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Judith Djuala : “Comment ils ont volé mon bébé ”

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Elle a le regard livide de ceux qui ont trop pleuré et trop raconté leur galère, mais dans la voix on la sent à la fois forte et déterminée. La trentaine, Judith Djuala et son époux, Vincent Kamgang vivent un véritable enfer depuis ce dimanche des Rameux où leur nouveau-né, quelques heures seulement après sa venue au monde, a été volé au Centre médical de la police à Yaoundé. Mardi dernier, celle qui vivait recluse de force dans cette officine a été tout aussi violemment expulsée et ramenée chez elle, tout au fond du quartier Nkolfoulou, à quelque 2 km de l’axe central qui mène à Soa.

Son époux, de son côté, est l’objet de convocations inopinées de la police judiciaire. Depuis lors, dans cette petite maison inachevée juchée au-dessus d’un ravin, elle essaye de reprendre des forces auprès des siens. Depuis lors, l’ultimatum de 48 heures du délégué général à la Sûreté nationale, enjoignant ses services de faire la lumière sur cette affaire, a largement expiré. Pendant ce temps, Judith Djuala entretient l’espoir. Celui de retrouver intact le fruit de ses entrailles que des mains criminelles ont ravi sans raison.

Elle interpelle le ciel et la terre, veut croire au miracle, supplie ses bourreaux et s’en remet à l’humanisme de la population en général, et du couple présidentiel en particulier. Nous voici en pleine décadence morale, dans un pays où un bébé se vole aussi facilement qu’un bonbon. Où le trafic des humains – et de surcroît des innocents – tend à se banaliser. Où des parents déjà éplorés peuvent être soumis à des pressions et traumatismes injustifiables, alors qu’ils espèrent la main secourable de la force publique.

Comment vous sentez-vous, physiquement s’entend ?

Ça a l’air d’aller, surtout depuis que je suis à la maison à côté de la famille. J’espère recouvrer mes forces petit à petit.

Vous avez été expulsée du Centre médical de la police mardi dernier, alors que vous étiez en isolement total depuis le jour de l’accouchement, le 29 mars. Comment cela s’est-il passé ? Vous a-t-on présenté une facture ?

On ne m’a rien réclamé et je n’ai rien payé. Le médecin chef a juste expliqué que je devais rentrer, qu’il était temps que j’aille me reposer à la maison…

… Vous a-t-on expliqué pourquoi vous étiez séquestrée ?

On ne m’a rien expliqué du tout. On m’a juste dit que ma santé n’inspirait aucune inquiétude et qu’il était temps que j’aille me reposer à la maison. Cela se passait lundi, autour de 21h. Le lendemain matin, l’infirmière en chef est revenue me rappeler que je pouvais sortir. Elle m’a ensuite demandé de la retrouver dans son bureau. Là-bas, elle m’a remis mon carnet qui se trouvait jusque-là à la maternité. Je lui ai alors expliqué que je devais attendre que mon époux vienne me chercher.
De retour dans la chambre, un infirmier est venu me rappeler qu’il était temps que je sorte. Je lui ai rappelé que j’attendais mon mari parce que je ne pouvais pas rentrer seule. Quelques minutes seulement après, j’ai reçu la visite d’un groupe de fonctionnaires du ministère de la Promotion de la femme et de la famille et des Affaires sociales, étroitement accompagnés de policiers.

Il s’est à peine écoulé dix minutes que le même infirmier est revenu à la charge, m’ordonnant d’emballer mes effets. J’avais déjà commencé à ranger mes affaires lorsqu’il s’est précipité dans la chambre, criant : «Dépêchez-vous de partir !» Il m’a arraché le sac des mains. Ses collègues et lui-même m’ont poussé dehors, en passant par la porte de service. Une voiture de la police nous attendait dehors. C’est à ce moment que j’émets l’envie d’appeler mon mari, question de lui demander de ne plus venir par là. Il m’a alors été indiqué que je n’avais plus accès à mon téléphone. «Si vous l’appelez, sachez que vous aurez tout gâté», m’a-t-on indiqué.

Le téléphone m’a ensuite été arraché des mains, au moment où on me poussait dans la voiture. Ma mère, restée au sol, a demandé à savoir où ils m’emmenaient. On lui a juste intimé l’ordre d’entrer. Pendant qu’elle traînait, ne comprenant pas ce qui arrivait, un infirmier a dit au chauffeur qu’il n’avait qu’à l’abandonner sur place. Résignée, elle a fini par rentrer dans le véhicule, pressentant qu’on pouvait me faire du mal. C’est ainsi que j’ai été conduite de force chez moi, avec pour conseil de ne pas m’éloigner de la maison parce qu’on allait retrouver mon enfant.

