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Extreme-Nord: Les versets sataniques des Mah’loum

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Dans plusieurs coins de la région de l’ Extrême‐nord, l’éducation spirituelle des jeunes garçons revient aux Mah’loum (marabouts). Au gré de leurs humeurs, certains parmi ces «guides» remuent et interprètent le Coran, dépouillant des générations entières jusqu’à leurs sédiments de bon sens.

Par un grand hasard, Hasbani, est mort quelques instants après avoir échangé avec Cheikh Mamoudou Mal Bakary, imam de la grande mosquée de Maroua. Avant d’être fauché par sa propre moto à la sortie du Pont Vert, Hasbani avait soutenu devant le prélat qu’on lui avait enseigné que «le vrai plaisir dans la vie c’est d’avoir ce que les autres n’ont pas». Par un grand hasard, c’était le 05 octobre 2014… à la veille de la Tabaski. Par un grand hasard aussi, il est mort le jour de son dix‐septième anniversaire (né le 05 octobre 1997 à Maroua, selon une source policière).

«Ce jour‐là, raconte Mamoudou, l’un de ses compagnons, on n’a rien compris». Avec Hasbani, Mamoudou a grandi sous la férule d’un Mah’loum au quartier Djourtoungo, dans le deuxième arrondissement de la capitale régionale de l’ Extrême‐nord. Selon des témoignages, les deux faisaient une paire bien dangereuse dans la ville. Sur sa moto, Hasbani avait de bons réflexes, se rappelle Ousseni, jeune vendeur de carburant frelaté. De son vivant, raconte‐t‐il, le disparu incarnait la violence et la désinvolture. Il disait tenir son attitude de son séjour chez Mah’loum Issa. Depuis bien longtemps, ce dernier professe une philosophie barbare et vigoureuse en matière de plaisirs: «Pour qu’un plaisir soit vraiment un plaisir, enseigne sans cesse le vénérable marabout de Djourtoungo à ses apprenants, il faut que le nombre des gens qui en jouissent avec moi soit aussi réduit que possible». Tous ceux qui sont passés à «l’école coranique» de Mah’loum Issa le savent.

Sourate

A Mora, des anecdotes circulent au sujet de Mah’loum Issa. Octogénaire, grand, carrure athlétique, il est un souvent cité «en exemple». Cet homme qu’on connaît ici à Mora par ses aventures de jeunesse et ses multiples séjours en prison, est allé à Kirawa (département du Mayo Sava) et y a combattu. Capturé par des coupeurs de route en 1999, libéré contre rançon, il a levé une troupe, retrouvé les coupeurs de route, récupéré la rançon et pris leur butin. D’une culture inouïe, il parle le Kanuri, le Haussa, le Fufuldé, le pidgin et le français, récite de mémoire le Coran, écrit ses pensées avec facilité. «C’est pour cela que certains parents d’ici et même d’ailleurs lui confient leurs enfants», souligne‐t‐on partout. Dans un quartier perdu de la ville, ce 29 septembre 2014 peu après 18 heures, il a en face de lui, une dizaine d’enfants dont l’âge varie entre 7 et 12 ans. Pour sa leçon du jour, ce «maître» a prévu d’entretenir les apprenants sur la sourate II, verset 186 du Coran. «Combattez dans la voie de Dieu, contre ceux qui vous combattent, mais ne commettez pas l’injustice d’attaquer les premiers, car Dieu n’aime pas les injustes», est‐il écrit dans le Livre saint. En guise d’introduction, Mah’loum Issa retourne au contexte qui inspira le prophète. «A une époque, dit‐il, des batailles ont été menées parce que Mahomet et les croyants ont été rejetés de la Mecque après avoir subi d’impitoyables persécutions; ce ne sont pas eux qui ont attaqué, ce sont des musulmans incomplets qui les ont amenés à réagir… Il est donc juste de combattre pour une cause juste». Susciter ou réveiller des passions, c’est une règle pour ce maître. Et en rapport avec la sourate sus évoquée, Mah’loum Issa prépare les enfants à un rôle: «vos camarades, vos aînés qui sont passés ici et qui sont au Nigéria pour combattre aux côtés de Boko Haram, combattent pour une cause juste. Mettez-vous du côté des justes que la télévision et la radio appellent les terroristes». Dans la pièce exigüe, le guide ne manque pas d’égayer l’humeur détraquée des jeunes enfants par une blague lancée en direction du reporter: «les journalistes, vous là, vous êtes des faiblards. Vous savez seulement faire le kongossa, vous êtes incapables de dire aux gens que ce qui se passe, (allusion aux attaques de Boko Haram dans l’Extrême‐nord) ce n’est pas le terrorisme, c’est le Djihad». A en croire Mah’loum Issa, tant que la terminologie occidentale ne plonge pas dans les raisons du terrorisme, on n’en sortira pas. Dans cette diabolisation et cette rhétorique du juste et de l’injuste, il rappelle que «le Djihad est un mot percutant et une exigence coranique».

