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Enoh Meyomesse parle: «je suis victime du rouleau compresseur bulu»

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Tout récemment, l’opinion nationale a été ébranlée par la nouvelle d’un coma dans lequel aurait sombré l’écrivain et homme politique Enoh Meyomesse à la prison de Kondengui où il se trouve en détention. Puis, sa demande de liberté provisoire introduite auprès de la Cour d’appel du Centre a été rejetée. Le Messager est allé à sa rencontre…[…]De toute façon, dans les toutes petites têtes des « élites » bulu qui gravitent autour du président de la République, l’idée qui domine est que le pouvoir devrait leur échoir

Votre demande de liberté provisoire a été récemment rejetée. Que vous suggère cet état de chose ?

Grosse déception ! En effet, dès lors que le commissaire du gouvernement (procureur, Ndlr) avait, lors des plaidoiries à ce sujet, donné son accord sans réserve aucune, pour mes compagnons et moi car nous l’avions tous demandée, moi je pensais que la messe était dite. En conséquence, en me rendant au palais de Justice au sortir de mon hospitalisation, je pensais que j’allais simplement m’entendre dire, « Monsieur Enoh, allez faire vos bagages, vous rentrez chez vous ». Les juges entrent dans la salle. Ils appellent en premier notre affaire. Nous nous levons. « Après patati patata … la Cour a rejeté, à l’unanimité, vos demandes de liberté provisoire. Affaires suivante… ». Nous étions groggy. Pour ma part, je suis retourné m’asseoir sans plus véritablement rien y comprendre, tellement, lors de la séance précédente, les mêmes juges avaient donné l’impression qu’ils étaient tous d’accord pour nous l’accorder. Alors, lorsque j’ai entendu qu’ils ont plutôt à l’unanimité rejeté nos demandes… Au bout d’un moment, j’ai haussé les épaules, et me suis mis à penser à tout autre chose. Vers 16 heures, j’ai demandé à être reconduit en prison, étant donné que mon hospitalisation était achevée. Ce qui a été fait, sans attendre les autres détenus. Le lendemain matin, c’est-à-dire vendredi le 19 septembre, un codétenu m’interpelle dans la cour centrale : « Enoh, j’ai un message pour toi ; il ne faudrait pas en vouloir aux juges pour ce qui s’est passé hier ; ils ont reçu  des pressions d’en haut ; un personnage haut placé et qui se situe dans l’entourage du président de la République a téléphoné aux juges pour leur intimer l’ordre de ne pas t’accorder cette liberté provisoire que tu as demandée ; tes compagnons ont simplement écopé à cause de toi ; en d’autres termes, ils auraient été seuls, c’est-à-dire sans toi, ils l’auraient probablement obtenue ; j’ai reçu un coup de fil la nuit me demandant de te transmettre ce message… » Après avoir entendu cela, j’ai de nouveau haussé les épaules, et naturellement j’ai su d’où est venu le blocage, c’est-à-dire l’ordre. Je sais très bien qui me joue ces vilains tours.

Qui, selon vous, peut vous en vouloir ? 

