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Eric Chinje: «Même dans un siècle, le Cameroun ne sera pas émergent»

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Une rencontre de fortune. Journaliste à la Cameroon radio television entre 1986 et 1991, il a été tour à tour correspondant de Cnn World Report et pigiste pour Bbc World Service, Voice of America et la radio Deutsche Welle. Puis pendant 16 ans, il a été porte-parole à Washington Dc aux Etats-Unis d’Amérique de la Banque mondiale sur des affaires africaines.

Entre 2004 et 2008, il a été directeur des affaires extérieures et de la communication de la Banque africaine de développement à Tunis. Et depuis quelques semaines, il est directeur de l’African Media Initiative. Nous l’avons rencontré à l’aéroport de Port Elizabeth en Afrique du Sud, le 8 septembre 2014. Il s’y était rendu pour un exposé à la 18ème conférence Highway Africa à l’Université de Rhodes à Grahamstown dans la province du Cap oriental. Loin des défis qui l’interpellent actuellement à Nairobi au Kenya, il a bien voulu partager avec Le Messager sa vision du Cameroun, les difficultés, Boko Haram, les Accords de partenariat économique, les propositions de solutions etc. La star du petit écran a fait le tour. Lisez plutôt !

Quel est le regard que vous portez de l’extérieur sur le Cameroun aujourd’hui?

C’est mon pays et j’y pense tout le temps. Même s’il ne m’arrive pas très souvent d’y aller, je me bats pour y être au moins une fois par an. Le Cameroun m’est cher et chaque fois que je médite, je me pose beaucoup de questions. Pourquoi tant de potentialités naturelles et humaines ne nous profitent pas ? Que faire pour que ce pays soit à la place qu’il mérite ? Le Cameroun est parmi les quinze premières économies du continent africain aujourd’hui pourtant nous devrions être parmi les cinq premiers si nos ressources étaient bien exploitées. Mais pourquoi on n’y arrive pas ?

 Nous vous renvoyons la question. Pourquoi à votre avis le Cameroun piétine encore sur le plan économique ?

C’est un problème de vision. Il faut avoir une vision et travailler à obtenir les résultats escomptés. Il ne suffit pas de dire que le Cameroun sera émergent en 2035. Tel qu’on est parti, on ne sera pas émergent même dans un siècle. Il faut une vision que chaque Camerounais doit internaliser. Qu’on soit planton, ministre, chauffeur, ménagère ou chef d’entreprise etc. que chacun à son niveau épouse l’idée et agisse en conséquence. Nous avons la chance d’avoir des piliers sur lesquels on peut bâtir notre économie. C’est un avantage par rapport aux autres nations. On peut mettre en place un système de transformation de valeurs ajoutées et casser avec ce passé qui a toujours voulu qu’on soit exploité par les colons et aujourd’hui par nous-mêmes. On peut encourager et créer des structures nécessaires, et surtout orienter l’éducation autour de cette vision. Il y a beaucoup à faire mais tout commence par une vision. C’est parce que nous n’en avons pas et que la société camerounaise n’est pas organisée, que nous avons des problèmes de chômage, difficultés de création d’emplois, d’infrastructures etc. Et même sur le plan physique, le pays n’est pas attrayant. Rien n’évolue. Yaoundé a la même allure depuis des années. Idem pour Douala et d’autres villes. C’est extraordinaire ! Allez au Tchad et voyez le chemin que ce pays a fait en 10 ans seulement. Chez nous, on stagne, on ne bouge pas. Mais voyez ce que les Camerounais font quand ils sont à l’extérieur. Dans tous les pays d’Afrique, il y a un Camerounais qui a investi. Je suis allé en Namibie et j’ai trouvé un Camerounais dont tout le monde parlait, au Botswana, au Libéria et même au Sud Soudan, un pays en guerre. Les Camerounais sont installés et excellent par leurs potentialités.

 Pourquoi ces derniers ne se font remarquer qu’ailleurs alors que le pays a besoin d’eux ?

C’est un ensemble de choses, c’est un système. Evidemment il y a des instruments politiques qu’il faut utiliser comme le Parlement qui pose des questions et qui exige des actions du gouvernement. On ne peut pas évoluer avec un Parlement qui ne fait qu’endosser ce que le gouvernement fait. La société civile camerounaise est presqu’inexistante, la presse n’aide pas, ni le gouvernement, ni la société ni elle-même. Il y a des problèmes à tous les niveaux. Quel est l’avis des médias sur les questions d’agriculture, l’exploitation de nos ressources, le chômage ? Ils sont absents.

L’une des actualités qui défraie la chronique depuis quelque temps au Cameroun, c’est les enlèvements supposés de Boko Haram. Quelle appréciation faites-vous de la riposte du gouvernement?

