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Guerre contre Boko Haram – Abubakar Shekau: Le début de la fin?

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Cameroun, Bokam Haram, Nigeria

Le chercheur en questions de sécurité et de défense analyse le retrait du Tchad du Nigeria, l’éclipse de Shekau et les perspectives possibles de la guerre contre Boko Haram.

Quel sens donnez-vous au repositionnement des troupes tchadiennes, dans la guerre contre Boko Haram?

Il faut déjà relever le fait que ce départ des forces tchadiennes tient de la volonté du Nigeria de prendre à corps les menaces dont sont porteurs les adeptes de Boko Haram, certainement pour éviter l’humiliation d’un Tchad qui serait venu réussir où son armée a décroché à plusieurs reprises. Les troupes tchadiennes sont parties de Gambaru est sont actuellement stationnées à Maltam.

Ceci dit, pour parler d’un redéploiement, il faut qu’on ait à faire à un retrait total. Ce que j’ai constaté sur le terrain est que les troupes tchadiennes sont en bivouac. Une troupe est dite en bivouac quand elle s’arrête au cours de sa progression en unité constituée, c’est une sorte de recul pour mieux sauter, une manière de bien pendre l’élan pour aller vers les objectifs que l’on s’est fixé.

C’est le cas avec les troupes tchadiennes aujourd’hui à Maltam.

A ce que je sache, les Tchadiens n’ont pas annoncé la fin de leur déploiement. Je suppose qu’ils se sont arrêtés pour redéfinir leur engagement, en tenant compte de la situation de renseignement et de la volonté du Nigeria. Je pense que les Tchadiens vont communiquer là-dessus incessamment. Une force est en bivouac généralement pour mieux orienter la manœuvre, pour identifier et cibler le centre de gravité de l’ennemi. Est-ce que le centre de gravité de Boko Haram sera la prochaine cible du Tchad ? On ne peut pas le prévoir en ce moment. Ce serait aller trop vite en besogne, surtout que dans le même temps, le Nigeria essaie lui-aussi d’atteindre le même centre de gravité. D’ici le week-end, nous auront assez d’élément pour donner un sens à l’arrêt en bivouac des Tchadiens.

Quel est l’impact possible de ce retrait ?

L’impact de cette manœuvre dépendra de la zone de déploiement des Tchadiens. Rappelez-vous que le Cameroun n’a tiré aucun profit de leur entrée à Gambaru. Bien au contraire, le pays a dû livrer une des batailles les plus importantes de cette guerre à Fotokol, pendant que les troupes tchadiennes étaient à Gambaru, en principe en premier échelon. Les Tchadien avaient neutralisé l’ennemi en profondeur, or l’ennemi du Cameroun est au front, c`est-à-dire sur la bande de front avancée. Cette fois, si les tchadiens se concentrent sur le pendant nigérian de la bande de front avancée du Cameroun, c`est-à-dire à Kalagubdo, Banki, Kerawa, Ashigashia et dans le voisinage immédiat du Mayo-Moskota, ça va diminuer à sa plus simple expression les poches de Boko Haram auxquelles les troupes camerounaises font face et ça va leur donner plus de temps et de délais pour mieux préparer une éventualité. Cette préparation ne peut se faire sous pression et si les troupes tchadiennes se déploient dans les localités que je viens de citer, cela donnera le temps au Cameroun de mieux préparer une éventualité, les hommes seront plus reposés, les armes seront nettoyées, la logistique sera renforcée et même si les tchadiens partent par la suite, le Cameroun aura eu le temps de se préparer aux scenarios les plus pessimistes. Il va de soi que si les tchadiens sont déployés ailleurs, où ils n’y pas un impact direct, ça n’aura pas un effet particulier sur le dispositif de défense du Cameroun.

On constate que l’axe routier qui relie Maroua à Kousseri est dévenu le théâtre d’assauts meurtriers de Boko Haram.