Ce sont les mêmes qui m’ont jeté en prison, à savoir la prétendue «élite» bulu qui gravite autour du président de la République, et qui se positionne pour lui succéder au pouvoir. Pendant mon séjour à l’hôpital militaire, plein de copains qui hésitaient à me rendre visite en prison l’ont désormais fait dans ma chambre d’hospitalisation. Ils m’ont appris beaucoup de choses, de réjouissantes comme de désagréables. L’un d’eux m’a révélé qu’une réunion s’est récemment tenue entre un personnage haut placé du palais et deux ministres bulu plus un autre originaire de la région de l’Est, qui lui, à vrai dire, ne voulait guère assister à ce conciliabule, pour décider de mon sort. Il a été décidé, à l’issue de la rencontre, que je ne devais pas retrouver la liberté de si tôt au motif que je serais un caillou dans leur chaussure dans le Sud une fois Biya parti. Par ma «grosse gueule», je contrarierais leurs plans. A ce propos, je dois dire que la prétendue « élite » bulu au pouvoir est infiniment plus nuisible et négative que ne l’était celle fulbé jadis. Elle est par ailleurs infiniment plus lâche. Elle n’affronte jamais de face ceux qu’elle a identifiés comme ses ennemis. Non. Elle les poignarde plutôt dans le dos, tout en tentant, heureusement sans succès, de se présenter aux yeux des Camerounais, en angelots incapables de faire du mal à une mouche. De ce fait, tout autour du président de la République, ce ne sont pas des lionceaux qui gravitent, mais plutôt un ramassis d’hyènes affamées. Car le lion pour sa part attaque sa proie et la tue. Tandis que l’hyène attend la mort et le pourrissement de celle-ci pour venir la dévorer. Tant qu’elle est vivante, elle se garde bien de l’attaquer. N’est-ce pas ainsi que se comporte «l’élite» du Sud ? Qui attaque-t-elle de face? Pis encore, elle procède l’air de rien, à des empoisonnements, des arrestations, des condamnations par la Justice, des assassinats en bonne et due forme. N’est-ce pas elle qui a donné naissance au fameux concept de «rouleau compresseur  qui a immédiatement broyé Edzoa Titus, Engo Pierre Désiré, et bien d’autres encore, qu’elle avait identifiés comme ennemis dans la course au pouvoir ? C’est ce même «rouleau compresseur » bulu qui a liquidé, tout récemment encore, Ateba Eyene Charles, et, également, Abel Eyinga. A l’évidence, je suis sa prochaine victime.

N’êtes-vous pas un peu dur dans vos propos ou détenez-vous des preuves de vos allégations?

Quand je dis que la prétendue « élite » bulu au pouvoir est infiniment plus nocive que ne l’était celle fulbé jadis autour d’Ahidjo, c’est que, à part le cas de Mahondé, un ancien politicien de Garoua élu dans l’Arcam, (Assemblée Représentative du Cameroun en 1947, Ndlr) puis dans l’Atcam, Assemblée Territoriale du Cameroun, en 1952 et en 1956 (Ndlr), et finalement membre de l’Alcam, Assemblé législative du Cameroun en 1957 (Ndlr), qui donnait du fil à retordre à Ahidjo dans la Bénoué, et qu’Ahidjo, une fois au pouvoir, avait fini par anéantir, on ne compte pratiquement personne d’autre comme Fulbé persécuté par son régime. Mais, aujourd’hui, les Bulu le sont systématiquement par les autres Bulu, de l’entourage présidentiel. Ce sont eux qui ont crucifié Engo Pierre Désiré et qui, aujourd’hui, me créent toutes les misères du monde. Au lendemain de ma condamnation au tribunal militaire sur ordre du ministre bulu tout puissant patron de l’armée, il m’a été rapporté qu’un colonel bamiléké s’en serait pris à ce colonel bulu qui m’a infligé sept ans ferme, en ces termes : « que viens-tu de faire ? Un gars comme Enoh, nous les Bamiléké nous l’admirons, et toi, un Bulu, son propre frère, tu le crucifies ? Tu es cinglé ou quoi ? Un juge bamiléké n’aurait jamais condamné un intellectuel bamiléké comme tu l’as fait. Jamais. Pour rien au monde il l’aurait fait. Ne pouvais-tu pas le condamner avec sursis ? N’as-tu pas honte ? ».

De toute façon, dans les toutes petites têtes des « élites » bulu qui gravitent autour du président de la République, l’idée qui domine est que le pouvoir devrait leur échoir. Et de ce point de vue, je ne serais pas surpris d’assister à un « 6 avril Bulu », c’est-à-dire à une tentative de coup d’Etat de la part de ces individus après le départ de Biya, afin d’essayer de conserver le pouvoir. De toute façon, aujourd’hui, ils ne s’en cachent pas. « Après Biya, c’est  nous, et personne d’autre » : tel est leur mot d’ordre. Il existe ainsi actuellement au moins quatre « dauphins » autoproclamés parmi eux, et tous les Camerounais les connaissent, tellement ils ont de la peine à dissimuler leurs extravagantes ambitions. Nous avons par conséquent affaire, non pas à un mythique « G 11 » (Génération 2011) comme jadis, mais plutôt véritablement à un « G Bulu » (Génération Bulu). De tels individus, si par malchance, parvenaient à accéder au pouvoir, ce serait la catastrophe pour notre pays. Vraiment, que Dieu tout puissant  nous en préserve. Ils sont prêts à incendier le Cameroun pour conquérir le pouvoir, comme Néron avait incendié Rome, dans l’antiquité. Ils sont sans état d’âme.

