là et leur apporteront toute la protection nécessaire, tout le soutien dont elles ont besoin. Mais pour des raisons stratégiques, il est demandé aux habitants qui habitent à la lisière de la frontière de rentrer vers l’intérieur et permettre de déceler toute infiltration et de personnes suspectes», affirme Babila Akaou, préfet du Mayo-Sava.

Nous suivre ►► Facebook   Twitter   Instagram   Youtube 

Le commandant de bataillon Kwene, commandant BIR chargé des opérations dans la zone sud à Kerawa de l’opération Alpha, abonde dans les sens. «Nous sommes dans une situation de guerre avec un ennemi qui est présent, qui reste au minimum actif. Lorsqu’il se manifeste, nous avons le devoir de le rechercher. Ça se solde par des actions de guerre, par des échanges de coups de feu. Les populations, qui sont au voisinage de ces actions, ont raison de se déplacer, de créer des zones de desserrement pour ne pas être affectées par les combats. Une partie de cette population a replié vers l’intérieur, une autre est restée sur place parce qu’elle sait que nous sommes là, réactifs et préventifs à travers nos diverses actions de reconnaissance », rassure-t-il. Sauf que l’autre équation, et non la moindre à résoudre, reste la survie. En raison de l’insécurité, les populations ont épuisé tout leur stock d’aliments. Pour elles, l’implantation ou non du drapeau de Boko Haram est une question périphérique. Brandissant une bouteille d’eau complètement impropre à la consommation, le porteparole des riverains crache le morceau : «M. le préfet, vous avez vu cette eau, c’est elle que nous buvons ici. On n’a pas d’eau, on n’a pas à manger, nous avons des problèmes, Monsieur. Et c’est à vous que nous devons faire  part de nos problèmes. Boko Haram ou qui que ce soit ne pourra jamais occuper notre territoire. Mais la faim ou les maladies hydriques peuvent néanmoins nous tuer un jour», dit-il au préfet du Mayo-Sava. Sous l’acquiescement de la foule.

Pour l’ancien député et non moins prince de la localité, Abba Tipoue Malalha, il faut agir vite. «Notre principale doléance est que la population soit sécurisée. Et vous avez tous été témoins de ce que les populations n’ont pas de l’eau à boire. Et elles l’ont exprimé au préfet qui a d’ailleurs promis y apporter des solutions le plus rapidement possible. Kerawa était une zone économique où nous n’avions pas des problèmes. Mais aujourd’hui, à cause des problèmes que vous connaissez, toutes les activités tournent au ralenti, l’agriculture n’est plus comme par le passé. Mais il faut être en sécurité, il faut manger, il faut boire, ces besoins vitaux sont aujourd’hui menacés. Nous demandons tout simplement aux autorités de prendre en compte ces problèmes posés par les populations. Vous avez vu, quand nous sommes descendus de voiture, comment ils se sont rués vers nous; ça veut dire qu’il y a problème et il est urgent d’y remédier».

Populaires cette semaine

To Top