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Fécafoot : Quand les politiques tirent les ficelles

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Après leur implication dans la sélection des joueurs, l’heure est désormais aux batailles pour le contrôle de la Fécafoot. Juin 2010. Les Lions Indomptables prennent part à la Coupe du Monde en Afrique du Sud. Rien ne va pour la sélection nationale de football du Cameroun à ce grand rendez-vous mondial du football qui se joue pour la première fois en terre africaine.

Défait dès son premier match contre le Japon, le Cameroun tente de se refaire une santé dans une atmosphère délétère. Cette première défaite a pourri l’ambiance qui n’était pas déjà très bonne. La guerre des clans fait rage. Le sélectionneur, Paul Le Guen peine à faire valoir son autorité. Le ministre des Sports et le président de la Fécafoot sont dépassés. Tout va à vau-l’eau.

La bataille pour être titularisé a quitté le registre sportif pour se jouer désormais au niveau politique. Entre Yaoundé et Durban, qui sert de camp de base aux Lions Indomptables, le téléphone passe bien. Alors que Paul Le Guen a préféré titulariser Souleymanou Hamidou dans les buts, Idriss Carlos Kameni, son concurrent le vit très mal. Il entreprend alors de faire du lobbying pour revenir au poste qu’il croit dur comme fer être le sien. C’est alors qu’un haut fonctionnaire de la présidence de la République téléphone à Durban. Il exige que Kameni soit aligné dès le deuxième match des Lions Indomptables.

Ce qui ressemble à une injonction faite au ministre des Sports et au président de la Fédération camerounaise de football est répercuté au sélectionneur. Paul Le Guen ne l’entend pas de cette oreille. Pour lui, Souleymanou est le gardien et personne d’autre. La discussion s’envenime. Les officiels camerounais et les joueurs sont divisés. D’un côté, ceux qui soutiennent la titularisation de Kameni et de l’autre, ceux qui s’y opposent. Le conflit est tel qu’on va procéder à une chose jamais vu dans le choix d’un joueur dans une équipe : le tirage au sort !

La Présidence a dit…

La scène surréaliste se déroule sous les yeux de quelques joueurs et officiels. Lorsqu’on lance la pièce pour la première fois. Souleymanou l’emporte. Mauvais perdant, Kameni conteste. Il exige un deuxième tour. On lance une nouvelle fois la pièce. Veinard, Souleymanou Hamidou, une fois de plus sort vainqueur. A son corps défendant, Idriss Carlos Kameni se range au verdict d’une pièce de monnaie, mais ne donne pas sa bénédiction à son coéquipier. La sélection nationale du Cameroun est plus que jamais clivée. L’intrusion d’une personnalité a la présidence de la République dans la sélection des joueurs n’a pas contribué à arranger les choses.

Lors de la dernière Coupe d’Afrique des nations 2015 en Guinée équatoriale, un conflit larve a oppose la Fecafoot et certaines personnalités a la présidence de la République. C’est que le sélectionneur des Lions Indomptables, Volker Finke avait voulu sélectionner Alexandre Song et Aurelien Chedjou pour la Can. Mais, il va se heurter à une énergique fin de non-recevoir de la part de la Fecafoot qui argue de ce que ces deux joueurs sont sous le coup d’une suspension. Song à cause de son vilain geste à la Coupe du Monde sur le Croate Mario Manduki et Chedjou pour avoir été surpris au Brésil en pleine Coupe du Monde en train de s’encanailler dans un bar. Aucun conseil de discipline ne s’est réuni pour prononcer une telle sanction. Mais la Fecafoot est arcboutée sur sa position. A l’issue du bras de fer, Finke, soutenue par la présidence de la République réussit à sélectionner Aurelien Chedjou. Déçu, Alexandre Song précipite la fin de sa carrière internationale.

Comme on peut le voir, le Cameroun a une longue tradition d’ingérence politique dans les affaires du football. Le cas historique le plus régulièrement cite est la sélection de Roger Milla en 1990 pour prendre part à la Coupe du Monde cette année-là en Italie. Paul Biya était à la baguette. Cette fois-là, il eut la main heureuse. Pour ses autres immixtions dans le football, la chance ne sourira plus au président de la République. Le choix de Paul Le Guen pour conduire les Lions Indomptables a la Coupe du Monde en Afrique du Sud ne fut pas un succès, puisque le Cameroun finira avant-dernier.