A vous suivre, vous n’en voulez pas aux magistrats qui vous ont maintenu au cachot ?

Oui et non. Disons que, si comparaison était raison, l’administration de la prison de Kondengui a su résister, au moins à ma connaissance, deux fois de suite aux fameux «coups de fils de la présidence». D’abord, lorsque mes coaccusés et moi y sommes arrivés, nous l’avons su plus tard, bien entendu, un de ces mystérieux «coups de fils » avait ordonné au régisseur de nous enchaîner aux mains et aux pieds, pendant au moins une année entière, et de nous affecter au fameux «Kosovo», également pour une année au moins, quartier tant redouté des détenus, car étant l’équivalent de Sodome et Gomorrhe contemporain, tellement il s’y passe des choses abominables. Le régisseur et ses collaborateurs ont catégoriquement refusé d’obtempérer, au motif que c’est à eux, et à eux seuls, qu’il revient de décider à qui il faut placer des chaînes et qui il faut envoyer au « Kosovo». Si quelqu’un d’autre désire décider à leur place, eh bien qu’il se fasse nommer à l’un de leurs postes. Quelque temps après, un nouveau mystérieux «coup de fil » a ordonné au régisseur de me transférer à la terrible prison de Yoko, afin que j’aille y mourir. Tout le monde connait la sinistre réputation de Yoko, qui n’a rien à envier à Tcholliré ou Mantoum. Nouveau refus catégorique de l’administration de la prison : « qu’ils viennent le faire eux-mêmes, nous ne voyons pas pour quelle raison M. Enoh devrait mériter un tel sort, et puis, pourquoi un tel acharnement sur lui ? C’est un prisonnier sans histoire, pas de drogue, pas d’alcool, pas de bagarre, pas de téléphone, aucune plainte contre lui, rien…» Nous nous serions attendu à ce que les juges camerounais se comportent d’égale manière, eux qui sont pourtant « indépendants » de l’exécutif, et qui ont prêté serment de rendre justice au nom du peuple camerounais, et non pas au nom d’un « coup de fil de la présidence ou d’un ministre » quelconque.

Etait-ce également le cas, lors de votre passage devant le tribunal militaire ?

Malheureusement, tel n’a pas été le cas. Les juges du tribunal militaire,eux-mêmes Bùlu – c’est-à-dire ceux qui m’ont condamné –, étaient au garde à vous devant le Mindef, leur patron, un « Bùlu » également pur teint. Ils ont été si mal dans leur peau après ma condamnation, que le président du tribunal s’était barricadé pour la journée dans son bureau, tandis que le commissaire du gouvernement quant à lui était subrepticement sorti de la salle au moment du verdict. Il ne parvenait pas à assumer les conséquences de sa plaidoirie, lui qui avait requis pour moi une peine de sept années ferme, même si celle-ci avait été téléguidée par son grand patron. Quelques jours plus tard, il était venu à Kondengui recenser les détenus du tribunal militaire non jugés. Manque de pot pour lui, pendant qu’il rasait les murs, et priait certainement Dieu de ne pas me croiser, il est tombé nez-à-nez sur moi en entrant dans la bibliothèque. Il a sursauté comme s’il avait subitement découvert un serpent dans son lit. Je  ne vous dis pas son embarras… C’est à peine s’il ne s’était pas mis au garde à vous devant moi. En tout cas, il m’avait salué des deux mains, obséquieusement, en riant jaune…

Quid de la Cour d’appel ?