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Que s’est-il exactement passé le 29 mars 2015 ?

Ce jour-là, j’arrive à l’hôpital autour de 1h du matin. Je suis en travail. J’ai subi des soins, avant d’accoucher autour de 10h45. J’ai ensuite été gardée en observation à la salle d’attente pendant près de 90mn. Pendant ce temps, le bébé avait été nettoyé, habillé et remis à son père. Les deux m’attendaient en salle d’hospitalisation. J’ai longuement échangé avec mon époux et le bébé s’est endormi. On l’a mis au lit et moi, avec toute la fatigue, me suis aussi étendue mais je me levais régulièrement.

Autour de 17h45, mon mari devait revenir à la maison où l’une de nos filles était malade et hébergée par des voisins. C’est alors que je lui ai rappelé qu’il devait aller à la messe avant tout. Il est ainsi parti à l’église à Tsinga. Le sommeil m’a gagné quelques minutes plus tard, mais de temps à autre je me retournais pour m’assurer que le nouveau-né dormait.
Environ une demi-heure plus tard, c’est ma mère qui appelle pour prendre de nos nouvelles. On bavarde quelques minutes, je raccroche et, machinalement, étends le bras vers l’enfant. Il ne restait que la couverture et la serviette ! Mon bébé avait disparu. Je m’affole et vais alerter les infirmiers. Nous nous sommes embrouillés quelques minutes, et j’ai été ramenée dans la chambre.

Comment votre bébé a-t-il pu se volatiliser ? Quel a pu être le scénario, selon vous ?

(Elle semble perdue). Je ne peux vraiment pas savoir.

On imagine qu’il y a plein de personnels et de visiteurs dans une officine comme celle-là…

Je ne peux pas savoir. Tout ce que je peux dire avec certitude, c’est que je me suis endormie et n’ai pas retrouvé mon fils en me réveillant.

Est-il possible de penser que quelqu’un, dans votre propre famille, ait pu vous en vouloir au point de s’emparer de ce bébé ?

Je n’avais pas encore informé les membres de ma famille résidant dans la ville. J’étais encore trop fatiguée pour alerter qui que ce soit de mon accouchement.
 
Reste que votre propre mari a été entendu plusieurs fois à la délégation régionale de la police judiciaire du Centre. Il y aurait comme des doutes sur son emploi du temps, entre le moment où il vous quitte pour aller à la messe et celui où vous constatez la disparition du bébé…

Je ne peux rien dire à propos.
 
A votre avis, cet enfant a pu être enlevé par qui ?

Que voulez-vous que je dise ! Je me souviens que des infirmiers entraient de temps à autre dans la chambre pour nous observer. Je sais aussi que dans la même chambre logeait une autre femme, qui attendait son accouchement et venait, souvent, s’assurer que j’allais bien. Mais elle a affirmé n’avoir rien vu, puisque plongée elle aussi dans le sommeil au moment où c’est arrivé.

Comment avez-vous perçu le comportement du personnel médical après les faits ?

Je n’ai rien observé de spécial. Je me souviens qu’il y a eu un grand remue-ménage lorsque j’ai donné l’alerte. A part ça, je n’ai rien constaté de suspect.

Il nous est revenu que vous aviez déjà été internée dans ce Centre quelques jours plus tôt, à la suite d’un malaise. Cela veut dire que vous étiez attendue pour l’accouchement. Cela aurait-il pu inspirer un scénario comme celui dont vous êtes victime aujourd’hui ?

(Elle observe un long silence). Franchement, je ne peux rien avancer à ce sujet.

Avez-vous un message particulier à l’intention de ceux qui partagent votre détresse ?

Aux autorités, je voudrais rappeler qu’elles ont la capacité et les moyens de retrouver mon enfant. Je les implore de faire tout ce qui est possible pour abréger mes souffrances. Je demande à toute la population de m’aider à retrouver mon bébé. A la première dame et au président de la République, le père de tous les Camerounais, je voudrais qu’ils comprennent mes malheurs. Chantal Biya connaît la douleur de l’enfantement ; j’imagine qu’elle est également bien placée pour ressentir la détresse d’une mère privée de son enfant. Je voudrais qu’elle m’aide à sortir de l’enfer que je vis aujourd’hui.

Entretien avec Félix C. Ebolé Bola

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