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Issa Tchiroma Bakary : L’homme qu’on ne connaissait pas

Habitués aux sorties imprévisibles de l’actuel ministre de la communication, les Camerounais croient déjà bien connaître l’homme. Mais qui se cache vraiment derrière les lunettes et la chéchia de celui qu’on nomme Issa Tchiroma Bakary? Nous vous livrons ici quelques éléments de réponse, après 25 ans de proximité avec le fils du célèbre Tchiroma de Garoua.

Né en 1946 au quartier Foulbére III à Garoua, dans la région du Nord-Cameroun, département de la Bénoué, Issa Tchiroma Bakari est exactement âgé aujourd’hui de 69 ans. Mais il ne les fait pas. En effet, sous sa barbichette désormais grisonnante qui dissimule une partie de sa figure, on aurait du mal à mettre un âge précis sur le faciès d’ascète de l’homme, ce visage avenant qu’éclaire régulièrement un sourire intelligent et désarmant. Cependant, ne vous fiez pas aux apparences, ni à ses faux airs d’adolescent ! Sous sa gandoura d’une propreté impeccable qui lui confère une majesté dont l’élégance ferait pâlir de jalousie plus d’un émir ou un Cheick arabe, se cache sans conteste, le plus redoutable des guerriers ! Car aux différents contacts où il s’est heurté avec l’existence, Tchiroma s’est aguerri.

En effet, si le jeune Issa a connu une enfance heureuse auprès de parents aimants qui l’ont entouré de toute l’affection nécessaire à son épanouissement, il n’en sera pas toujours de même pour l’homme qu’il va devenir. La vie, souvent, l’a particulièrement meurtri et rudoyé à différentes étapes dont il a souvent su tirer enseignement et profit. Mais çà, c’est une autre histoire. Tchiroma est les produit des amours entre Dame Ouratou sa mère, et du Sieur Tchiroma Bakary, son géniteur. Brillant élève et étudiant zélé et appliqué, Issa Tchiroma commence ses études à l’Ecole Principale de Garoua, un groupe scolaire que tous les grands dignitaires du Nord ont fréquenté, pour la très grande majorité, durant leurs études primaires. Le garçon passe ensuite le concours d’entrée au Centre d’Apprentissage des Chemins de Fer du Cameroun : « Je suis le 01er fils du Septentrion à être admis là-bas », dit-il, non sans une certaine fierté.

Dès l’âge de 16 ans, le jeune homme se voit allouer une bourse par les Chemins de Fer de son pays, plus précisément à la Régifercam (Régie nationale des chemins de fer du Cameroun). Tout en travaillant dans cette entreprise, il va continuer ses études sans aucune difficulté au Cameroun, avant d’aller les poursuivre en France, notamment St Ouen, jusqu’à l’obtention d’un diplôme d’ingénieur à l’Institut Supérieur des Matériaux et de la Construction Mécanique de Paris. Il en profitera pour mettre en plus dans son bagage, un diplôme d’Ingénieur de l’Ecole Supérieure des Cadres du Matériel et de la Traction des Chemins de Fer Français. De retour au Cameroun en 1976, il sera tour à tour Chef d’Equipe jusqu’en 1977, puis Chef de Dépôt de 1977 à 1978, et enfin Chef d’Atelier de 1978 à 1980. En clair, il était attelé à la réparation des locomotives. Normal disons-nous, pour un ingénieur-mécanicien. Mais l’homme n’est pas du tout de cet avis. Il assimile plutôt la chose à une espèce de brimade ou de punition qui ne dit pas son nom. « J’étais très critique et assez rebelle vis-à-vis de mes patrons, confesse-t-il. C’était certainement leur manière de me punir… » Cependant, les choses vont finir par changer et s’arranger.

