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Enoh Meyomesse se prononce sur la manifestation de Paris

Enoh High Res Photo

Au mois de février 1983, lors de sa toute première visite officielle à Paris en qualité de chef d’Etat, le président de la République avait pris soin de déclarer officiellement à la presse française sur le perron de l’Elysée à l’issue de son tout premier entretien avec François Mitterrand : « au Cameroun, désormais, il n’est plus nécessaire de gagner le maquis pour exprimer ses opinions ». Autrement dit, il ouvrait la voie à l’expression libre dans notre pays, autorisait ses compatriotes à dire dorénavant à haute voix ce qu’ils pensaient sans crainte de représailles, ni pour eux-mêmes,ni pour leurs familles. Et il a joint le geste à la parole. Les étudiants contestataires en France, comme leurs parents, ont progressivement – le temps que la police camerounaise s’adapte au contexte nouveau – cessé d’être inquiétés pour leurs opinions. Moi-même j’en faisais partie. Nous n’étions plus arrêtés à l’aéroport de Douala lorsque nous y débarquions. Au mois de novembre 1983, alors que je descendais du Combi en provenance de Paris, j’avais été interpellé par un des agents de police chargés du contrôle des passagers, et conduit au poste de police, pour avoir été trouvé dans mon sac à main un journal que je publiais à Paris, « Demain le Cameroun ».Son patron l’avait aussitôt et devant moi blâmé, en lui rappelant vertement que les choses avaient totalement changé. Et, effectivement, tout a progressivement changé au Cameroun depuis ce temps-là, on s’y exprime désormais librement. Donc, les manifestants de Paris, n’ont fait que se conformer à la libre expression que le président de la République a autorisé les Camerounais à pratiquer. Et je demeure convaincu que lui-même a eu la même lecture des choses que moi. Il s’est maintes fois déclaré démocrate. Et à notre connaissance, il ne s’est jamais dédit.

Les supers défenseurs de Paul Biya à l’œuvre.

Tout autour de lui, cependant, les gens ont entrepris de dramatiser l’événement, naturellement dans le but de se passer pour ses grands défenseurs, selon le principe bien connu de « tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute ».

Ne mangent-ils pas grassement dans sa main ? Grâce à lui, ne sont-ils pas devenus millionnaires, voire même milliardaires ? Des communiqués de presse se sont mis à fuser, des journaux à traiter les manifestants de Paris de « voyous sans papiers », etc. Je dis non, il n’en est rien. Les proches du président de la République ont trouvé par là un moyen pour tenter une fois de plus de se distinguer à ses côtés, car un grand nombre d’entre eux, dans l’incapacité totale de produire des résultats satisfaisants aux fonctions où ils ont été nommés, sont en quête de ce genre d’événements pour redorer leur blason auprès de lui en montrant combien il leur est cher, afin qu’en retour, il ferme les yeux sur leurs médiocres résultats. Où en est le cinquantenaire de la réunification ? Le cabinet civil n’en était-il pas responsable ? Ce service n’a-t-il pas mis le président de la République dans l’embarras au pont où celui-ci n’a plus été en mesure d’évoquer ce sujet lors de ses vœux à la nation le 31 décembre ? En tout cas, telle est la première des choses que je peux dire.

Les véritables causes de la manifestation.

La deuxième est la suivante : pourquoi y a-t-il eu cette manifestation ? A cette question, trois réponses. Premièrement : les manifestants de Paris, comme d’innombrables autres Camerounais, sont outrés par le verdict inique du tribunal militaire me condamnant, le 27 décembre 2012, sur ordre du Ministre de la Défense, à une peine de sept (7) années de prison, en guise de règlement de comptes, parce que ce monsieur détient une parcelle de pouvoir au Cameroun, et ne souffre pas d’admettre qu’un natif de la région du Sud comme lui, tel que je le suis, ne partage pas sa vision du Cameroun, à savoir utiliser le peuple comme essuie-pieds, comme paillasson,pour obtenir des promotions à Yaoundé.

En effet, faut-il le rappeler ? Ma condamnation a été débattue tout au long d’une longue concertation entre le lieutenant-colonel commissaire du gouvernement (procureur) du tribunal militaire de Yaoundé, le colonel directeur de la justice militaire au ministère de la défense,le ministre de la défense en personne, et le colonel président du Tribunal militaire qui a docilement exécuté les « instructions de sa hiérarchie » – très probablement parce que celles-ci l’arrangeaient lui-même. Est-ce cela dire le droit ? Où sont, dans ces conditions, la séparation des pouvoirs entre l’exécutif et le judiciaire, l’indépendance de la magistrature ? D’où vient qu’un ministre, fut-il de la défense,se permette de décider d’une sentence ? Est-il juge ? Est-ce cela l’Etat de droit ? Une telle pratique n’est-elle pas scandaleuse ? N’est-il pas normal que l’on s’en révolte ? Ne déshonore-t-elle pas notre pays ? Ce personnage en a-t-il mesuré l’impact sur le plan international ?