A la Cour d’appel, nous en sommes à exactement dix-huit renvois, je dis bien dix-huit, à raison d’un renvoi mensuel. Pour un dossier déjà en « l’état », selon le jargon judiciaire, à savoir déjà prêt à être jugé, c’est un peu trop. Dix-huit renvois, pas un de moins. Pour ma part, je n’ai plus d’état d’âme. Qu’ils décident de ne pas nous juger, ou même de confirmer le jugement téléguidé du tribunal militaire, je n’en mourrai pas. Qu’ils fassent ce qu’ils veulent. Il me reste quatre années à passer, ce n’est pas la fin du monde. De toute façon, telle est la vie d’un esprit libre, surtout dans des pays comme le nôtre où plein de gens sont foncièrement et de manière épidermique hostiles à la démocratie. L’écrivain Victor Hugo n’a-t-il pas connu l’exil parce qu’il critiquait Napoléon qui gouvernait la France ? Karl Marx n’a-t-il pas fui la Prusse (Allemagne) son pays, puis la France où il s’était réfugié, puis la Belgique, ayant échappé à une arrestation en France, pour s’installer finalement en Angleterre, où il a vécu jusqu’à sa mort, ayant encore échappé à une ultime arrestation en Belgique ? Mongo Beti n’a-t-il pas échappé à Fochivé sous Ahidjo en s’installant en France ? Que dire d’Abel Eyinga qu’Ahidjo avait fait condamner par le tribunal militaire de Yaoundé,et fait expulser de France pour avoir osé s’être porté candidat contre lui à l’élection présidentielle de 1970 ? Que je sois en prison à cause des petits Bùlu au pouvoir proches du président de la République, ne m’émeut guère. Ils finiront bien par partir, et moi par sortir. Et même si je ne sors pas, je ne serai ni le premier ni le dernier au monde à mourir en prison pour cause d’indépendance d’esprit. De toute façon, mes livres resteront parler pour moi, tandis que leurs immeubles seront tôt ou tard saisis. Et puis, qui se souvient des noms des ministres de l’époque de René Descartes, d’Aristote, de Platon, etc. ? Pourtant, leurs noms à eux sont demeurés éternels. Un écrivain est immortel. Mes détracteurs n’y peuvent plus rien, je figure désormais au panthéon des écrivains camerounais du 21ème siècle, et ça, ils n’y peuvent absolument rien. Mille ans après ma disparition, on continuera à parler de moi, mais eux ? Qui se souvient encore des noms des ministres de l’époque d’Ahidjo, alors que c’est tout juste hier ? Mais pourtant, on continue à célébrer la mort de Mongo Beti qu’ils ont pourchassé sans pitié des années durant. Il en sera exactement de même pour eux. Ils n’échapperont pas à ce sort, malgré leurs rutilantes VX, ni leurs châteaux des mille et une nuits construits sur le dos du peuple. De toutes façons, le Tcs (Tribunal criminel spécial) les attend tous. Ses portes leur sont grand ouvertes. Après le président Biya, même si c’est un Rdpciste qui reprend le pouvoir, celui-ci va tous les jeter en prison, ne serait-ce que pour imposer son pouvoir. Que dire alors si c’est un membre de l’opposition qui prend le pouvoir ? Je n’aimerais vraiment pas être à leurs places. Ils ont conçu le Tcs pour d’autres, et c’est ce même Tcs qui va les crucifier comme ils le font pour d’autres aujourd’hui. Tous leurs comptes bancaires cachés à l’étranger seront saisis. Leurs gosses ne bénéficieront pas de cet argent qu’ils ont volé. Qu’ils le comprennent bien. C’est ce qui se passera. Quand Haïlé Sélassié d’Ethiopie est tombé, on a fusillé cinq cents dignitaires de son régime. Ils doivent faire très attention quand ils persécutent les autres aujourd’hui…

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Depuis un certain temps la presse nationale fait état d’une dégradation avancée de votre santé, au point où certains confrères ont déclaré que vous vous trouviez à l’article de la mort. Qu’en est-il exactement ?

 Dans la nuit du mercredi 3 au jeudi 4 septembre 2014, vers une heure du matin, en descendant de mon lit pour me rendre aux toilettes afin de dégager encore la diarrhée dont je souffrais depuis la matinée, mon cerveau tout d’un coup a sombré dans le noir, et je n’ai tout juste eu pour ultime réflexe de survie que d’éviter de tomber au sol, le visage en premier, ce qui m’aurait fait culbuter du haut de l’escalier où je me trouvais déjà, et m’aurait inévitablement causé de grosses blessures pour ne pas dire davantage, en roulant inconscient jusqu’au rez-de-chaussée. Lorsque je me suis réveillé, plein de codétenus m’entouraient déjà. Ils m’avaient ôté le tricot que je portais, m’avaient transporté dans la cour et déposé sur des planches qui traînaient par là, et m’éventaient. Je transpirais à grosses gouttes et tout ce que j’avais dans mon ventre était déjà sorti sans que je ne le veuille. J’étais ainsi tout mouillé et tout sali. En plus, je m’étais mis à ressentir une irrésistible envie de vomir… Mon cerveau a de nouveau sombré dans le noir.Puis je me suis mis à entendre tout au loin de toutes petites voix qui disaient « poussez-le plus haut dans le lit … oui … comme ça … apportez de l’eau pour le nettoyer …» J’étais revenu à moi. Je me trouvais déjà à l’infirmerie de la prison.