Bataille pour le contrôle de la Fécafoot

Depuis lors, la bataille a quitté la sélection nationale de football pour se transporter du côté de Tsinga, siège de la Fédération camerounaise de football. Jusqu’en 1993, les dirigeants de la Fécafoot étaient nommés par le ministre des Sports. Cela permettait au gouvernement de contrôler la Fédération qui représente un grand enjeu de pouvoir. En 1996, le Cameroun a son premier président élu à la Fécafoot : Vincent Onana. Son règne est de très courte durée. Il fait face à une crise permanente avec la tutelle. Elle va atteindre son paroxysme lorsque Joseph Owona, alors ministre des Sports l’envoie en prison.

L’arrivée d’Iya Mohammed à la tête de la Fécafoot en 1998 ne met pas fin aux conflits entre la Fédération et le gouvernement représenté par le ministère des Sports. La guerre s’envenime, surtout que le nouveau président met en place une véritable comptabilité. Les ministres des Sports et autres fonctionnaires qui étaient habitués à encaisser des sommes de la Fécafoot sur simple décharge sur papier volant en prennent ombrage. Les temps sont désormais durs. Pendant 15 ans, Iya Mohammed n’aura jamais la paix, jusqu’à sa chute en 2013. Si officiellement il a été incarcéré pour détournement de fonds publics dans le cadre de sa gestion de la Sodécoton, beaucoup pensent que c’est en réalité pour les affaires de la Fécafoot qu’il a été mis aux arrêts. Parmi ses bourreaux, les partisans de Iya Mohammed citent le secrétaire général de la présidence de la République, Ferdinand Ngoh Ngoh, le ministre du Travail, Grégoire Owona et le ministre des Sports, Adoum Garoua et l’ancien ministre des Sports, Philippe Mbarga Mboa.

Joseph Owona s’émancipe

La mise hors-jeu de Iya Mohammed, dans des conditions rocambolesques et à la suite d’élections calamiteuses fait entrer la Fifa en jeu, qui décide de la mise en place au Cameroun d’un Comité de normalisation. Là encore, le politique camerounais s’en mêle. Pour la première fois, le gouvernement impose à la Fifa des hommes à la tête de cette instance alors même que la Caf et quelques caciques du système Iya avaient déjà constitué une équipe. Pour le choix de Joseph Owona et les autres membres du Comité, le chef de l’Etat qui suit cette affaire de très près s’est appuyé sur ces conseillés. Quelques noms reviennent. Il s’agit de Séraphin Fouda secrétaire général adjoint de la présidence de la République et de Philippe Mbarga Mboa, ministre chargé de missions à la présidence de la République, ancien ministre des Sports et bon connaisseur des acteurs du milieu.

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Le choix des membres du Comité de normalisation est une indication claire de la volonté du pouvoir de contrôler le jeu. Tous ou presque sont d’abord des militants du Rdpc, ensuite, beaucoup sont d’anciens cadres du ministère des Sports et à leur tête, trône Joseph Owona, ancien ministre des Sports, bien connu pour ses coups de gueule contre la Fécafoot. Les calculs du gouvernement tournent courts. Très vite, Joseph Owona s’émancipe. Celui qu’on croyait être le pion du pouvoir pour le contrôle de la Fécafoot devient, contre toute attente, un fervent défenseur de l’autonomie, voire de l’indépendance de la Fécafoot. Toutes les tentatives de le ramener sur « le droit chemin » échouent. Les réunions se multiplient aussi bien à la présidence de la République que dans les services du Premier ministre. Ce d’autant que la mission du Comité de normalisation qui était de gérer les affaires courantes, de réécrire les textes et d’organiser les élections n’a pas été atteinte.

Plusieurs acteurs politiques sont impliqués pour tenter de sauver les meubles. Ceux de la présidence de la République, une fois de plus, sont Ferdinand Ngoh Ngoh, Séraphin Fouda et Philippe Mbarga Mboa. Dans les services du Premier ministre, Philémon Yang mène lui-même certaines concertations. Il est secondé par le Sg/Pm, Louis Paul Motazé. Quelques membres du gouvernement sont aussi de la partie : le ministre des Sports, Adoum Garoua, le ministre du Travail et de la Sécurité sociale, vice-président du Comité national olympique, Grégoire Owona et le ministre de l’Administration territoriale, René Sadi, qui sera plus tard écarté du jeu, car jugé trop proche du secrétaire général de la Fécafoot, Tombi à Roko.