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Après une longue navette administrative et une tout aussi longue discussion entre sa « hiérarchie » et lui, le commissaire du gouvernement (procureur) a fini, de guerre lasse, par proposer une peine de cinq années ferme à mon endroit et l’a transmise à ses supérieurs. Le directeur de la justice militaire, pour sa part, a voulu faire du zèle dans le but d’être bien vu de son patron le ministre – tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute – et a rajouté deux ans.On est ainsi passé de cinq (5) à sept (7) ans, et le ministre, plus que satisfait, a validé, « Tr au TM pour Exécution et CR » : telles étaient ses instructions au crayon à bille à la droite du document qui est parvenu au Tribunal militaire pour « exécution », et qui naturellement portait sa griffe. « Tr », est l’abréviation de, « transmettre », « TM », celle de « Tribunal militaire », et « CR », celle de « compte rendu ». L’épilogue de cette ignominie, a été que, le jour de la sentence, lorsque le président du tribunal militaire s’était éclairci la voix pour lire la condamnation, le commissaire du gouvernement s’est subrepticement éclipsé de la salle d’audiences, à n’en pas douter troublé par sa conscience. Et le président du tribunal, quant à lui, après avoir prononcé sa sentence, m’a pratiquement imploré d’interjeter appel, (la scène était pathétique), tellement lui également avait très probablement mauvaise conscience pour l’ignoble acte qu’il venait de poser. Il s’était aussitôt levé, et est parti se barricader dans son bureau. On ne l’a plus revu de la journée. Bref, les deux compères étaient plus que mal dans leur peau. Naturellement, il faut ajouter qu’il y a eu fabrication de faux témoins au nombre de … dix (10) ! Finalement, un seul (1), l’unique qui était réel, est apparu pendant les débats, et n’a pas témoigné contre moi. Mieux encore, a témoigné en faveur de l’un de mes coaccusés. Le conteneur de fusil que j’étais accusé, par le ministre de la défense, d’avoir acheté pour assassiner Paul Biya, s’est ramené à un misérable petit fusil qu’on aurait découvert dans la broussaille… C’est avec celui-ci que je projetais de tuer le président de la République, toujours selon cette excellence, et prendre le pouvoir. Et évidemment, je suis allé vendre de l’or à Singapour. Mais comment le sait-il, dès lors qu’il n’y était pas avec moi ? Enfin, faut-il rappeler que l’auteur supposé de l’acte de braquage qui m’est incriminé n’a écopé que d’une peine de … deux années (2) seulement, pendant que moi, le « complice », je me suis retrouvé avec une de sept ? Autrement dit, le « complice » est devenu plus coupable que l’auteur au point d’avoir deux fois et demi sa peine. Cela a plu à Mebe Ngo’o, mais est-ce encore le droit ?

Par conséquent, s’il existe une personne à blâmer pour ce qui s’est passé à Paris, ce ne sont certainement pas ces Camerounais qui scandaient mon nom devant le président de la République, mais plutôt son ministre qui s’est immiscé dans une procédure de justice au point de décider à la place des juges, afin de régler un compte personnel. Il a certainement l’habitude de le faire, sauf que cette fois-ci, cela n’est plus passé sous silence.

L’unique moyen à la disposition des personnes ayant manifesté leur mécontentement.

Pourquoi y a-t-il eu manifestation à Paris ? Deuxième réponse : à n’en pas douter, c’était le seul moyen, à la disposition des manifestants, pour communiquer avec le président de la République. En effet, faut-il rappeler que l’entourage de ce dernier a réussi l’exploit de l’emmurer dans son palais, et de rendre ainsi impossible toute communication et tout accès à lui. Tous les Camerounais le savent, il est inutile de remettre quelque document que ce soit à qui que ce soit du cabinet civil comme du comité central du Rdpc, où à un ambassadeur du Cameroun à l’étranger, à un ministre, etc., à l’attention du président de la République. Celui-ci sera purement et simplement déchiré et jeté à la poubelle. Si d’aventure son contenu s’avérait attrayant pour l’intermédiaire,ce dernier, tout au plus, s’en approprie et le présente alors à son destinataire comme émanant de lui-même. Mieux encore, c’est connu, aucun des proches du président de la République ne dit du bien d’aucun autre Camerounais, quel qu’il soit. Jamais. Tout le monde est présenté en nullité, en vaurien, en raté, en aigri, etc., les seuls valables étant eux-mêmes. Enfin, par avance, les Camerounais vivant à l’étranger sont une race dont les seigneurs au gouvernement à Yaoundé, et plus particulièrement tout autour du président de la République, se méfient au plus haut point, à cause de leur liberté de pensée. Les bons Camerounais à leurs yeux, sont uniquement ceux qui leur font des génuflexions à longueur d’année, les présentent au public comme les seules « élites » de leurs départements, les aident à rédiger de dithyrambiques, insipides et ennuyeuses motions de soutien, bourrent les urnes pour eux pendant les campagnes électorales, bref, font le sale bouleau à leur place, afin d’être bien vus du dirigeant suprême du pays.

Inutile de remettre un document à notre ambassadeur à Paris pour manifester quelque indignation face à mon ignoble condamnation, ce dernier allait le jeter à la poubelle ; inutile non plus de le remettre à un membre de la délégation présidentielle, il allait également le jeter à la poubelle, si jamais même il daignait accepter de le prendre.Il ne restait plus que la confection de pancartes et de mots d’ordre à aboyer devant le président de la République, et mon portrait à lui présenter. Il s’est ainsi agi d’une sorte d’expression directe entre des citoyens outrés par l’opacité de l’entourage de leur dirigeant suprême, et ce dernier. Il ne faut rien y voir d’autre.

Enoh Meyomesse

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