Combien de temps êtes-vous demeuré inconscient ?

Impossible de savoir…

Quelle pourrait être, à votre avis, la cause de ce double évanouissement ?

Petite correction, il y en a eu un troisième, autour de 3 heures du matin. Déjà couché à l’infirmerie, j’ai voulu me lever pour rapprocher de moi le pot de nuit. Mon cerveau a de nouveau et immédiatement sombré dans le noir total. En revenant à moi, je me suis retrouvé étalé au sol, sur le dos. L’infirmier de garde s’est mis à me reprocher de n’avoir pas fait appel à lui.

Donc, trois évanouissements consécutifs…

Oui, c’est cela. Mais, il faut rajouter que c’était la troisième fois, en tout juste trois mois, que cela m’arrivait, à la seule différence que les deux premières fois, je m’étais évanoui dans ma chambre et une seule fois, uniquement,  après naturellement avoir rejeté tout ce que j’avais avalé comme nourriture. J’avais été toutes les fois interné à l’infirmerie de la prison et avais subi d’intensifs soins. Il s’y trouve un jeune médecin particulièrement appliqué dans son travail. Celui-ci a obtenu par la suite mon évacuation pour l’hôpital militaire, et a pris soin de venir me rendre visite, à deux reprises, dans mon lit d’hospitalisation. Cela m’a énormément touché…

Si je vous comprends bien, il s’agit là d’un mal récurent…

Parfaitement, qui a commencé ici en prison, et pour lequel je soupçonne une origine criminelle.

Que voulez-vous dire in fine ?

D’abord, l’enchaînement des crises est le même. Douleurs d’estomac, fièvre, diarrhée, vomissements, et, finalement, perte de connaissance. Ensuite, le surlendemain de mon incarcération à Kondengui, un camarade de promotion au lycée Leclerc et ex-ministre, me met en garde en ces termes : « surtout fais extrêmement attention à ce que tu manges, il ne fait pas l’ombre d’un doute que ceux qui t’en veulent choisissent de t’empoisonner, à présent que tu te trouves entièrement à leur disposition et probablement, hélas, pour longtemps…» Il faut dire qu’il avait été profondément outré d’entendre Issa Tchiroma me traiter de chef de gang, la veille au soir à la télévision. Puis, le temps s’est mis à passer. Voici qu’en fin d’année dernière, à savoir 2013, pendant que je marchais comme à l’accoutumée le matin dans la cour intérieure de la prison, un codétenu m’a interpelé en ces termes : «arrête-toi un instant s’il te plait ; j’ai un message extrêmement important et urgent pour toi ; toutefois, il m’a été interdit de te révéler l’identité de son expéditeur ; il m’a été demandé si je te connaissais, j’ai répondu oui ; alors j’ai été chargé de t’informer de la décision qui a été prise de t’empoisonner ; après t’avoir transmis ce message, je dois en rendre compte, ce que je vais faire immédiatement après que l’on se sépare ; alors, fais très attention à ce que tu manges…». Naturellement, j’étais abasourdi par ce que je venais d’entendre. Le lendemain encore, vers 17 heures, alors qu’il est déjà interdit de sortir des quartiers (la prison est divisée en quartiers où sont affectés les résidents, Ndlr), je reçois un appel pressant d’une amie du quartier féminin. Elle avait dépêché un codétenu de venir me dire qu’elle m’attendait dans la cour centrale de la prison, et qu’elle ne pouvait guère dormir sans m’avoir rencontré. Je l’y rejoins. «Il m’a été demandé de ne pas passer la nuit sans te communiquer ce message : on va t’empoisonner ;les Camerounais qui ont manifesté à Paris pour ta libération ne t’ont nullement servi, bien au contraire ; l’entourage du président de la République est extrêmement remonté contre toi ; il m’a été interdit de te révéler le nom de la personne qui m’a demandé de te communiquer ce message, mais sache que tu es quelqu’un de détesté ; alors, fais très attention à ce que tu manges, surtout, ne consomme aucune nourriture en provenance de l’extérieur ; m’as-tu compris ? Je m’en vais informer le monsieur qui m’a chargé de cette mission auprès de toi que j’ai déjà fait sa commission ; je répète, fais très attention à ce que tu manges…»