En 1980 Issa Tchiroma occupera donc le poste prestigieux de Directeur-adjoint des Opérations du Transport, jusqu’en 1983. De 1983 à 1983, il sera nommé Chargé d’Etudes à la direction générale de cette compagnie, poste qu’il occupera jusqu’en 1984. Après, c’est le trou noir ! Commence alors pour notre homme, la descente aux enfers !

Tchiroma, l’ami

La descente aux enfers d’Issa Tchiroma va le conduire tour à tour de la prison de Kondengui où il est incarcéré dans un premier temps, puis à la prison politique de Yoko. On l’accuse d’avoir une certaine intelligence avec les fomenteurs du fameux coup d’état avorté du 06 avril de la même année qui visait à renverser Paul Biya. A la faveur d’une grâce présidentielle du chef de l’état, Issa Tchiroma Bakary sera enfin libéré. C’est dans cette circonstance- là que, par le plus pur des hasards, notre route va croiser celle de l’ancien détenu. Nous sommes alors en 1990. Rendue à Douala dans le cadre d’une consultation auprès de notre avoué, à savoir Me Moutomè qui est à l’époque notre avocat, il est question pour ce dernier de nous déposer à notre hôtel. Hélas il est déjà 18h30 et très embarrassé, celui-ci nous explique qu’il doit se rendre d’urgence chez un dignitaire musulman au quartier New- Bell, où l’attend un de ses amis qui vient de sortir de prison dans le cadre des évènements du push du 06 avril.

S’il est en retard, il craint que l’autre ne le prenne de travers. Voyant notre étonnement, Me Moutomè nous explique alors qu’il s’agit d’un ami de longue. Il faut dire que la chose nous laisse assez perplexe. En effet, assumer une amitié, même assez vieille avec quelqu’un qui avait, de près ou de loin été soupçonné dans ce putsch était une responsabilité lourde à assumer, surtout à l’époque ! Me Moutomè nous propose d’emprunter un taxi course. Mais, piquée par la curiosité, nous demandons la permission de l’accompagner. Il accepte. Issa Tchiroma se glisse discrètement dans la voiture de l’avocat. Ils se disent bonjour. Moutomè fait les présentations et ils se mettent à deviser de choses et d’autres, comme si le drame que venait de vivre son ami n’avait jamais existé. Tchiroma se révèle très blagueur pendant le trajet.

Nous ne le reverrons plus, jusqu’à ce fameux jour où nos routes, de nouveau, se croisent. On est toujours en 1990. Maintenant, nous résidons à Douala, où nous travaillons comme journaliste à Challenge Hebdo. Notre assez bonne connaissance du septentrion va pousser Benjamin Zebazé, le directeur de publication du journal, à nous attacher à L’Undp, afin de rendre compte de tous les faits et gestes de ce parti politique qui fait déjà grand bruit aux côtés d’autres formations politiques de grand gabarit comme l’Upc, le Sdf, ou encore l’Udc et tant d’autres. Issa Tchiroma est devenu un des barons, et l’un des membres les plus actifs de l’Undp. C’est lui qui, très étonné, nous reconnaîtra parmi la flopée des journalistes, à l’énoncé de notre nom. Il n’est pas peu surpris de nous voir travailler dans cette presse privée au noyau dur, à l’époque, dite de l’opposition. Au fil des ans, va se développer une amitié basée sur le respect des opinions de l’autre. En effet, même si nous le supportons à 100% dans son parcours, M. Tchiroma sait que nous ne sommes pas toujours d’accord avec lui, surtout depuis qu’il est devenu le ministre de la Communication et que de notre côté, nous occupons des postes importants au sein du Syndicat National des Journalistes du Cameroun. Désormais, nos intérêts parfois, divergent : nous avons le devoir de défendre l’étique de notre profession, et de son côté, l’homme doit redoubler de zèle pour servir son étiquette et le gouvernement qui l’emploie.

