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Délestages : Jean Michel Nintcheu interpelle Basile Atangana Kouna

Délestages-JEAN-MICHEL-NINTCHEU

L’intégralité de la question orale adressée au ministre de l’Eau et de l’Energie.

Monsieur le ministre,

Le Cameroun vit une situation de quasi pénombre généralisée du fait des délestages agressifs subis par les populations. Il n’est de secret pour personne que la stratégie de vos officines consiste à jeter l’opprobre  sur les autres intervenants du secteur de l’énergie pour mieux diluer votre responsabilité dans cette tragédie qui incombe pourtant en grande partie à votre gouvernement.

Monsieur le ministre,

Chaque année vous vous réunissez avec les principaux responsables du secteur de l’électricité (Arsel, EDC, Eneo, les producteurs indépendants que sont KPDC et DPDC ainsi que la Sonara) à l’effet d’arrêter un plan de gestion de l’étiage qui s’étale de décembre à juin de l’année suivante. C’est ainsi qu’en 2014 sur la base de vos prévisions météorologiques, du niveau de disponibilité des centrales thermiques et de la probable hausse de la demande en énergie électrique, ce groupe de réflexion a émis des hypothèses pour parer au déficit d’énergie en 2015. Il était globalement question de mettre en service la centrale thermique d’Ahala située à la périphérie de Yaoundé qui dispose d’une capacité de 60 MW et la centrale thermique de Bassa Logbaba qui a une capacité de 50 MW.

La centrale thermique de Bassa Logbaba est en service depuis avril 2015. Le problème en termes de prévision pour l’année 2015 réside au niveau de la centrale thermique d’Ahala  qui a été mise en service du 17 mars au 17 avril 2015. Ce qui revient à dire qu’elle a fonctionné juste durant un mois.

Monsieur le ministre,

Qui avait la responsabilité de faire fonctionner la centrale thermique d’Ahala? Qu’est ce qui coince au niveau de cette centrale thermique depuis le 17 avril dernier si ce n’est le mauvais partage des rétro commissions au sein de la mafia, puisqu’il était question dans un premier temps de louer – ce qui est une curiosité bien camerounaise- à la société britannique Agreko une centrale thermique d’une capacité de 60 MW. Pourquoi n’avoir pas procédé à l’acquisition directe de cette centrale thermique pour qu’elle devienne une propriété de l’Etat du Cameroun? Le Cameroun est-il devenu tellement pauvre au point d’être incapable de se procurer une centrale thermique ? Pourquoi avoir opté pour une centrale thermique alors que des pays sont en train de transformer les centrales thermiques en centrales à gaz pour booster de façon significative leur production électrique. N’y a-t-il pas dans les tiroirs de votre ministère des projets de constructions de centrales à gaz ou de projets de transformation de centrales thermiques en centrales à gaz ?

Monsieur le ministre,

Le problème de délestage est également un problème de responsabilité dans la production et le transport de l’énergie électrique. C’est l’’Etat -et non les opérateurs du secteur- qui a l’entière responsabilité de définir la politique énergétique du pays. C’est ce que vous avez si mal fait à travers les différents contrats de concession signés avec les opérateurs du secteur de l’électricité. Pour masquer votre échec du reste pathétique dans la mise en œuvre d’une bonne politique énergétique, vous pointez,  dans une communication très mal inspirée et digne des films de science-fiction, un doigt accusateur sur l’opérateur avec lequel vous avez signé les différents contrats de concession. Dans le contrat que vous avez signé avec AES Sonel en 2011, est-il vrai que sur le plan technique vous avez limité la capacité de production de cet opérateur à 1000 MW au motif qu’il fallait diversifier les investisseurs dans la production de l’énergie électrique. Est-il vrai que cet opérateur a presque rempli son contrat en fournissant 997 MW sur les 1000 MW prévus dans le contrat de concession ? Si le monopole est à proscrire autant que faire se peut et la concurrence à encourager dans toute économie, il n’en demeure pas moins que la question que l’on est en droit de se poser est celle de savoir où sont passés les investisseurs qui devaient combler le gap de la production de l’énergie électrique (1200 MW) que vous avez refusé à cet opérateur ? En limitant la capacité de production d’énergie de cet opérateur sans avoir trouvé la combinaison idoine pour immédiatement rattraper le déficit, vous avez mis la charrue avant les bœufs. Est-il vrai que cet opérateur vous a fait part de sa volonté d’accroître sa production en énergie électrique ?  Pouvez-vous avoir le courage de dire dans cet Hémicycle que vous n’avez pas encore trouvé de partenaires économiques à même d’investir dans ce domaine pour rattraper le gap qui ne cesse de s’accroître? Pouvez-vous également avoir le courage de confesser à la Représentation nationale que le motif invoqué par ces investisseurs étrangers est que le fort risque d’instabilité politique du fait de la future transition brumeuse rend le Cameroun de moins en moins attractif en termes de business ? A quoi ont donc servi les innombrables missions -à coup de centaines de millions de FCFA à l’étranger aux frais du contribuable- effectuées par votre entourage à la recherche des cabinets d’étude ?

