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Immigration : Et la grand-mère refusa de vivre en amérique

Bamena

Case Bamileke080115300Quête du bonheur. Dans un contexte où la mode est à l’expatriation des familles entières, certains Camerounais font montre d’un amour pour leur pauvre terroir. Chronique de l’expatriation manquée d’une grand-mère octogénaire.

Il faut que les choses changent. On ne doit plus organiser des messes d’action de grâce dans les familles, parce que les enfants ont eu un visa de sortie du pays. Nous avons aussi des valeurs à partager »

avait seriné Flaubert Djateng, coordonnateur du Zenü Network, un réseau d’associations de la société civile qui luttent pour le développement local, à l’ouverture du sixième Forum des jeunes du Cameroun, le 18 juillet 2014, à Bafoussam.

Il s’adressait à plus de 300 jeunes venus des dix régions du Cameroun qui y séjournaient, dans le cadre d’un forum dont le thème était « jeunesse et valeurs culturelles ». Au lancement des travaux sur la place des fêtes de Bafoussam, l’inspecteur des services du gouverneur de l’Ouest, M. Mpame, avait souhaité que cette rencontre permette aux jeunes de se réconcilier avec les valeurs culturelles de leur terroir, au moment où nombre d’entre eux ne rêvent que de partir. Difficile de savoir s’ils avaient été entendus.

La mode veut désormais qu’ils partent et que de là où ils ont atterri, ils facilitent la migration des frères et sœurs. Et de plus en plus, des parents. Dans les quartiers, l’histoire n’est pas seulement perçue comme un effet de mode, c’est un signe de réussite. Une veuve est d’autant plus bien vue de nos jours que, désormais libérée du joug marital, elle abandonne régulièrement la vieille maison laissée par le défunt mari, pour « passer du temps avec les enfants » de l’autre côté de l’Atlantique. Les furtifs moments de retour au pays s’accompagnent de pompes mémorables. Le moment venu, l’enterrement est autant pompeux, même si la plupart des enfants n’assiste pas aux obsèques. Une manière de fonctionner qui ne plaît pas à tout le monde.

Maman Ngou’koup a 89 ans. Physiquement cependant, on pourrait difficilement lui en donner 60. Né à Bangoua, dans le Ndé, région de l’Ouest, elle y a passé pratiquement toute sa vie. Elle se souvient de l’ouverture du célèbre hôpital protestant de Bangoua et de son recrutement comme blanchisseur – elle lavait la literie – puis d’une formation sur le tas comme aide-soignante. Elle a travaillé sous ce statut pendant 35 ans, avant de prendre sa retraite il y a une quinzaine d’années. Depuis lors, elle partage son temps entre de petits travaux champêtres, le marché de Kamna, les obsèques, les funérailles et, surtout, la chapelle locale de l’Eglise évangélique du Cameroun où elle est ancienne et membre de la chorale Tambour.

Dernier détail, elle est mère de huit enfants, qui sont tous installés aux Etats-Unis depuis près de vingt-cinq ans pour l’aîné. Il a, dit-on, favorisé l’arrivée et l’installation de ses frères et sœurs au pays de l’Oncle Sam. Tous sont aujourd’hui mariés et parents de beaucoup d’enfants. Autant dire, pour simplifier les choses, que grand-mère a une descendance importante d’enfants, de petits enfants et même d’arrière-petits-enfants, tous aux Etats-Unis.

Découverte

Tout a commencé par les vacances de ses petits-fils à Bangoua. En effet, partie du Cameroun depuis plus d’une décennie, sa fille Anne M. est installée dans l’Etat américain du Maryland, où elle exerce comme médecin dans une clinique. Mère de trois enfants âgés respectivement de 14, 12 et 9 ans, elle a pensé les envoyer au Cameroun au mois de juin 2013 pour qu’ils passent les vacances avec grand-mère, en même temps qu’ils découvrent pour la première fois « le village ». Un cousin vivant à Yaoundé s’est chargé de les accueillir à l’aéroport de Nsimalen et de les conduire au village.

L’arrivée de ces bambins a redonné vie à la maison de grand-mère, d’habitude silencieuse. Une vie bien particulière : ils ne parlaient pas un mot de la langue maternelle ; grand-mère ne pouvait pas dire un traître mot en anglais. Mais tout le monde se comprenait : elle a réussi à leur expliquer et faire aimer le koki, le mets de pistache et autre pilé de pomme de terre aux haricots noirs. C’est toujours avec beaucoup de joie qu’elle les conduisait au culte le dimanche, où leur présence suscitait toutes sortes de commentaires.  Plus intéressant, la présence de ces jeunes Bangoua nés en Amérique a transformé la maison de grand-mère en cour de récréation bruyante jusqu’à tard le soir, parce que les autres enfants du village étaient attirés par les nombreux gadgets électroniques et autres jeux vidéo qu’ils avaient ramenés dans leurs bagages.

Puis la fin des vacances s’annonça avec l’arrivée de Tata Anne, qui fit elle-même le voyage pour « rentrer avec les enfants ». Pendant les quelques jours qu’elle passa à Bangoua, elle n’eut de cesse de se plaindre : « C’est vraiment trop pénible pour grand-mère. Elle doit tout faire elle-même alors qu’elle n’a plus pratiquement de force. En plus, elle a un état de santé précaire ». Elle usa de toutes les stratégies pour convaincre grand-mère de faire le voyage avec elle. D’ailleurs, n’avait-elle pas commencé des cours de langue maternelle pour ses petits-fils ? Elle pourra les continuer avec eux en même temps qu’on la soignera dans le système de santé le plus performant du monde. « Finis ses rhumatismes et ses courbatures », continuait sa fille, parce qu’en Amérique, « il y a tout ». 

