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Joshua Osih: Boko Haram au Cameroun: la cure peut être «plus dangereuse que la maladie»

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Au Cameroun, face à la menace Boko Haram, une loi anti-terroriste a été adoptée le 4 décembre. Elle condamne à la peine de mort toute personne reconnue coupable de fait terroriste. La définition de ce qui peut être considéré comme un fait terroriste est large. Mais il n`y aura « pas de confusion entre entreprise terroriste et manifestation politique » a tenu à rassurer le gouvernement hier sur RFI. Qu`en pense l`opposition ? Joshua Osih, le premier vice-président national du Social Democratic Front (SDF), principal parti de l`opposition au Cameroun, est l`invité de RFI.

RFI : Pourquoi la loi anti-terroriste présentée par le gouvernement et votée par le Parlement camerounais vous inquiète-t-elle ?

Joshua Osih : Parce que c’est une cure plus dangereuse que la maladie qu’elle est sensée soigner. On ne saurait combattre le terrorisme en institutionnalisant la terreur contre ses propres citoyens alors qu’il est évident que la menace vient de l’étranger. Nous pensons que cette loi anti-terroriste que nous avons d’ailleurs surnommée la « loi guillotine » est terroriste en elle-même.

Mais comprenez-vous qu’en même la nécessité de prendre des mesures fortes face à un ennemi puissant et organisé tel que Boko Haram ?

Nous comprenons tout à fait qu’il faut prendre des mesures fortes et ça fait un moment que notre parti le demande au gouvernement. Nous pensons qu’aujourd’hui, vous ne pouvez pas assumer les craintes de l’insécurité et du terrorisme et ensuite croire que la réapparition de la guillotine ramènera la situation à la normale. Il faut s’attaquer aux causes profondes de l’insécurité dans notre pays. L’injustice sociale, l’inégalité et un développement asymétrique au niveau de la nation, du fait que la junte de Monsieur Biya garde pour elle-même ces richesses de la nation, sont les causes profondes, d’après nous, de cette insécurité-là.

Craignez-vous que cette loi anti-terroriste puisse être également utilisée contre l’opposition ?

Cette loi arrive en ce moment, qu’on le veuille ou pas, dans une ère de fin de règne, plus rien ne marche … que ce soit du côté de la sécurité, de l’économie et du social nous pensons que ce régime s’octroie cette loi pour exercer un contrôle par la terreur des populations.

Mais craignez-vous en d’autres termes d’être pris pour un terroriste si vous manifestez ?

Le risque est là : cette loi reste assez vaste et confond les activités politiques avec celles des activités des terroristes et c`est là que réside le danger de cette loi.

Le gouvernement camerounais affirme, lui, sur RFI que la justice et les autorités sont en mesure de faire la distinction entre des manifestants même violents et des terroristes. Est-ce que vous leur faites confiance ?

Ce n’est pas au gouvernement de faire la distinction, c’est à la loi de faire cette distinction, donc il faut de bonnes lois. Je crois que mon parti a apporté des amendements au Parlement pour justement pouvoir faire cette distinction. Le banc du gouvernement au Parlement a rejeté ces amendements. Le parti au pouvoir est passé en force avec cette loi donc nous pensons que si, effectivement, il fallait faire la distinction, il aurait pu le mettre dans la loi.

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Concernant la lutte contre Boko Haram au nord du Cameroun, l’armée se bat. Est-ce que l’armée a suffisamment de moyens d’après vous ?

Nous pensons que l’armée fait un excellent travail dans l’extrême-Nord, dans ce combat. Je dois ici saluer tous ceux qui sont au front et aussi [avoir une pensée] pour tout ceux qui ont laissé leur vie pour se battre pour notre pays, mais je pense que beaucoup plus de moyens pourraient être alloués à ce combat pour les réhabiliter beaucoup plus rapidement.

La loi anti-terroriste inquiète également la presse camerounaise. La liberté de la presse est-t-elle en danger ?

Elle est en danger chaque jour un peu plus. Encore une fois ce sont des symptômes de fin de règne. Ils font en sorte que l’on essaye de museler tout ce qui peut briser cet élan du pouvoir pour rester ou survivre aussi longtemps que possible. Parfois on se pose des questions, si la présence de Boko Haram dans le Nord n’a enfreint la situation, parce que l’insécurité autorise ou donne le prétexte au gouvernement de prendre des lois liberticides qui ne seraient pas comprises entre d’autres lieux et dans d’autres temps. Nous savons aussi que la presse camerounaise est très courageuse et nous comptons sur elle pour continuer le combat pour libérer le Cameroun.

Depuis fin octobre, trois journalistes camerounais sont en prison, poursuivis par un tribunal militaire pour ne pas avoir révélés leur source, quelle est votre réaction ?

Nous pensons que c’est scandaleux de demander aux journalistes ou d’incarcérer des journalistes sur ce prétexte là. Mais encore une fois ce sont des journalistes qui sont déjà en prison [en vertu d’] une loi qui est en train de passer au Parlement en ce moment même, donc une loi qui n’a pas encore été promulguée par le Président de la République, a déjà des premières victimes en prison.

Cette semaine Paul Biya, le président, a présidé son premier conseil des ministres depuis 2012. Un conseil en deux ans, est-ce que cela vous paraît suffisant ?

Nous avons l’habitude, je crois que c’est le cinquième de ses mandats donc ce n’est rien de nouveau pour nous. Ce qui nous a vraiment surpris c’est dans le fait qu’il nous annonce un plan d’urgence de 925 milliards sur les trois prochaines années. Nous ne comprenons pas où il va prendre cette argent, soit c’est un grand bloc électoral parce que ça va de 2015 en 2018, année électorale au Cameroun, ou alors c’est un moyen pour essayer de lessiver l’argent sale qu’ils ont accumulé toutes ces années et qu’ils n’arrivent plus à utiliser par les circuits traditionnels, et donc [ils créent] un plan d’urgence qu’ils vont eux-mêmes financer pour pouvoir, d’ici 2018, faire ressortir tout l’argent qu’ils ont amassé toutes ces années.

 

Par Anthony Lattier

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