L’insécurité sur cet axe n’est pas un phénomène nouveau. Ces actes de banditisme rural transfrontaliers se sont certes accentués avec les activités de Boko Haram, notamment à cause de la proximité de la route nationale avec la frontière, surtout entre Mora et Dabanga. Vous vous souvenez que les localités de Salé, Zigue et Ziguagué sont des endroits où la frontière est pratiquement sur la route nationale. Les malfrats traversent la frontière à partir de Kalagubdo, de Kountché, villes nigérianes frontalières, pour tendre des embuscades aux véhicules qui empruntent cette nationale, surtout que c’est le principal axe de ravitaillement du Tchad. Le Bataillon Léger d’Intervention avait, en son temps, combattu ce fléau avec succès, mais il refait surface parce que de l’autre côté, au Nigeria, il n’y a pratiquement plus d’Etat. Le nombre de malfrat a naturellement augmenté de manière significative et il faut s’attendre à ce que la situation s’empire.

Est-ce que le Cameroun a pris la mesure de la menace ?

Le Cameroun, à l’observation, semble avoir pris la pleine mesure de la menace. Le récent renforcement de la zone centre dans le dispositif Alpha est destiné à sécuriser cet axe. J’ai constaté sur le terrain que nos forces de défense mènent, sur cet axe, des patrouilles synchronisées ou aléatoires. Elles ont également mis en place un dispositif pour escorter les usagers. L’ « Opération Alpha » assure ainsi l’accompagnement des organes de Nations Unies, de tous les commerçants les samedis, et de la plupart des usagers de ce tronçon. Il existe des escortes systématiques à partir de Mora. Les soldats de la compagnie locale du BIR passent ensuite le relai à leurs camarades de Waza, qui assurent l’escorte jusque hors de la zone grise. Vous me demanderez sans doute pourquoi il y’a des attaques malgré toutes ces dispositions. Eh bien, il se trouve toujours des personnes qui choisissent de traverser seules cette zone à risque. Il faut regretter le fait que la police et la gendarmerie aient quitté cette zone parce qu’elles jugent que la situation sécuritaire ne leur permet plus de travailler. Elles ont sans doute estimé que leur rôle est de garantir la sécurité et la paix intérieures, non de faire la guerre qui est du ressort des forces de 3e catégorie. Seulement, même là où la situation sécuritaire le permet, sans être prétentieux, je peux relever que ces forces de 1e et 2e catégories n’agissent pas toujours comme il se doit. Logiquement, dans la zone intérieure, c`est-à-dire les villes, les unités de la police et de la gendarmerie devraient interpeller les suspects, voire fournir le renseignement pour les opérations. Je ne sais pas s’ils jouent pleinement ce rôle. Toujours est-il que les forces de 3e catégories semblent agir jusqu’en ville.

On note une certaine accalmie dans la guerre contre Boko Haram. Quelle peut en être l’explication ?

Je crois que l’explication est simple. Le Nigeria est passé d’un politique passive à une politique plus active, plus offensive dans la lutte contre Boko Haram. Jusque récemment, le président Goodluck Jonathan ne s’était pas illustré par sa volonté de venir à bout de la secte terroriste. Son attitude a évolué et on voit aujourd’hui à quel point la contribution de son pays à la lutte contre Boko Haram est d’une importance capitale.
Boko Haram se trouve donc préoccupée sur plusieurs fronts et il lui est difficile d’avoir la décision. La secte terroriste subit. La pression exercée sur elle est montée d’un cran, toute chose qui l’a privé de l’opportunité de se déployer comme elle veut. En guerre, quand vous n’avez pas la liberté d’action, quand l’adversaire vous empêche d’avoir la liberté d’action, vous n’avez pas le temps de clarifier, vous n’avez pas le temps d’agir. Aujourd’hui Boko Haram subit. Vous avez constaté qu’elle n’arrive plus à faire le chantage d’un y’a un mois, même leur communication en a pâti. Cette pression devrait être accentuée. C’est à ce prix que Boko Haram pourrait être maîtrisée à court terme.
Il faut également noter que l’on doit cette accalmie à la posture résolument offensive de nos forces de défense depuis quelques temps. Ainsi, alors que les forces de Boko Haram, sous la pression des frappes aériennes et de l’artillerie nigérianes, se rassemblaient à Ndaba, visiblement pour attaquer Kolofata le Cameroun dut sortir l’artillerie lourde pour dissuader les assaillants.