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Grand-mère finit par céder. En fait, le projet de ramener grand-mère aux Etats-Unis était fort avancé au moment où elle lui en parlait, parce qu’elle avait déjà rempli toutes les formalités consulaires et que même le billet d’avion avait déjà été acheté.

Grand-mère en avion

Le premier voyage de grand-mère en avion fut plutôt calme. « On me conduisait comme un enfant, raconte-t-elle. De temps en temps, quand on était dans la voiture qui partait du village, les gens parlaient et j’entendais, mais après, est-ce que je savais où on m’emmenait ? Je suivais seulement », se souvient-elle.

Grand-mère arriva aux Etats-Unis et le choc fut saisissant. Dans le jargon consacré, on parle de maison à plusieurs étages. La famille d’accueil était au dix-huitième. Un vrai drame pour cette octogénaire qui n’a jamais grimpé sur un arbre : « J’habitais une maison où je ne voyais ni le ciel, ni la terre. Et puis, tu ne sais pas quand il fait jour, ni quand il fait nuit. Aucun chant de coq, ni un cri d’oiseau».

Les cours de langue maternelle à ses petits-fils ? 

Elle ne pouvait les continuer, parce qu’elle ne les voyait presque plus : « Le matin, tout le monde se pressait pour partir. On mettait la télévision pour que je reste regarder, avec la nourriture que je devais manger. Je voyais les images, mais je ne comprenais rien de ce qui se disait à la télévision. Et me voilà toujours seule, jusqu’au moment où j’entendais les gens rentrer et s’enfermer dans les chambres ou bien s’asseoir derrière les machines jusqu’à se lever seulement pour aller dormir ».

Certes, les autres enfants et petits-enfants de grand-mère sont venus de temps en temps lui rendre visite. Ils ont même organisé une fête pour elle, en bravant des distances considérables. Certes aussi, elle a eu à faire des check-up dans la clinique de sa fille et ailleurs. On lui a prescrit toutes sortes de médicaments et de compléments alimentaires qu’elle prenait. Cela se voit qu’elle a retrouvé une relative vigueur.

Mais trois mois après son arrivée, elle commença à exprimer son désir de rentrer au Cameroun.

A cause du dépaysement, de l’ennui, mais surtout de l’impossibilité de se mettre à ce « nouveau monde ». « Je restais seulement sur place, tous les jours. J’avais même oublié le dimanche de mon culte ». Le désir de rentrer au bercail de grand-mère rencontra l’opposition féroce de sa fille.

« Je ne voulais pas qu’elle rentre continuer à souffrir. Je voulais qu’elle reste en Amérique jouir de notre labeur et de toutes les facilités qu’offre ce pays. Je voulais vraiment la mettre à l’aise, maintenant que nous en avons les moyens », s’excuse t-elle auprès du reporter. Mais, il y a un gouffre entre la souffrance et le bonheur, vus par une africaine-américaine et par une grand-mère camerounaise. « Je n’ai jamais aimé même leur nourriture, dit grand-mère. On m’emmenait de temps en temps pour aller voir les choses que je ne comprenais pas. Et on demande de rester là-bas, pour faire quoi ? Vraiment, je voulais seulement rentrer au village », confesse la vieille mère.

Ma maison

Pour plier la volonté de sa fille, grand-mère a dû refuser de boire ses médicaments. Un soir, elle-même a demandé à parler à un de ses neveux, enseignant de philosophie, qui fait de la résistance pour vivre au Cameroun. Au bout du fil, elle eut ses mots: « Je suis en prison ici. Demande à tes sœurs de me libérer, sinon, c’est mon cadavre que tu vas recevoir… » Le neveu a promis de parler à Tata Anne. Au bout d’une longue argumentation, il a obtenu que dans les semaines qui suivaient, grand-mère rentre au Cameroun.

Retour donc à Bangoua, à la surprise des voisins qui se demandent « si elle est normale ».

La case de départ.

Dans cette maison crépie mais vieillotte, où vivent tous ses souvenirs sur la colline voisine de l’hôpital, quelques autres personnes du troisième âge comme Maman Ngoukoup viennent aux nouvelles et partagent la joie de son retour. Après avoir écouté une séquence de son séjour américain, une d’entre elles prononce ces mots :

« Ces enfants pensent qu’ils peuvent encore nous changer. Nous ne voulons plus rien. Notre bonheur c’est dans ce village et le jour où le Seigneur nous appelle, c’est avec joie que nous allons partir définitivement ».

Sa cadette, venue de Bamena, un village voisin pour la « revoir » [entendez voir si elle est toujours la même, ndlr], pense qu’elles ont gagné une guerre. « Ma grande sœur, tu as bien fait de rentrer. Depuis ton départ, j’avais peur. J’avais peur de vivre le spectacle de ces cadavres qui arrivent dans les avions pour être enterrés. Quand tu vas mourir, je vais te fermer les yeux. Qui devait faire ça là-bas ? » En apparence, elle reproduisait pour détendre l’atmosphère la quintessence d’une conversation téléphonique qu’elles avaient eue, pendant qu’elle se battait encore aux Etats Unis pour être libérée. Elles félicitent les talents de diplomate de leur neveu.

Depuis qu’elle est revenue, la vieille femme proprette a cultivé des arachides. Elle en donne à ceux qui viennent lui rendre visite. Ce qu’elle ne pouvait faire du haut de l’immeuble où « on l’avait suspendu ». Une vraie preuve que le bonheur est relatif

Via Le Jour

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