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Informel : Le secteur des oubliés

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A la recherche un emploi, des milliers de Camerounais se lancent dans cette branche de l’économie pour avoir leur pain quotidien. Débloquer des téléphones venus de l’étranger, installer internet dans un Smartphone, télécharger les nouvelles applications pour tablettes, déverrouiller des téléphones, font partie de la liste des services que propose Jérémie, 26 ans.

Placé à l’entrée de la maison Orange située à l’avenue Kennedy de Yaoundé, il suit les passants en leur proposant les mêmes prestations que la société de téléphonie mobile. Sa mobilité et la discrétion dont il fait preuve sont un plus que l’ « apacheur » offre à sa clientèle. Pour exercer ce qui est désormais son métier, le fils de Mama Elisabeth, vendeuse de légumes au marché du Mfoundi et de Papa Gaston, ancien professeur de français, a bénéficié d’une formation rapide qui aura duré 3 mois.

Aujourd’hui, il connait les coins et recoins de la rue située non loin du rond point Intendance. Que vous ayez besoin d’un nouveau téléphone, de réparer un qui vous tient à coeur, ou d’une carte mémoire et autres accessoires dernier cri, il sait vers qui vous mener. Avec le temps, il s’est créé des relations qui lui permettent de gagner un peu d’argent ici et là, de sorte à ne jamais rentrer les poches vides une fois le soleil couché. Cela fait bientôt deux ans que Jérémie travaille à son propre compte. Fatigué de ne jamais recevoir de réponse aux demandes d’emploi qu’il a déposées dans multiples sociétés de la place. C’est encouragé par son grand-frère qui, lui, possède désormais une boutique d’accessoires dans les allées de l’Avenue Kennedy, qu’il entreprend de vivre de la technologie.

« Dès le départ, mes parents m’ont demandé de repartir à l’école, au lieu de prendre des risques à l’Avenue Kennedy », raconte l’ancien étudiant de l’université de Yaoundé 2. Titulaire d’une License en droit privé des affaires, il passe les deux années qui suivent le couronnement de ses 3 années d’études supérieures à préparer des concours d’entrée à la fonction publique, à la police, l’école normale, etc… « L’essentiel, pour mes parents, était que j’obtienne un matricule; d’après eux, cela m’aurait mis à l’abri de tout besoin », explique Jérémie. Qu’à cela ne tienne, las de chercher à avoir une place dans le public, le jeune homme s’en est fabriqué une dans l’ informel.

Il ne paye aucun impôt, peut gager jusqu’à 30.000Fcfa la semaine, rencontre des centaines de personnes chaque jour et est quasiment indépendant. « Je peux décider d’aller travailler deux fois par semaine, personne ne va me crier dessus, je suis mon propre chef et je dispose de mon temps comme bon me semble », se réjouit l’« apacheur ». Ces avantages n’entachent en rien la discipline que s’est imposée Jérémie : levé à 6h du matin, il arrive à son lieu de travail avant 8h, et n’en repart que lorsque les rues se vident. Il travaille tous les jours de la semaine, ne s’accordant du repos que les jours fériés et le dimanche dans l’après-midi. La rigueur dont il fait preuve lui permet depuis peu de payer un loyer mensuellement, et de s’occuper de la jeune fille qui partage sa vie depuis ses années de lycée.

Une aubaine pour les illettrés

Mercredi après-midi au marché Mokolo. L’endroit est vide, voitures et taxis circulent sans difficulté. Les étals souvent bondés sont vides, et l’écho retentit lorsqu’un téléphone vient à sonner. C’est le jour du nettoyage, institutué par la Communauté urbaine. Il ne devrait y avoir aucun commerçant dans les alentours, mais quelques rebelles se promènent à la recherche d’un éventuel client. Mireille, coiffeuse ambulante, est armée d’un tabouret, un miroir de poche et un sac qu’elle porte en bandoulière. A l’approche d’une femme, elle crie à tue-tête : « ma chérie, viens te coiffer, tu veux quoi ? Les rastas, les passes-mèches, la greffe ? » Soit elle s’assoit, soit elle disparait au loin, laissant la jeune femme triste.

Pour chaque cliente, elle compte environ 1h de temps, dans le but de multiplier les bénéfices, et surtout pour éviter « awara ». Le mercredi à Mokolo est un vrai théâtre. Les camionnettes de la Communauté urbaine, chargées de plusieurs hommes en tenue, viennent souvent à passer, et la chorégraphie débute. Tabourets, tables en bois, sacs à main, sacs à dos, marchandises, tout ce qui est à portée de main de ces hommes est arraché. Pour leur échapper, Mireille est devenue une véritable athlète. Elle range ses outils de travail en un temps record et court à travers le marché telle une petite souris. Il lui est arrivé de se faire prendre : « c’était la première et la première fois » jure-t-elle. On ne l’y reprendra plus. Sinon, il faudra racheter des peignes, des ciseaux, un miroir, un tabouret. Un luxe qu’elle ne peut pas se permettre chaque semaine.

Issue d’une famille pauvre, Mireille, 31 ans, a arrêté ses études en CE1. Un épisode de sa vie qui continue de la complexer face aux autres. Le français qu’elle parle, elle l’a appris au contact des gens, et non à l’école comme tous les autres. Elle se retrouve à Mokolo après avoir été expulsée d’un salon de coiffure, où elle a reçu sa formation. « La coiffure pour moi c’est un don de Dieu, et, je n’ai pas eu besoin de lire des gros livres pour apprendre. Ma patronne de l’époque en était jalouse et elle m’a chassée », se rappelle Mireille. Après cette mésaventure, rester à la maison à ne rien faire n’était pas une option. Alors elle a recherché les instituts de beauté haut de gamme, et les salons de coiffure de sous-quartier pour nourrir sa fille et son fils de 2 et 1 an. Elle finit par s’installer au marché Congo de Douala en 2007, sous la protection de sa soeur qui y a déjà son siège.