Monsieur le ministre,

Gérer c’est prévoir et c’est ce qui vous manque le plus.

Vous avez engagé le Cameroun dans la construction des barrages de retenue d’eau et non dans la construction d’un véritable barrage hydroélectrique. Des études sérieuses qui se trouvent manifestement dans vos tiroirs portent notre besoin en énergie électrique à l’horizon 2025 à 2500 MW. Ce qui suppose que même si Mekin (15 MW), Lom Pangar (80 MW) et Memvele (211 MW) tournent à plein régime, notre pays sera toujours en déficit d’énergie électrique.  Si ces trois barrages sont livrés dans les délais, cela constituera en juin 2017 un apport total en énergie électrique de 306 MW sur les 1300 MW de capacité de production actuelle. Soit une capacité totale de production d’énergie d’environ 1600 MW. De quoi couvrir juste trois ans de besoin supplémentaire qui est estimé à 100 MW /an. Que fera-t-on après 2018 si ce n’est qu’on retombera dans les mêmes travers de délestages. La solution est pourtant simple: il faut construire un vrai barrage sur le fleuve Sanaga au niveau de Nachtigal et de Som Mbengue qui, de l’avis des mêmes experts, fera porter notre capacité de production d’énergie électrique à 12.000 MW. Tout l’argent qu’on gaspille dans les différents barrages de retenue d’eau, réinvesti sur un seul vrai barrage, règle tous nos problèmes de déficit d’électricité. Malheureusement le régime auquel vous appartenez a pris l’option nullissime de multiplier les petits barrages pour des raisons connues.  Vous refusez obstinément d’opter pour cette solution d’un vrai barrage tout simplement parce que la multiplication des petits barrages de retenue d’eau induit de façon tacite la multiplication des rétro commissions qui permettront à la maffia d’avoir le nerf de la guerre quand sonnera l’heure de la transition au sommet de l’Etat.

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Sur un tout autre plan, tout le monde s’accorde à dire que le problème énergétique ne se trouve pas uniquement dans la production et le transport. Il se trouve également dans la capacité de nos gouvernants à définir non seulement une clé de répartition transparente et responsable au niveau de la distribution de l’énergie  électrique mais également dans la volonté de décliner le nombre exact de ménages et d’entreprises connectés ou connectables au réseau électrique dans notre pays.  Ce travail doit être fait par les démographes. Il faut un recensement objectif de la population camerounaise sur la base du nombre réel de ménages. Les chiffres du récent recensement de la population qui a été effectué en novembre 2005 et dont les résultats ont été publiés en avril 2010 ne reflètent aucunement la réalité. Prenons le cas de la ville de Douala. En 2007 dans le cadre du Projet d’infrastructure de la ville de Douala, une étude conjointe menée par la Banque mondiale, le Cabinet Louis Berger et la communauté urbaine de Douala avait fait état de ce que cette ville avait 2,5 millions d’habitants avec un taux d’accroissement démographique de 5,8%. Qu’est ce qui peut justifier, monsieur le ministre, vous qui avez par ailleurs vécu à Douala durant près d’une décennie, que le dernier recensement publié en avril 2010 relève que Douala dispose seulement de 1.931.977 habitants ? Voulez-vous nous faire croire qu’entre 2005 et 2010 il y a eu plus de décès que de naissances à Douala ? Combien y a-t-il d’entreprises et de ménages connectables et connectés en énergie électrique à Douala, capitale économique ? Combien y a-t-il de ménages et d’entreprises connectables et connectés à Yaoundé, capitale politique du Cameroun ? Combien y a-t-il de ménages et d’entreprises connectables ou connectés dans le reste du pays, ville par ville, région par région ? Avez-vous obtenu de votre collègue en charge de la planification les vraies données ? Les avez-vous transmises aux différents opérateurs exerçant dans le secteur de l’électricité ? Comment peut-on faire une planification réaliste quand les chiffres officiels des divers recensements transmis aux opérateurs lors des négociations  sont loin de la réalité? Il n’est de secret pour personne que la ville de Douala dispose d’au moins 4 millions d’habitants et que le Cameroun a au minimum 30 millions d’habitants. Comment peut-on dire que la région de l’extrême-nord est plus peuplée que la région du Littoral ? Même un aveugle qui entend juste les gens grouiller autour de lui dans ces deux régions ne saurait accepter une telle forfaiture. Pour avoir diminué pour des raisons électoralistes de plus du 1/3 les chiffres de la population et par conséquent le nombre de ménages, le régime auquel vous appartenez est de loin le premier responsable des délestages.