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Mais l’ennemi ne dort jamais…

Tout à fait. Il ne faut pas vite se réjouir car le retrait des troupes tchadiennes du Nigeria et l’afflux des réfugiés Arabes Shuwa peuvent faciliter l’infiltration de combattants de Boko Haram en territoire camerounais, notamment par le lac Tchad et par le département du Mayo-Tsanaga.

On entend de moins en moins Shekau, où serait-il passé ?

Je ne pense pas que cela donne nécessairement du crédit à la thèse tchadienne d’une localisation du chef de Boko Haram. Il n’a peut être pas l’opportunité de communiquer en ce moment. C’est un monsieur qui est dans la forêt de Zambissa depuis un peu plus de deux ans. Le lieu de sa planque a sans doute été circonscrit dans une zone particulière. Il doit être entrain de lutter pour sa survie en ce moment. Des sources ouvertes font état de ce que Shekau serait blessé et chercherait à passer au Tchad par le parc de Waza, pour ensuite se réfugier au Soudan.

L’aide annoncée des pays amis du Cameroun produit-elle déjà des effets sur le terrain ?

Je ne sais pas si les 50 milliards prévus par le plan d’aide d’urgence de la CEEAC sont déjà parvenus au Cameroun. Sans être chauvin, ni rabat-joie, permettez que je relève que ces amis ne se bousculent aux portes du Cameroun qu’au moment où ils constatent que contre Boko Haram, la décision est faite. Comme c’est le cas partout ailleurs, au moment où la victoire est déclarée, tout le monde veut être présent, même ceux qui ne l’étaient pas pendant la période chaude des hostilités. En dehors des forces des pays directement concernés, notamment le Niger, le Nigeria et le Tchad, l’observateur profane que je suis n’a pas observé grand-chose sur le terrain. En dehors du matériel de protection civile, je n’ai pas encore vu les promesses russes sur le terrain. En plus des visites récurrentes des responsables US sur le terrain, je crois savoir qu’ils ont apporté un appui en termes de gilet pare-balles. Je sais également qu’un detachement americain assiste les militaires camerounais au front, notament dans la formation des soldats et les techniques d’exploitation des suspects. En plus de ses initiatives en matière de formation et de renseignement, la France a annoncé hier la création d’un détachement de liaison et de contact en soutien à la lutte contre Boko Haram.

L’appui de la communauté internationale serait donc décisive?

Globalement, il y’a eu beaucoup d’agitation au niveau international sur la création d’une force mais vous constatez que ça piétine parce que le Nigeria, par exemple ne semble pas être d’accord avec le principe de la création de cette force. Il semble tout faire pour éviter d’arriver à une situation où une partie de son territoire est contrôlée par des forces étrangères. Si jusque juillet, la force multinationale n’est pas mise en place, elle perdre un peu de sa raison d’être. En effet, avec le retour des pluies, les combats ne se dérouleront plus que sur des axes, les Mayo étant en crue, l’on n’aura plus besoin d’une force. Comme je l’ai dit dans vos colonnes récemment, dans le contexte actuel, si le Cameroun fait preuve d’attentisme et compte sur les initiatives de la « communauté internationale », il va se fourvoyer face à Boko Haram. Le pays se doit de renforcer ses capacités propres en matière de renseignement, surtout que je suis d’avis que dans ce contexte nouveau de conflits de basse intensité, le renseignement humain doit être accentué.

