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Femmes au travail : immersion dans l’enfer de la Socapalm

Palmerais-Raffinerie-Socapalm - Cameroun

Il ne fait pas bon être femme à la Socapalm. La preuve à travers le témoignage de certaines de ses employées. « Nous faisons la collecte des régimes de noix de palme avec les torches jusqu’à trois heures du matin », déclare Odette, employée à la Société camerounaise de palmeraies (Socapalm). Voilà qui nous a conduits à nous interroger sur les conditions de travail dans cette entreprise très en vue.

Après plusieurs démarches qui se sont avérées vaines auprès de la direction générale, le directeur du personnel nous a indiqué, par l’entremise de son assistante, que « le temps n’était pas à la réception des journalistes ». Du coup, la question de savoir comment étaient traitées les femmes dans cette société nous est apparue encore plus légitime.

Une rupture entre le poste et les avantages afférents

Il est cinq heures, ce vendredi matin. À pied, dans la pénombre et sous un froid glacial,  Viviane vient de quitter son domicile pour se rendre au travail. Mariée et mère de trois enfants, Viviane est ouvrière, depuis six ans,  dans les Palmeraies. La trentaine à peine entamée, Viviane, recrutée au départ comme « porteuse » de régime de noix de palme, a bénéficié d’une promotion  grâce « à son assiduité au travail et à son rendement ». Depuis dix-huit mois, la jeune dame a été nommée « chef d’équipe d’une trentaine  de coupeurs et vingt-sept porteurs ». « C’est un poste qui m’honore, mais ne me procure pas les avantages liés au statut », confie-t-elle. Comme des centaines  d’autres femmes, les ouvrières estiment que « le travail est   davantage devenu une brimade, une contrainte, une angoisse avec notamment la perte des primes et autres avantages ».

Pas d’heure fixe pour arrêter le travail

Pour Colette, chef d’équipe et mère de deux enfants, « il n’y a pas d’heure fixe pour arrêter le travail, surtout en période de production ». « Si tu es chef d’équipe comme moi, et si tes subalternes ont coupé les régimes de noix de palme jusqu’à 15 heures, toi, le chef  d’équipe, tu dois rentrer au bureau pour la rédaction de ton rapport journalier que tu dois déposer auprès de ta hiérarchie. » Concrètement, cela signifie, comme l’explique Colette, que « si tu as une équipe de 30 coupeurs de régimes de noix de palme, 27 porteurs, pour deux chefs d’équipe (un chef pour la pointe et moi pour le suivi  intérieur), tu dois « sortir » le pointage journalier de chacun des ouvriers de ton équipe. Tu quittes donc le bureau, en tant que chef d’équipe, à 17 heures au lieu de 15 heures comme tout le monde. »  Et de poursuivre : « Il arrive parfois qu’après avoir coupé 5 000 régimes en une journée, il n’y ait pas assez de moyens de transport. Dans ce cas, je   dois attendre 23 heures avant de rentrer parce que je dois veiller à ce que tous ces régimes soient évacués. Chez nous à la Socapalm, si on te programme à la collecte, c’est fini pour toi ! Parce que  souvent, nous faisons la collecte des régimes de noix de palme avec les torches jusqu’à trois heures du matin. »

Sur un tracteur à minuit en pleine brousse

Pulchérie, mère d’un bébé de cinq mois, explique : « Imaginez-vous qu’en tant que femme vous entrez en brousse avec les tracteurs à minuit pour la collecte des régimes de noix de palme. Il faut croire que nos patrons  ne tiennent même pas compte de notre  statut matrimonial. »  « Si on arrive avec une minute de retard à son poste de travail, c’est automatiquement un « zéro pointé en journée » pour l’ouvrière », dit Nathalie Esom qui précise :   « Chez nous, les ouvriers n’ont pas de sexe ! On exige d’être au travail à 5 h 55. Si vous arrivez à 6 heures ou plus tard, vous vous en tirez avec  un blâme, si vous avez de la chance, ou un licenciement si ce n’est pas le cas. » « Il en est de même dans l’huilerie où les primes peuvent être suspendues », poursuit-elle.