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Mais chacun respecte les convictions de l’autre. Voilà l’ami Tchiroma. Mais de son passage en prison, Issa Tchiroma n’aime pas beaucoup parler. D’ailleurs, l’homme a même tendance à rentrer dans sa coquille quand on souhaite aborder avec lui, le sujet. Car, déclare-t-il, « Je préfère ne pas partager cet aspect de mon jardin secret ». Il reconnaît cependant que cet aspect de la souffrance lui a beaucoup apporté dans l’expérience de la vie. Pour comprendre ce qui va suivre, il est bon de rappeler brièvement qu’en 2002, Issa Tchiroma est co-auteur du fameux mémorandum des problèmes du Septentrion. En 200 »-2004, il est co-fondateur de la coalition des partis politiques de l’opposition. Dans la période dite de braise, à savoir les années 90-91, Issa Tchiroma a été, avec Me Yondo Black, l’un des créateurs de la Coordination des Partis Politiques de l’Opposition. Il milite alors dans l’Undp, aux côtés de Samuel Eboua.

Après la scission de l’Undp, il va rallier les rangs de Bello Bouba, dont il est l’un des principaux lieutenants. Sous l’égide de ce parti, il sera élu député de ce parti en 1992, avant d’entrer au gouvernement de la majorité présidentielle comme Ministre des Transports. Ce sera ensuite la cassure avec Bello, puis, la réconciliation, et de nouveau la cassure, puis encore la réconciliation, jusqu’au moment où la rupture totale sera consommée, et où il fonde son propre parti politique le Fsnc, Front de Salut National. C’est par ce biais qu’il va nouer une alliance avec Paul Biya, dans le cadre d’une majorité présidentielle. Tout ce temps à filer le parfait amour puis à fuguer de chez Bello Bouba nous pousse à lui demander s’il est un partisan infidèle, ou alors volage. Sans hésiter, il nous répond : « Disons plutôt que je suis le genre qui ne reste jamais fidèle à la bêtise ». Pour la petite histoire, le moins que l’on puisse dire pour ceux de nos lecteurs qui ne le savent pas, c’est que le Ministre d’état Bello Bouba Maigari lui avait littéralement fabriqué un enfant dans le dos…

Mais, comme l’explique Tchiroma, « Je n’aime pas évoquer ces souvenirs douloureux Car je suis l’un des membres fondateurs et l’un des piliers de l’Undp. J’ai oeuvré ferme pour ce parti quand Bello était peinard au Nigéria » En exil volontaire, ndlr. L’homme est-il passé maître dans l’art d’attirer vers lui, les situations compliquées ? Sans commentaires. N’empêche que c’est quelqu’un de fidèle en amitié, mais qui peut s’avérer un adversaire redoutable lorsqu’il y va de sa dignité ou de sa survie. A ceux qui estiment qu’il a trahi, il répond : « On dit que j’ai trahi, que je suis un vendu etc. Mais tous ceux qui m’affublent de tous ces noms d’oiseaux sont libres. Je respecte leur opinion. Mais en revanche, j’exige qu’ils respectent aussi mon opinion et mon droit et mon devoir de me remettre en cause pour mieux arpenter les allées de l’avenir ». L’homme ne se considère donc pas vraiment comme infidèle, ce qui nous amène d’ailleurs à nous intéresser de près à sa vie conjugale.

Tchiroma le père, le fils, et le mari

En bon musulman qui respecte le carême, fait ses 05 prières quotidiennes tout en pratiquant l’aumône et la charité, M. Tchiroma aurait certainement pu faire le bonheur de plusieurs épouses. Mais il a opté pour être monogame. Marié depuis 43 ans à une splendide quarteronne issue d’une mère 100% Foulbé et d’un père métis Allemand, Issa Tchiroma Bakari est le mari d’une seule femme. On aperçoit discrètement Aminatou aux côtés de son époux, lors des grandes occasions. C’est pendant des vacances au Cameroun, alors qu’il étudiait encore en France, qu’ils se sont rencontrés. « Les vacances avaient lieu en février, mars et avril au Nord-Cameroun, explique-t-il. A cause de la chaleur. Quand j’étais là, je donnais des cours de math en 2nde, 1ère et Terminale au lycée de Garoua.