Est-ce que les localités libérées par le Tchad au Nigeria ne seront pas reconquises par Boko Haram ?

Les Tchadiens sont provisoirement partis du Nigeria près avoir occupé, pour quelques semaines, les localités de Gambaru et Dikwa. Logiquement, on se serait attendu à ce que le départ des Tchadiens soit suivi par une occupation de ces localités par les forces nigérianes. Cela a été annoncé et, comme vous, j’attends la concrétisation. Si cela prend du temps, Boko Haram va se réorganiser et réoccuper ces localités. On signale déjà une montée de l’insécurité dans la localité de Gambaru, par exemple. Les combattants de Boko Haram qui s’étaient mis à l’abri dans les localités de Souarem, Worigo et Saguir, aux abords du Lac Tchad, semblent réoccuper les zones libérées plus tôt par l’armée tchadienne.

Est-ce qu’il y a eu des contacts ces derniers temps entre le Cameroun et le Nigeria par rapport à la guerre contre Boko Haram ?

Quand vous discutez avec les commandants des différentes unités opérationnelles camerounaises engagées dans la lutte contre Boko Haram, ils vous disent qu’au niveau opérationnel il n y’a aucun contact. Peut-être en existe-t-il au niveau diplomatique et au niveau politique. En terme de renseignements s’il y’a un appui renseignement c’est peut-être au niveau stratégique, car au niveau tactique et opérationnel, il semble bien qu’il n’y en ait pas. Sur le plan purement opérationnel, le Nigeria a lancé, de manière unilatérale, des offensives d’envergure. Dans le même temps, le Niger, le Tchad et le Cameroun continuent, chacun de son côté, de combattre Boko Haram. Sans être pessimiste, l’histoire récente me pousse à ne pas croire à ce que Léon Koungou appelle « l’illusion des solidarités ».

A quoi peut-on s’attendre sur le front, dans les prochaines semaines ?

Dans une dizaine de jours, le Nigeria élira son président. L’issue de ces élections sera déterminante pour la suite de la lutte contre Boko Haram. L’approche qui sera donnée au niveau national et bilatéral par le Nigeria sera très importante. La vision de l’actuel chef de l’Etat, Goodluck Jonathan, ne semble pas privilégier une action multilatérale en territoire nigérian. Mais s’il continue avec des actions d’envergure au niveau national, les choses peuvent changer positivement.

Par contre, si son challenger, Buhari gagne les élections, l’on assistera certainement à une redéfinition de la politique antiterroriste du Nigeria.

L’ex-général Buhari réussira à coup sûr à doper le moral des troupes nigérianes. Sa politique sera plus ambitieuse, mais plus répressive, aussi. En attendant, la communauté internationale voudrait bien que le Nigeria atteigne les objectifs qu’il s’est fixé par rapport à Boko Haram avant les élections présidentielles. Tout le monde voudrait voir Gwoza et Banki tomber. Après cela, le challenge serait de tenir ces positions nouvellement reconquises car il est parfois facile d’y arriver, mais difficile de tenir. Ces deux dernières semaines, la Nigeria a beaucoup gagné en termes de reconquête territoriale, mais la difficulté sera de s’y maintenir. Je pense qu’ils en ont la capacité s’ils ont la volonté.

En ce qui concerne le Cameroun, le pays doit simplement appliquer la théorie de défense qui veut que face à ce type de menace, si votre voisin est fort, vous vous devez d’être plus forts, ce pour éviter d’être le maillon faible vers lequel vont , dans un instinct de survie, e diriger toutes les sources d’opposition. Si au moment où le Nigeria dormait le Cameroun avait des problèmes il y’a fort à parier qu’avec son réveil, le pays aura encore plus de problèmes. Le Cameroun doit s’attendre à des traversées forcées armées ou non, et à des attaques.

georges alain boyomo

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