Inutile de vous dire  que je suis retourné dans mon quartier totalement bouleversé. Le sort de Félix Moumié m’étant désormais réservé, malgré le fait que moi je ne dispose nullement de sa dimension, je me suis mis à prendre des dispositions au cas où… J’ai gravé sur des CD tous les livres et documents divers que j’ai écrits depuis que je suis arrivé ici, et ai confié ces documents à des parents. Alors, vous comprenez que lorsque j’ai subi ma première attaque à l’estomac, je me suis dit : « ça y est, ils ont bien fini par m’avoir…»

Selon vous, vous seriez victime d’une tentative d’empoisonnement ?

Le médecin de l’infirmerie a déclaré qu’il s’agissait d’une « gastro-entérite aiguë». En langage commun, cela veut dire, « intoxication alimentaire.. » Donc, vous voyez, je ne suis pas très loin de la vérité, d’autant que je n’ai jamais connu ce mal auparavant, et surtout il intervient étrangement après les deux dernières mises en garde effrayantes que je vous ai évoquées…En tout cas, pour ma part, il s’agit d’un empoisonnement qui a raté. Vous savez, le Psaume 91, que je lis régulièrement, est sans équivoque sur ce point : «Celui qui habite sous l’abri du Très-Haut, repose à l’ombre du tout puissant. (…) C’est lui qui te délivre du piège de l’oiseleur et de la peste dévastatrice (…) Aucun mal ne t’arrivera (…) Tu marcheras sur le lion et la vipère … ».

Par la suite, vous êtes évacué à l’hôpital. Comment ça se passe là-bas ?

Très bien. Excellente surprise pour moi, l’hôpital est étincelant de propreté. La morgue qui en encombrait l’entrée a été délocalisée. Le personnel soignant est si attentionné que vous oubliez même que vous êtes dans un hôpital. Seules les lamentations des parents des personnes qui décèdent vous le rappellent. En tout cas, j’ai été extrêmement bien traité dans cet hôpital aux mains des militaires. Et à vrai dire, j’avais quelque appréhension en m’y rendant. Toutefois, je n’ai pas compris pourquoi subitement l’hôpital m’a libéré, changeant ainsi tout d’un coup ma date de sortie prévue un jour plus tard. C’est comme s’il avait flairé quelque coup tordu en préparation…Vous savez, AtebaYené, le notable éwôndô, originaire de Mvog-Mbi, qui avait commis la grosse imprudence de gagner les rangs du Sdf en 1991, au plus fort du conflit politique et tribal qui secouait le Cameroun en ce temps-là, est mort de manière fort étrange au cours d’une hospitalisation… Enfin, j’y reviendrai à une autre occasion en profondeur. Vous savez, tellement de choses peuvent se passer dans un hôpital, qui plus est, aux mains de mon pire ennemi…

Etes-vous au courant des manifestations de soutien en votre faveur et quelle en est votre appréciation ?