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Suite à une dispute liée aux financés, elle prend la direction de  et fait des pieds et des mains pour obtenir un espace à Mokolo. Elle continue d’ailleurs à la faire jusqu’à présent. « Tout est pris dans le marché, et à l’extérieur la concurrence est rude. Des fois, je bagarre pour épiler les sourcils d’une femme et avoir 100Fcfa », se désole trentaine. Ce qui ne rend pas la chose facile pour sa famille et elle. Les courses avec la Communauté urbaine et la cruauté de ses collègues dans le marché font qu’elle pense des fois à s’installer à Mbankomo, son village natal. Là-bas, elle vivrait des champs de légumes que sa grand-mère a laissés.

D’après l’Institut national des statistiques (Ins), près de la moitié des Camerounais en âge de travailler (âgés de 15 ans ou plus) ont au moins le niveau du secondaire. Très peu ont atteint le niveau du second cycle de l’enseignement secondaire et encore moins le niveau du supérieur (8,2%). La préférence pour un apprentissage ou un travail a été cité en seconde position par 12,1% des individus après le manque de moyens financiers indexé par 49,4%. En ce qui concerne les formations professionnelles, 34,3% de la population active (occupée et chômeur) a suivi une formation professionnelle. Cette formation quand elle ne s’acquiert pas dans les enseignements techniques formels, elle est, le plus souvent effectuée sur le tas; c’est le cas de 67% des personnes de 15 ans ou plus ayant bénéficié d’une telle formation. La plupart de ces personnes ayant reçu une formation sur le tas se retrouvent facilement dans ce que l’on appelle l’informel.

Dans ce secteur, les domaines les plus sollicités sont : l’industrie de l’habillement, le transport, les télécommunications et les soins esthétiques. Il s’avère que plus de sept personnes sur dix sont présentes sur le marché du travail. Cette présence dans le travail informel varie selon le sexe et le niveau d’instruction. Les moins instruits ont un taux élevé par rapport au plus instruits. Les personnes ayant suivi un enseignement général ont les taux d’emploi les plus faibles. Ceci pourrait résulter de la nature de leur formation, moins professionnelle qui offre moins d’opportunités sur le marché du travail. L’Ins continue en  affirmant que le chômage augmente avec le niveau d’instruction. Les personnes les plus instruites sont plus affectées par le chômage que celles moins instruites, quel que soit le sexe ou le lieu de résidence. Par ailleurs, ces chômeurs utilisent surtout des canaux informels de recherche d’emploi (relations personnelles et présentation directe en entreprise). La propension à utiliser les canaux informels pour rechercher un emploi décroît avec le niveau d’instruction, passant de plus de 94,4% pour les non scolarisés et le primaire à 55,3% pour les diplômés du supérieur.

L’utilisation des moyens formels est peu utilisée par les chômeurs lorsqu’ils recherchent leur premier emploi. Les jeunes diplômés n’ayant aucun parrain ou soutien ne se prennent d’ailleurs plus à se rêver avocats, instituteurs, médecins, etc… Cependant, les chômeurs les plus instruits connaissent relativement bien les structures depromotion de l’emploi, mais pensent qu’elles ne peuvent répondre à leurs besoins. Les canaux informels sont moins utilisés par les personnes de formation qualifiante. Cinq chômeurs sur dix recherchent un emploi salarié et permanent, de préférence. Trois chômeurs sur dix recherchent un emploi indépendant. Compte tenu des difficultés observées sur le marché du travail, 19,5% des chômeurs sont prêts à occuper des métiers ne correspondant pas à leurs qualifications. Les actifs non ou peu scolarisés ou peu travaillent en majorité dans l’informel et principalement dans la petite agriculture.

Ceux de niveau du second cycle de l’enseignement secondaire se retrouvent principalement dans l’informel non agricole et dans le secteur public. Le secteur formel (privé et public) compte un tiers des actifs occupés ayant atteint le niveau du second cycle de l’enseignement secondaire. Les travailleurs de niveau supérieur sont présents à 59,9% dans le formel, et le reste dans l’informel non agricole, qui est d’ailleurs un secteur d’activité qui recrute sans distinction de niveau d’instruction. Au fur et à mesure que le niveau d’instruction s’élève, les individus délaissent le secteur primaire pour les services hors commerce. Ainsi, les non scolarisés travaillent principalement dans le secteur primaire (78%) tout comme leurs homologues de niveau primaire (57,6%).

Par ailleurs, le taux de salarisation est de 40,9% chez ceux ayant suivi une formation professionnelle contre 11% pour ceux n’ayant pas suivi de formation. De même, le sous-emploi visible affecte plus cette dernière catégorie. Quant aux revenus, les actifs formés sur le tas, qui forment pourtant la majorité en termes d’actifs avec ceux de niveau primaire gagnent en moyenne 43 200 FCFA par mois. A l’opposé, les actifs de niveau second cycle de l’enseignement secondaire, et surtout les individus de niveau d’instruction supérieur ou ayant fait une formation professionnelle de niveau du supérieur, ont avec des revenus moyens mensuels respectifs de 95 500 FCFA et 159 500 FCFA. Ainsi, pour presque le même volume horaire de travail par semaine, les individus plus instruits et mieux formés sont plus rémunérés dans leur activité que les moins instruits et ceux formés sur le tas. Mais dans l’ensemble, la conjoncture et la rareté de l’emploi emmènent l’ensemble des demandeurs d’emploi à ne pas être trop exigeant en matière d’emploi.

Ines Ntsama

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