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Extrême-Nord : Vivre sans les motos, «reines des pistes»

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L’interdiction des motos dans les zones rurales de l’Extrême-Nord a des conséquences profondes sur le quotidien des populations. Non sans rappeler le caractère vital de ces engins ancrés dans le vécu.

A la mi-août 2014, le gouverneur de la région de l’Extrême-nord, Midjiyawa Bakary, décidait d’interdire «la circulation des motos (…) de jour comme de nuit dans les zones rurales», avant de ramener quelques jours après l’interdiction systématique des engins à deux roues dans seulement trois des six départements de la région : Mayo –Sava, Mayo Tsanaga et Logone et Chari. Cette décision pour le moins impérative a déjà des conséquences profondes sur le vécu des populations de ces départements.

«Pour qui connaît la zone, il doit bien savoir que la moto fait partie de notre vie. On ne l’imagine pas encore, la vie sans la moto dans l’Extrême-Nord et même dans tout le Grand Nord», s’inquiète Saliou Gérard, un vendeur de zoua zoua à Mokolo, chef-lieu du Mayo-Tsanaga. Cette ville, comme beaucoup d’autres dans la région, vit essentiellement des vivres issus des villages environnants. «Nous avons tous garé nos motos, alors même que c’est notre seul moyen de déplacement ici, avec la bicyclette. Je ne sais pas si le gouverneur veut que nous nous déplacions sur des ânes» se demande cet infirmier de Roua, à quelques kilomètres de Mokolo.

A Soulédé, à proximité, l’interdiction des motos fait aussi des vagues. Ici, fonctionnaires, commerçants et agriculteurs aisés ont été contraints contre leur gré à garer leurs engins. Conséquence : beaucoup sont obligés de parcourir une quinzaine de kilomètres à pied pour rallier Mokolo. C’est le cas de Helewai, enseignant, qui a fait ce trajet portant sur sa tête une vingtaine de kilogrammes de provisions préparées par sa mère. «Les seules agences de transport sont à Mokolo. Nous qui sommes dans les bourgades payons le prix fort de cette décision du gouverneur. Nous transportons nos malades dans les pousse-pousse pour le district de santé de Mokolo qui a un plateau technique un peu plus élevé» explique l’enseignant.

Un groupe de fonctionnaires amateurs des jeux de cartes toutes les fins d’après-midi à Kousseri y va de son analyse de la décision du gouverneur de l’Extrême-Nord portant interdiction des motos dans le département du Logone et Chari. «La première chose que j’ai acheté avec mon rappel, c’est la moto. C’est ce qui témoignait de ce que ton statut a évolué», explique Abicho, un fonctionnaire de police. Le policier se souvient encore de la marque de sa première motocyclette, achetée à 120.000 Fcfa en 1986. «C’était une Suzuki A 100. On l’appelait Shagari du nom de l’ancien président nigérian. C’était l’apanage des fonctionnaires comme nous et des hommes d’affaires qui ne pouvaient pas s’offrir une voiture», raconte-t-il un brin nostalgique.

Et son voisin d’ajouter que : «ce n’est pas la ferraille qu’on nous vend aujourd’hui». Avant d’énumérer ces marques d’engins qu’on ne voit plus beaucoup sur nos routes : «La moto, c’était quelque chose. Qui ne se souvient pas ici de la Superzaki, la Kawasaki ou de la Honda à deux tuyaux qu’on appelait Roadmaster». Ces témoignages démontrent combien la moto est affectionnée dans la région de l’Extrême Nord et par ricochet dans tout le septentrion. Nombreux sont en effet ici ceux qui choisissent de s’acheter une moto, plutôt qu’une voiture. «La moto est plus pratique et elle ne te fait pas dépenser comme la voiture», explique Daouda André, maître d’école primaire à la retraite.

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Aujourd’hui encore, ce septuagénaire du quartier Founangué à Maroua astique sa Suzuki AS 100 comme à son premier jour. «Beaucoup de gens se demandent encore comment je l’ai entretenue jusqu’à ce jour. Elle n’a plus sa forme de 1990, mais elle tient toujours la route», assuret-il, en dépoussiérant une carcasse réfugiée dans un magasin. «C’est une Honda, bien connue sous le nom de motodames », explique Daouda. Selon son diagnostic, si les taxis jaunes ne parviennent pas  à s’imposer dans le Nord du pays, c’est bien parce que la moto y occupe encore une place très importante. Effectivement, à Ngaoundéré ou Garoua, les rares véhicules jaunes ont des trajets connus de tous. En général, c’est pour desservir des localités voisines précises.

A Maroua où ces taxis viennent d’être réintroduits, on les voit à peine. «De nombreux enseignants doivent rejoindre leurs écoles chaque matin. C’est d’ailleurs pour cela qu’ils s’offrent des motos. Nombreux sont ceux qui vont le matin dans le village où se trouve l’établissement, et rentrent le soir après les cours. Je me demande comment ils vont faire par ces temps de rentrée scolaire», explique un enseignant de la localité de Mémé, dans le Mayo-Sava.

PRATICABILITÉ

«C’est par le Grand Nord que la moto a essaimé l’espace camerounais comme moyen de transport ou de déplacement des personnes et des biens par excellence. Cette intégration a bénéficié à ses débuts de nombreux attributs. A cause de la contrebande qui fait baisser les prix d’achat, la proximité et de la porosité de la longue frontière avec le Nigeria, le Cameroun est devenu le point de chute des motos importées ou assemblées au Nigeria», corrobore Célestin Kaffo, un cadre de l’Institut national des statistiques qui avec d’autres collègues, a mené des recherches sur la moto au Cameroun.

Abdoulkarim Sadou du département d’histoire de l’Université de Ngaoundéré va même plus loin. «Ça n’a pas commencé avec la moto», croit-il savoir, ajoutant que dans les années 1970-1980, les jeunes des villes et certains villages du Nord-Cameroun s’adonnaient à la location des bicyclettes pour apprendre la conduite, se distraire ou vaquer à leurs occupations personnelles. «Les motocyclettes plutôt rares n’étaient concernées par la location que bien des années plus tard», détaille le chercheur. Et d’ajouter : «Il faut ensuite relever l’adoption facile de cet instrument de déplacement par la population, car la moto est plus apte à la circulation dans les villes du Septentrion, lesquelles sont caractérisées par une urbanisation anarchique.

Certains quartiers traditionnels, bien que situés au coeur de la ville, sont difficilement accessibles. Les routes sont mal tracées et étroites. Ce sont en réalité des ruelles impraticables pour la plupart des automobiles». Pour l’heure en tout cas, les populations doivent apprendre à vivre sans la moto. Mais pour combien de temps ? «Ça prendra le temps qu’il faudra. Il faut bien que les citoyens comprennent que ce genre de décision ne se prend pas de gaité de coeur. Cette décision est née à la suite d’un constat selon lequel les éléments de Boko haram infiltrent nos populations grâce à ces engins, et ils se déplacent allègrement», fait remarquer un sous-préfet du Mayo-Sava.

© L’Oeil du Sahel : DAVID WANEDAM

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