Pas vraiment. Vous savez, je ne dispose pas de radio ici, encore moins de téléphone, je n’ai qu’une télé que je regarde de temps en temps. Les informations de ce genre me parviennent avec beaucoup de retard et, naturellement, déformées. Je ne sais jamais exactement, ni ce qui a été dit, ni ce qui a été fait. Une chose est sûre, je n’en suis pas l’initiateur. De toute façon, la Police camerounaise dispose de suffisamment de moyens pour vérifier mes dires. Une fois dehors, c’est là probablement que je pourrai savoir qui a fait quoi, quand et comment. Ce n’est qu’en ce temps-là que je pourrai valablement me prononcer sur tout ce que j’entends depuis que je suis ici, de très loin. Petite précision qui en vaut la peine. Ils ne sont pas plus de trois les amis qui me soutiennent ici, tout juste trois. Et ceux-là, m’envoient de temps en temps un peu d’argent pour vivre. Lorsque j’apprends que des gens se mobilisent pour ma libération, je dis, tant mieux, mais, avant qu’ils n’obtiennent gain de cause, c’est-à-dire qu’ils parviennent à tordre la main à ces Bùlu qui m’en veulent, sont-ils simplement conscients du fait que parfois je passe des journées entières ici sans manger ? Voyez-vous ? Lors de ma première crise d’estomac, combien ont-ils réagi ? C’est ma pauvre fille qui s’est démenée comme un beau diable pour me trouver de quoi acheter des médicaments. Elle a contacté mes éternels trois uniques amis qui me sont restés, et ceux-ci m’ont fait parvenir de l’argent par elle. Qu’ont fait tous les autres dont j’entends les noms ici avec étonnement et dont certains ont changé de numéro de téléphone, au lendemain de mon arrestation, afin que je ne puisse plus les contacter ? Des aboiements à la radio, ok, mais, pourquoi ne viennent-ils pas me rendre visite ? Ils ont peur de se faire arrêter ? Qui leur a dit que l’on interpelle mes visiteurs, ou ceux de qui que ce soit, ici ? Malgré tout, je me dois de remercier un groupe d’étudiants de l’Université de Douala, que je ne connais pas,mais qui m’avait, au tout début de mon incarcération, fait parvenir la somme de 25.000 Fcfa, fruit d’une cotisation de soutien en ma faveur. Je ne puis oublier un tel geste. Quand je serai libre, puisque je finirai bien par l’être, je me mettrai à leur recherche…

Entretien avec Alain NJIPOU

Bibliographie d’Enoh Meyomesse.

Essais

La chute d’André-Marie Mbida,Les Editions du Kamerun, Yaoundé, 2007 ;

Le carnet politique de Um Nyobè, Les Editions du Kamerun, Yaoundé,2008 ;

La question tribale et la politique au Cameroun, Les Editions du Kamerun, Yaoundé, 2010 ;

Discours sur le tribalisme, Les Editions du Kamerun, Yaoundé,2013 ;

L’élite contre le peuple, Les Editions du Kamerun, Yaoundé, 2013 ;

Misère de la politique, Les Editions du Kamerun, Yaoundé, 2013 ;

La République amnésique, Les Editions du Kamerun, Yaoundé, 2013.

Romans

Mendomo Hans revient de guerre, Les Editions du Kamerun, Yaoundé 2012 ; La première indépendance, Les Editions du Kamerun, Yaoundé, 2012 ;

Dr Esisia, Les Editions du Kamerun, Yaoundé 2013 ;

Le massacre de Messa en 1955, Les Editions du Kamerun, Yaoundé2008 ; L’incendie du quartier Congo, Les Editions du Kamerun, Yaoundé 2009 ; L’élection, Les Editions du Kamerun, Yaoundé, 2014 ;

Résistance, Les Editions du Kamerun, Yaoundé, 2010.

Poésie

Poème carcéral,Les Editions du Kamerun, Yaoundé 2012 ; Prison poetry, Les Editions du Kamerun, Yaoundé, 2013 ; Le soleil ricanait, Les Editions du Kamerun, Yaoundé, 2007 ; ô  rêves perdus,Les Editions du Kamerun, Yaoundé, 2012.

Théâtre

Février 2008, Les Editions du Kamerun, Yaoundé, 2014 ;

La nomination, Les Editions du Kamerun, Yaoundé, 2014 ;

Le sous-préfet, Les Editions du Kamerun, Yaoundé, 2014.

Livres traduits en allemand et publiés en Autriche

Poème carcéral : Gedichte des häftlings in Kondengui

Mendomo Hans revient de guerre : AusdemKriegzurück

Livre traduit en anglais et publiés en Angleterre :

Poème carcéral : Jail verse, poemsfromKondengui prison.

Site web d’EnohMeyomesse :www.enohmeyomesse.net

© Le Messager : Entretien avec Alain NJIPOU

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