Echo

Et ici à Mora, petite ville dépourvue de bibliothèque et de librairie ‐à l’exception d’un étal du marché où l’on peut s’approvisionner en littérature islamique‐ il se raconte que ces «préceptes» enseignés par Mah’loum Issa ont fini par avoir un écho favorable auprès de certains jeunes et susciter des vocations. Saleh Hamza, 36 ans, est un marabout issu des «écuries Mah’loum Issa» peu après un master II en économie à l’université de Douala.

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Dans la capitale économique camerounaise, il dit avoir décroché une bourse de la coopération française pour une formation en économétrie à Grenoble (France). «J’ai décliné cette offre et j’assume cela en référence à ce que Mah’loum Issa m’a enseigné quand j’étais tout petit», renseigne‐t‐il. Saleh Hamza soutient avec son «mentor» que «selon l’Islam, il faut se méfier des voyages à l’étranger et ne pas en faire si ce n’est pas nécessaire». Pour lui, «d’un point de vue islamique, on ne peut acquiescer à un voyage en terre non musulmane qu’au cas où il n’y a pas de solution alternative en terre musulmane. De même, le tourisme n’est convenable qu’à des fins de prédication». Bien évidemment, ce discours relève des prédications de Mah’loum Issa. Lui qui continue d’inculquer aux enfants l’idée selon laquelle le monde est divisé en terre « musulmane » et «non musulmane». Et très souvent, en l’absence de Mah’loum Issa, c’est Saleh Hamza qui prend le relais des enseignements. L’un de ses sujets favoris est celui du mariage. A propos, il déclare qu’il s’était marié à une fille à Douala. Il l’a ensuite quittée sans avis. Raison évoquée, «le musulman peut se marier dans sa ville d’accueil, mais devra divorcer par la suite. Il n’est pas tenu de dire cela à sa future épouse».

Parodie

Dira‐t‐on que des exigences formelles comptent dans l’édification spirituelle des jeunes gens dans cette partie du Cameroun? Pour les familles qui choisissent délibérément de se tenir à l’écart de l’éducation moderne, il faut absolument se soumettre à la loi traditionnelle. Là encore, dans plusieurs localités de l’Extrême‐nord, l’on est en réaction contre le modèle occidental de l’école. Ce modèle, certains groupes ethniques l’accusent d’avoir perverti le naturel en clinquant et artifice. Ils l’accusent surtout d’avoir oublié, comme le dit Mah’loum Issa, que «l’homme est libre, selon le Coran».

Pourtant derrière cette flamboyante affirmation, perce déjà le goût pour la violence. Donnant un contenu étranger aux Saintes Écritures, certains «maîtres spirituels» cristallisent systématiquement les émotions des apprenants dans des images dont la répétition finit par nuire à tous. «Il est permis de croire que certains Mah’loum ont raffiné et ciselé les versets du Prophète sans glissement vers le bien de la communauté», constate Cheikh Zakaria Ali. Selon cet islamologue, «le trajet spirituel des jeunes de cette zone est à cet égard significatif. Ceux parmi eux qui ont intégré une «école coranique» sont débraillés et bruyants. Ils rêvent tout haut de liberté et d’audaces. Beaucoup d’entre eux se sont retrouvés soit dans la rue, soit en prison, soit au cimetière». Gardant une évidente nostalgie de la «vraie école coranique», Cheikh Zakaria Ali soutient en plus que «le Coran est contre les excès, contre la facilité». A sa grande désolation, il souligne que, «échappant à tout contrôle religieux et administratif, ces mansardes sont des lieux par excellence de l’enseignement des versets sataniques». A Mora dans le département du Mayo Sava par exemple, la chronique locale recense plusieurs victimes des illusions véhiculées par les marabouts. La plus récente étant celle d’un jeune détraqué qui a abattu son père à la gare routière.

De même, ici, les rues sont peuplées de jeunes mendiants. L’un d’eux confesse que c’est son Mah’loum qui lui demande de lui rapporter chaque jour un kilo de mil au moins en plus d’un impôt quotidien de 1000 F Cfa. «Sinon, il va me taper», marmonne douillettement le garçonnet. En cela, le Mah’loum tient pour vrai que «les garçons doivent apprendre à chercher.
Ils sont les responsables de demain… Le Coran l’enseigne». Du regard de Cheikh Zakaria Ali, «ces parodies du Coran ont plongé leurs racines plus loin dans les communautés au point où nous avons fini par les découvrir contradictoires à la vraie doctrine coranique. Car rien n’est plus faux que de voir dans le Livre saint une allusion à la débauche et au rejet de la science. Le Prophète lui‐même n’a‐t‐il pas exhorté les hommes à aller à la recherche de la science?». Ce point de vue est également celui de l’iman de la petite mosquée de Tokombéré.

Aziz Abdallah pense que certains Mah’loums s’emploient à élargir le champ de la débauche.
Du coup, ce dignitaire religieux pose comme essentielles la réforme et la restructuration de l’enseignement islamique au Cameroun.

Jean‐René Meva’a Amougou
de retour de Mora

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