Monsieur le ministre,

Pour ce qui concerne la répartition l’énergie, est-il vrai qu’Alucam est le plus grand consommateur de l’électricité avec une consommation de 60% de la production et que le reste- soit 40%- va à la consommation domestique et au reste des entreprises ou ce qui en tient lieu ? Est-il vrai que les 60% consommés par cette entreprise ne représentent que 20% des recettes de l’opérateur en charge de la distribution ? Sinon quelle est la clé de répartition exacte de l’énergie produite ?

Monsieur le ministre,

Le passage de la Sonel à AES Sonel s’est faite dans une opacité suspecte. A combien AES Corporation a-t-il racheté la Sonel ? Quels étaient les termes contenus dans le cahier de charges ? Cet opérateur a-t-il rempli son contrat ? Depuis la recapitalisation, combien l’Etat a-t-il englouti dans les centrales thermiques pour parer aux délestages ? Combien de centrales thermiques ont été financées par l’Etat ? Combien de centrales thermiques sont la propriété de l’Etat du Cameroun ?

Parlant du passage d’Aes Sonel à Eneo avec pour nouvel actionnaire majoritaire Actis Holding qui est un fonds d’investissement anglais basé en Hollande.  Comment expliquer qu’un fonds d’investissement soit complètement absent de son pays de création? Actis Holding Cameroun est basé à l’Ile Maurice. Que fait une société camerounaise en Ile Maurice?

Plus grave, il m’est revenu qu’Aes Sonel devait reverser plusieurs centaines de milliards de FCFA à l’Etat du Cameroun au titre d’engagements divers non tenus. Pour couvrir et étouffer l’affaire, on aurait créé dans des paradis fiscaux des sociétés écrans à 5 barons du régime. Ces sociétés écrans ont pris par la suite des participations à Actis Ouganda et c’est cette filiale africaine du Groupe Actis qui a en réalité repris Aes Sonel. La cerise sur le gâteau est que pour hériter uniquement de l’actif et pas du tout du passif, on a changé la dénomination. Aes Sonel est devenu Eneo par un tour de passe-passe. Comme il n y a pas de crime parfait, Actis Holding Cameroun qui a englouti Eneo est actuellement présidé par le tout dernier Directeur général de Aes Sonel qui a vraisemblablement conduit les différentes transactions qui engageaient l’Etat qui détient 46% du capital de la nouvelle entreprise. Quel que soit le bout par lequel on prend cette affaire, le fait que le tout dernier directeur d’Aes Sonel a par la suite reçu une promotion au sein d’Actis Holding Cameroun, est la preuve qu’il y a eu délit d’initié. Si ce dernier avait plutôt défendu les intérêts de l’Etat du Cameroun lors des négociations, le nouvel acquéreur ne lui aurait jamais accordé une promotion.

Pouvez-vous décliner à la Représentation nationale la liste des barons ayant bénéficié d’importantes parts d’action dans ces sociétés écrans ?

Pour terminer monsieur le ministre,

Etes-vous au courant d’une enquête – menée en 2009 et rendue public en 2011 par ISL Ingénierie spécialiste mondialement reconnu et compétent dans les domaines des barrages, des infrastructures et aménagements hydrauliques, de l’énergie, de l’eau et de l’environnement- faisant état de ce que la dégradation du barrage de SONG LOULOU est telle que les digues peuvent céder à tout moment ? Le rapport alarmant faisait état des risques de rupture à tout moment de ce barrage du fait d’immenses failles visibles et du matériel vétuste et rouillé. Le même rapport faisait également état de ce que si ce barrage cède, en plus de ce que pratiquement tout le pays va sombrer du fait du déficit énergétique qui va doubler, Il y aura une lâchée brutale et incontrôlable des eaux qui causeront une catastrophe écologique jamais égalée en Afrique. La ville d’Edéa va être complètement engloutie avec le cortège de morts et de dégâts économiques et écologiques  inimaginables. Quelles dispositions avez-vous prises pour parer à cette catastrophe ambulante ?

Je vous remercie.

Par Jean Michel Nintcheu, Député de la Nation

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