On note aussi la présence du délégué général à la Sureté nationale, Martin Mbarga Nguélé et du secrétaire d’Etat chargé de la Gendarmerie, Jean-Baptiste Bokam. Ces deux acteurs s’expriment généralement sur les questions de sécurité et brandissent régulièrement des notes de renseignement alarmant qui pointent tout le temps des risques de trouble à l’ordre public du fait de la crise électorale à la Fécafoot. « Quand on analyse le champ des acteurs qui sont concernés par la crise des élections à la Fécafoot, analyse le politologue Mathias Eric Owona Nguini, on constate que ce champ-là ne se limite pas seulement aux seuls acteurs qui sont directement intéressés par le football. Parmi les membres de la Fécafoot, on retrouve des personnalités qui occupent des fonctions politiques ; certains détenant même des fonctions électives : conseillers municipaux, députés, sénateurs. Ils sont présents depuis longtemps dans l’arène politico footballistique. »

Le pouvoir du foot

Depuis l’élection avortée du 28 novembre 2014 à la Fécafoot, un autre acteur est entré en action : la justice. Le 19 janvier 2015, le secrétaire général de la Fécafoot, Tombi à Roko est refoulé à l’aéroport de Yaoundé Nsimalen et son passeport confisqué alors qu’il se préparait à se rendre à Malabo pour prendre part à la 30ème Coupe d’Afrique des nations. Une information judiciaire pour détournement de fonds publics sera ouverte contre lui. Pour qui connait le fonctionnement des institutions au Cameroun, on voit mal comment un magistrat a pu prendre sur lui de telles actions sans que le ministre de la Justice en soit informé, sans que celui-ci en informe le Sg/Pr, qui lui-aussi a dû mettre la puce à l’oreille du chef de l’Etat. Et surtout à ce moment précis.

Ces « précautions » ont certainement aussi été prises par le Tribunal criminel spéciale (Tcs) qui vient de commettre un cabinet d’expertise comptable pour auditer les comptes de la Fécafoot sur les quatre dernières années. Le président du Comité de normalisation, Joseph Owona s’est dans un premier temps opposé à cette mission d’audit avant de se raviser. Selon un acteur de la crise actuelle à la Fécafoot, le problème est devenu extrêmement complexe. « Jusqu’à présent, les acteurs du football menaient le jeu, constate-t-il. Depuis un certain temps, les hommes politiques agissent officiellement, mais surtout dans l’ombre pour la plupart.

L’objectif est clair : le pouvoir ne veut pas lâcher la Fécafoot. Il veut mettre à la tête de la Fédération quelqu’un qu’il contrôle et quelqu’un qui lui est favorable. Le football est très important au Cameroun. Si vous tenez la Fécafoot, vous tenez un levier important de la vie sociale et politique du pays. Les hommes politiques en sont conscients et c’est pour cela qu’ils se battent. Mais, le fait que la crise dure longtemps traduit aussi l’embarra du chef de l’Etat. N’oubliez pas qu’on a débarqué Iya, un homme du Nord dans des conditions quand même terrible. Va-t-on le remplacer par un homme de la même aire géographique ou non ? C’est une question importante. »

Jeu politico footballistique

Dans cette bataille pour le contrôle de la Fécafoot, des clans politiques se sont ligués derrière les candidats. Chacun s’est assuré quelques soutiens politiques. D’où le manque de cohérence dans la démarche gouvernementale. « On sait par exemple que Bell a ses soutiens politiques, Mme Mebandé aussi, etc. confie une source. Il ne faut pas oublier Tombi qui, contrairement à ce que vous pouvez penser, jouit d’énormes soutiens politiques à des niveaux que vous ne pouvez pas soupçonner. Evidemment, dans tout ça, les billets de banque jouent un rôle important. » « Il y a incontestablement un jeu de factions, ajoute pour sa part M. Owona Nguini. La politisation factionnelle du football n’est pas seulement le fait de l’influence des politiciens sur le monde du football. C’est d’abord le fait du jeu politico footballistique ; c’est-à-dire la compétition pour le contrôle des différentes positions de pouvoir qui sont liées à la Fécafoot et même à la Ligue professionnelle  de football. Il y a donc aussi bien une action qui vient des milieux politiques qu’une action factionnelle qui est proprement liée aux concurrences qui ont lieu dans le monde du football lui-même. » Ces combats politiques pour le contrôle de la Fécafoot laissent cependant très peu de place pour l’intérêt général. Seul le positionnement d’un ami, d’un clan ou d’un frère compte aux yeux de bon nombre de ces acteurs. Au grand dam du football camerounais, qui, lui, continue son agonie.

© Le Jour : Jean-Bruno Tagne

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