Depuis que l’affaire Boko Haram est devenue une préoccupation majeure, je n’ai pas été au pays. Mais je lis comme tout le monde et je pose des questions pour comprendre. A mon sens, ce problème est le reflet de la société camerounaise. Pour vaincre Boko Haram, il faut que nos frères et sœurs de cette partie du pays concernée jouent la carte nationaliste à fond. Mais comment le faire si les gens n’y croient plus. C’est pourquoi j’insiste, l’affaire Boko Haram est le reflet de l’état d’esprit au Cameroun. Aucun Camerounais ne voudrait que ce qui se passe au Nigeria le soit au Cameroun. Mais si Boko Haram arrive à infiltrer le territoire, ça veut dire qu’il y a un véritable problème de société au Cameroun qu’il faut résoudre avant d’affronter l’ennemi. Un dialogue national s’impose car, ce n’est pas seulement avec les armes qu’on peut vaincre ce groupuscule. Et à ce niveau encore, la presse n’a pas joué son rôle. Elle n’a fait que relayer des positions du gouvernement. Or en période de crise, elle doit être une force de proposition.

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 Peut-on déduire de vos propos, que les Camerounais ont atteint la maturité et que l’heure de la prise de conscience a sonné?

Quand je suis parti du Cameroun dans les années 70 pour aller étudier aux Etats-Unis, j’y ai trouvé des compatriotes et nous étions tous reconnus partout comme les meilleurs. Partout aux Usa, on parlait des Camerounais qui sont très intelligents. Un des grands journaux de la place World street avait fait un article en 1981 sur le Cameroun avec pour titre, «l’Ile d’intelligence et de prospérité dans une mer de chaos». Le journaliste qui avait fait l’article était parti du constat que dans toutes les Universités, les Camerounais sont parmi les meilleurs. Vous savez pourquoi nous étions si particuliers ? Parce que nous étions sortis d’un système éducatif qui marchait. C’était reconnu. Les Africains venaient étudier au Cameroun. Aujourd’hui, j’apprends que les jeunes Camerounais vont au Tchad, en Centrafrique, au Benin, étudier. Vous voyez où nous en sommes ! Le problème ce n’est pas seulement le régime mais la société toute entière. Regardez le football qui portait haut le nom du pays, on sème du bordel et les gens regardent. Nous sommes devenus amorphes.

 Tout n’est pas perdu. On peut quand même se réjouir des grands travaux engagés partout dans le pays. Il y a de l’espoir à l’horizon…

Je félicite toutes ces initiatives. Je croise les bras et j’attends. J’espère que le président va inaugurer Lom Pangar un jour, le deuxième et le troisième pont sur le Wouri, l’autoroute Douala-Yaoundé etc. C’est seulement avec l’aboutissement de ces travaux que je saurai que le Cameroun a amorcé sa marche vers le développement.

 Dans la logique de cette émergence, le Cameroun a finalement signé malgré l’opposition des chefs d’entreprises les Accords de partenariat économique. La ratification des Ape était-elle nécessaire pour notre développement ?

Je suis désolé qu’on soit encore à ce niveau. Nous laisser imposer quoique ce soit par l’Europe. Les Européens ne protègent que leurs intérêts. Ce n’est pas pour quelques centaines de dollars qu’on va s’engager à perte. On devait expliquer aux Camerounais qu’on ne doit pas signer ces accords de partenariats économiques et en retour, payer le prix pour quelques mois et à la sortie, être libre et grand. Pour le faire, il faut des politiques conséquentes que nous n’avons malheureusement pas. C’est pourquoi nous avons opté pour la solution de la facilité. Et le Cameroun ne peut jamais émerger si on maintient cette gestion de notre économie

 Concrètement, que faire pour que le Cameroun soit émergent un jour si ce n’est en 2035 ?

Je reviens encore à la vision. Il faut l’avoir et amener tous les paliers de la société à l’internaliser, l’accepter et y travailler. Les gens réfléchissent peu chez nous et nous ne travaillons pas. Nous dormons, nous sommes dans les églises. Tout le monde veut aller au paradis. Mais si c’est ce que nous voulons, c’est facile. Pour aller au paradis, on n’a pas besoin de routes, des écoles, des hôpitaux, d’une économie qui marche. Réveillons-nous !

 Après la presse, la Banque mondiale, quelle est votre actualité en ce moment ?

Je viens d’accepter un poste à Nairobi au Kenya comme directeur général de l’Initiative pour les médias en Afrique créée par des bailleurs de fonds. Les mêmes qui créent toute institution publique internationale en Afrique. Elle a pour missions d’améliorer le cadre dans lequel les médias travaillent, le produit médiatique, rapprocher le travail médiatique des priorités de développement des pays d’Afrique. C’est par exemple l’un des freins au développement du Cameroun. Pour qu’il y ait développement, il faut le changement de mentalités et pour le faire, les médias doivent être impliqués. C’est la raison de ma présence cette année à Highway Africa en Afrique du Sud. J’avais un exposé à faire. Nous travaillons ensemble et avec d’autres structures internationales. Il est impossible de rester en marge de la technologie aujourd’hui. Le Cameroun peut la vulgariser mais pour des raisons politiques, on n’arrive pas à le faire. Pourtant on a un réseau établi partout en Afrique qui peut le faire. Au Kenya, on cherche aujourd’hui à donner à chaque enfant du primaire, un portable C’est le débat actuel. Chez nous par contre, il y a encore des journalistes qui n’ont pas de téléphones connectés à Internet.

 Entretien avec Adeline TCHOUAKAK, à l’aéroport de Port Elizabeth

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