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La saison des pluies, une bien mauvaise période

Pendant la saison  pluvieuse, le calvaire des ouvrières des palmeraies  est pire. Illustration avec Paulette, huit ans déjà dans la société. « Nos chefs nous disent que la pluie n’est pas un obstacle. Les équipements de protection individuelle chez nous sont interdits ! Si on te trouve en brousse avec  le parapluie, même sous la pluie, tu cours le risque d’être sanctionné   par un licenciement. Pourtant, le risque est réel que les gouttes  de  pluie viennent mouiller le papier sur lequel on est en train de faire le pointage.   Conséquence : on court un autre risque, celui d’une demande d’explication. »

Du harcèlement sexuel dans la panoplie ?

Pour Audrey, 28 ans, mère d’un garçon de deux ans et employée depuis quatre ans au sein d’une société sous-traitante de la Socapalm, « si tu n’es pas amie ou maîtresse d’un chef hiérarchique, on commence à te mettre la pression au travail, on t’affecte à des tâches parfois réservées aux hommes. »  Pascaline, jeune ouvrière  nouvellement recrutée : « Quand je suis dépassée par une tâche, je suis obligée de mentir et de dire que je suis malade, pour bénéficier d’une permission. » Lors des périodes de grossesse, les  femmes détentrices des documents médicaux  bénéficient  des congés de maternité. Pas un avantage, expliquent-elles, car nous perdons automatiquement nos primes pour ne conserver que notre salaire de base.

Un manque de matériel préjudiciable

Autre problème : le manque de matériel dans les plantations. Sylvie Abeh, affectée au « défrichage », explique qu' »il arrive, en période d’éradication, il n’y ait plus de machettes dans le magasin. On nous demande d’aller chez nous chercher les machettes. » Et de poursuivre : « Quand les brouettes sont gâtées, nous sortons de l’argent  de nos poches  pour réparer le matériel de travail de la société. »

Pas d’assurance santé pour les employées de la sous-traitance

Pour la plupart des ouvrières rencontrées dans la préparation des manifestations liées  à la célébration de la Journée internationale de la femme, le 8 mars, « la Socapalm  ne se préoccupe pas des équipements individuels de protection ». « En cas d’accident, il n’y a pas une prise en charge par la société qui nous emploie. Nous n’avons pas une assurance santé. Nous ne sommes pas affiliées à  la Caisse nationale de prévoyance sociale (CNPS) », expliquent-elles. Salomé K., employée dans une entreprise en sous-traitance, explique qu’en tant que chef d’équipe elle « n’a pas de primes, ni d’avantages » liés à son poste. « Je ne bénéficie pas d’une assurance santé parce que  ma société en sous-traitance n’est  pas affiliée aux hôpitaux accrédités par la Socapalm. Quand l’ouvrier malade sollicite une prise en charge par l’entreprise, il est confronté au bon vouloir de son chef hiérarchique qui oppose très souvent un non-recevoir. Résultat : il faut donc que, nous employés, nous nous prenions d’abord en charge, que nous rassemblions les preuves des dépenses engagées pour espérer un éventuel remboursement à hauteur de 80 %.  Parfois, les démarches mêmes n’aboutissent à rien », poursuit-elle.

Les heures supplémentaires

Enfin, il y a le problème  des heures supplémentaires. Bien qu’interdites par la réglementation, ces heures sont imposées aux ouvrières. Conséquence :  il y a un temps de travail non payé par la société. Selon Angeline, « bien que la Socapalm refuse de payer ces heures supplémentaires, l’ouvrière n’a pas droit de refuser d’être à son poste à ces heures supplémentaires. Au risque d’une sanction pouvant aboutir à la suspension du salaire du mois ». À  plus d’un égard, il y a quelque chose à revoir au royaume des droits sociaux à la Socapalm.

lepoint.fr : Nestor Nga Etoga

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