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Chronique : Et Kotto Bass nous quitta par Réné Jackson

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« Est-ce que tu sais que Kotto Bass est mort?

– De quel Kotto Bass me parles-tu? »

Je jetai un coup d’œil chez mon voisin. On l’avait affublé du sobriquet « Kotto Bass » parce qu’il était handicapé. Sa cour était vide, comme d’ordinaire à ce moment de la journée.

« Mais qu’est-ce que tu me racontes? S’il était mort ce ne serait pas aussi calme chez lui.
– Je ne te parle pas de ce Kotto Bass-ci. Je te parle du vrai Kotto Bass. De celui qui passe à la télé et à la radio. Il est mort ce matin ».

Je sentis mes jambes se mettre à flageoler. Je n’y croyais pas. Aujourd’hui encore, je me rappelle de cette pesante fin d’après-midi et de cette triste soirée du 20 novembre 1996. Je sortais à peine de l’enfance, je faisais mes premiers pas de collégien. Mais ce jour reste l’un de ceux qui ne s’effaceront pas de la mémoire.

La nouvelle que l’un de mes petits camarades du quartier m’annonça se confirma bien évidemment très vite. La soirée fut d’une tristesse infinie. En 1996 au Cameroun, il n’y avait pas beaucoup de médias. Presque tout le monde à Douala, du moins les jeunes, écoutaient la FM 105. Laquelle avait marqué le deuil en diffusant des chansons saumâtres, quand elle ne passait pas en boucles celles du défunt artiste. Et pour boucler la boucle, de nombreux musiciens, amis et connaissances du défunt se succédèrent à l’antenne. Ils étaient encore tous sonnés par la nouvelle et essayaient d’expliquer l’inexplicable.

Kotto Bass était mort. Et jamais dans ma vie, je ne sentis Douala plongée dans une aussi profonde tristesse. La ville avait perdu l’un de ses enfants prodigues. Pendant les jours qui ont suivi ce décès, les gens étaient comme hébétés, assommés, complètement abasourdis. Tout le monde essayait de comprendre. En vain. On avait ressenti une tristesse similaire onze mois auparavant, quand un avion de la Camair, la compagnie aérienne nationale, avait raté son atterrissage et s’était écrasé dans une mangrove tout près de l’aéroport de Douala en faisant des dizaines de victimes. Mais d’après mon souvenir, cet accident aérien n’avait pas plongé mes concitoyens dans une telle hébétude. Ou alors le décès de Kotto Bass était arrivé alors que les gens ne s’en étaient pas encore relevés et avait accentué la morosité qu’il y avait déjà dans l’air.

Qui était Kotto Bass? C’était un musicien basé à Douala. Qui avait deux particularités : d’abord c’était un bassiste hors du commun (il faisait partie de cette veine d’excellents bassistes camerounais, partant de Richard Bona à Etienne Mbappé, en passant par Hervé Nguebo, Blick Bassy, Richard Epessé et j’en passe), ensuite il était un handicapé moteur. En effet, il avait besoin d’une canne pour se déplacer. La sienne était devenue célèbre car elle était ornée aux couleurs de la bannière étoilée des USA.

Il avait déjà participé à la réalisation de plusieurs albums de divers musiciens dans les entrailles du studio Makassi, l’un des plus célèbres de la ville de Douala. Mais il s’est fait connaître du grand public lorsqu’il a brillamment repris « Ponce Pilate », l’un des titres du célèbre Tabu Lei Rochereau. Kotto a immédiatement été adopté par le public. Par la suite, il a sorti des albums qu’ont chanté et dansé les camerounais. Il faut dire que sa musique était authentique. Elle se démarquait de celle qui commençait à déjà à être à la mode à l’époque, celle à la connotation sexuelle. Celle de Kotto Bass s’inspirait clairement des notes de la rumba congolaise, mais il y saupoudrait abondamment du makossa. Le tout donnait un mélange savoureux. Les gens ne s’y sont pas trompés. On l’a adoubé.

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Alors, lorsqu’il perdit la vie, Kotto Bass était au sommet, à l’apogée de son art. L’émoi que sa mort provoqua au Cameroun était presque comparable à celle qui traversa le monde quand la princesse Diana disparut l’année d’après. D’ailleurs, les deux morts étaient comparables: survenues dans la force de la jeunesse (Kotto avait 33 ans), touchaient des personnes adulées et avaient été brutales.

La journée du 19 novembre 1996 s’était déroulée comme d’habitude pour Kotto. Il avait passé le plus clair de son temps au studio à faire des enregistrements. Il y était d’ailleurs resté très tard, selon le témoignage de Nguea Laroute (si mes souvenirs sont exacts), une chanteuse, qui disait l’avoir laissé en plein travail après onze heures du soir. La chanteuse éplorée ne comprenait pas ce qui s’était passé puisque le matin suivant, elle avait appris qu’il était décédé. Les témoignages indiquaient qu’il avait été soudain pris de vomissements. Très vite transporté dans un centre hospitalier, il n’avait pas tardé à rendre l’âme.

Le choc avait été indescriptible. Il avait laissé tout le monde groggy, hébété. La surprise a ensuite laissé la place a été aux interrogations. Que s’était-il passé? Pourquoi un homme aussi jeune avait pu mourir aussi rapidement? Comme d’habitude en de pareilles circonstances, toutes les supputations sont allées bon train. Partant de la plus plausible (il aurait été empoisonné) aux plus ésotériques (il n’aurait pas respecté les mânes de Yabassi, son village d’origine; il aurait été mystiquement atteint par l’autre musicien en vue à l’époque – Petit Pays – qui craignait de se voir dépasser; il aurait été assassiné par sa « petite copine » Edith, à qui il aurait auparavant dédié une chanson au titre éponyme et au texte accusateur).

Pour en rajouter à la tragédie, son album qui était sorti quelques semaines avant sa disparition s’avérait prémonitoire. Les chansons qui le composaient étaient tristes, presque lugubres. Belles, artistiquement irréprochables, mais nettement moins vivantes que ce à quoi il nous avait habitués.

Il me revient aussi qu’il y avait eu de grosses querelles au sein de sa famille. Autour de ce qu’on ferait de sa dépouille, autour de l’héritage artistique conséquent qu’il laissait derrière lui.

Je me souviens que lors de sa mise en bière, le journaliste de la FM 105 dépêché à la morgue avait annoncé la présence de plus de cent mille personnes. Après une veillée mortuaire digne des plus grands, il a avait été transporté dans d’une longue procession de fans, de mototaxis et de forces de l’ordre vers le cimetière de Sodiko à Bonabéri, où il repose désormais.

Pourquoi je rédige un article sur un artiste qui nous a quittés il y a déjà plus de dix-huit ans? C’est tout simplement parce qu’il y a quelques jours, quelqu’un de mon voisinage a mis l’une de ses chansons, « J’aime tout le monde » en l’occurrence. Elle m’a replongé dans cette époque et a ravivé tous ces souvenirs. Et elle m’a permis de réaliser, une fois de plus, quel immense virtuose il fut. Elle m’a donné envie de raconter ce petit moment de vie, de rendre hommage à l’étoile filante qu’il fut.

Par René Jackson (Twitter : @PandaVRJ)

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