C’est à cette occasion que j’ai connu ma femme. Elle y était élève ». Aminatou va lui donner 03 beaux enfants, dont il parle avec beaucoup de tendresse et d’émotion. Rouhaya leur 01ère fille, est médecin. Fatimé, la 02ème est banquière, tout comme sa soeur Kadidja, la benjamine. Les 03 filles d’Issa Tchiroma Bakari lui ont donné 04 petits enfants jusqu’à présent. Elles sont toutes, mariées. Quant à sa femme Aminatou, elle est très belle. Avec sa haute taille, elle aurait pu faire autre chose, mais c’est à la Camair qu’elle avait choisi de travailler, non pas comme hôtesse de l’air, mais au service de la réservation. Issu d’une lignée de notables, la famille Tchiroma dans son ensemble compte de nombreux membres. L’homme a 01 frère et 05 soeurs Tchiroma nous apprend-il c’est ce qu’on appelle un titre de noblesse. « Nous sommes une société patrilinéaire, explique-t-il. Je suis Tchiroma de par mon père.

Au moment où je vous parle, la fonction de Tchiroma est vacante, et le turban m’attend. Je suis pressenti par le lamido de Garoua pour succéder à mon père. C’était un grand homme, très célèbre et plus connu sous le nom de Tchiroma de Garoua. C’est le seul notable dont une rue porte le nom à Garoua » (Au quartier Foulbéré III, ndlr). Tchiroma de Garoua était un faiseur de rois. Membre du conseil des 12 notables qui peuvent influencer le destin du lamidat, il était diton, très aimé et respecté, et son fils ne cache pas son désir de lui succéder un jour à cette noble fonction.

Tchiroma le sportif

L’un des autres aspects M. Tchiroma est son amour pour le travail. Infatigable, l’homme travaille en effet pendant les 07 jours de la semaine. Le secret de sa forme lui vient certainement du sport, plus précisément de la marche, qu’il pratique tous les jours au parcours Vita, de 05h30 à 07h du matin, sauf le lundi. Dans sa jeunesse, il a pratiqué un peu le saut en hauteur, mais il jouait surtout au handball et au basketball, au point de devenir le président de Rail Handball Garçons et Filles. Quand on lui demande sil lui arrive d’être nostalgique, il répond : « Si cela peut arriver, alors c’est de très, très courte durée ! Voilà pourquoi je ne suis pas rancunier. Et d’ajouter : je vis intensément le présent ». Ses autres loisirs sont la lecture, en particulier, celle des livres de philosophie, politiques, ou de la biographie des grands hommes, mais la politique, qu’i dit pratiquer avec beaucoup de plaisir demeure sans conteste, son loisir en chef ! Par contre, il déteste sérieusement visionner des films. Il aime aussi danser.

Du rock and roll, du makossa et un peu de Gandjal, même si cette danse traditionnelle du Nord-Cameroun a maintenant disparu. Des regrets, il dit qu’il n’en a pas. Des amis ? Oui, même s’il préfère ne pas en parler ici. Nous voulons savoir ce que Monsieur Issa Tchiroma Bakary a comme préférence, s’agissant des mets cuisinés: « Mon plat préféré, dit§il sous le ton de la confidence, c’est… la boule! Il s’agit, en fait, de la boule de mil? C’est un peu comme chez les autres tribus, le couscous. L’homme avoue qu’il aime particulièrement la déguster avec le Kelenkeleng. C’est une espèce de légumes séchés, un peu gluants qu’il apprécie particulièrement avec de la viande de boeuf, du poisson ou du poulet. Tout simplement. Voilà l’homme ! L’homme Tchiroma, tel qu’il se présente dans la vie de tous les jours.

Pauline Poinsier-Manyinga

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