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Cultures Africaines : La modernité au pas de la tradition

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Le développement industriel des pays africains pourrait passer par les traditions africaines. Tel est l’avis des chercheurs réunis du 18 au 21 juin dernier à Yaoundé, à l’occasion du colloque international organisé par le Centre international de recherche et documentation sur les traditions et les langues africaines (Cerdotola). Cet avis est partagé par les chefs traditionnels. Ces derniers pensent que la modernité ne doit pas être perçue comme un ennemi de la tradition. Mais plutôt comme un allié. «C’est la tradition qui est le terreau pour le développement», affirme Bruno Mvondo, chef traditionnel à Bityili, localité située à 5 kilomètres d’Ebolowa, la capitale régionale du Sud.

«Si on avait vécu par la tradition, on n’aurait pas détruit la nature, car la tradition impose des règles de vie. La pensée traditionnelle nous amène par ailleurs à avoir une autre considération du bien», poursuit-il. Pour Annick Julio Djampou Tchatchoua, chef supérieur de Bangou (Ouest Cameroun), «il n’y a rien de méchant dans la tradition. Dans la tradition, nous essayons de tirer ce qu’il y a de positif pour notre développement. Nous tendons à humaniser beaucoup de rituels traditionnels. Les mentalités ont évolué, les rituels aussi.» Bien plus, «les chefs traditionnels que nous sommes, sommes des précurseurs du développement», ajoute-t-il.

Bien que les traditions africaines soient de plus en plus menacées de disparition par les changements modernes dans le monde et même sur le continent, les garants de la tradition soutiennent que la culture et le développement vont de paire. Mais encore faudrait-il savoir à quoi renvoient ces deux notions.

«Quand nous parlons de développement aujourd’hui, on a l’impression que se développer, c’est ressembler aux autres. A ce moment là, je me pose beaucoup de questions. Qu’est-ce que c’est que la tradition ? Qu’est-ce que le développement ? Le développement dans la tradition ou dans les connaissances du développement ? Pour moi, on peut développer nos traditions sans être les esclaves des Occidentaux. La tradition doit se mettre sur le pas de la modernité, mais ne pas jeter ce que nous avons», argumente Kine Malon, chef traditionnel à Makak, un village du département du Nyong et Kellé, dans la région du Centre.

Mbombog

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«Ne pas se développer par rapport à sa tradition, c’est faire un développement superficiel qui dépend des autres», renchérit Bruno Mvondo. Le danger serait en effet de balayer la tradition. «Les Africains doivent d’abord renouer avec leurs valeurs culturelles perdues, les attributs reniés et aussi perdus, afin d’agir avec dignité et confiance en soi. Modernité et valeurs traditionnelles doivent être partagées et préservées afin de fournir une base pour “la promotion de la culture africaine basée sur les réalités concrètes du continent … [et] l’émergence d’un développement africain efficace et honnête.  Ces valeurs doivent être étroitement reliées aux réalités autochtones du continent»», déclarait, dans un article publié en ligne, Gaston Bappa, chef du village Ndjock-Nkong, dans le département de la Sanaga-Maritime (Littoral).

Spécialiste en Technologies de l’information et de la communication (Tic), ce «mbombog» est persuadé que les Tic permettront de sauvegarder les traditions africaines pour les  générations futures. A cet effet, Gaston Bappa a émis l’idée de la création d’une encyclopédie traditionnelle africaine sur Internet. Une sorte de Wikipédia africain qui sera alimenté par les contributions des utilisateurs, et va centraliser les connaissances culturelles et historiques de l’Afrique en une ressource publique. «Certaines personnes pensent que les traditions n’appartiennent pas aux technologies de l’information et de la communication. Mais si nous ne savons pas d’où nous venons, nous ne pourrons pas savoir où nous allons», déclarait-il en 2014 à Journalducameroun.com.

Les cultures africaines doivent s’ouvrir et apprendre les unes des autres en utilisant les dernières technologies de communication, dit-il. Elles doivent également se soumettre à un processus qu’il appelle «la synthèse culturelle», qui permet aux traditions d’évoluer, de se développer et de trouver une place dans le monde moderne. Le développement du continent doit donc s’appuyer sur les traditions qui fondent les sociétés africaines, mais tenir aussi compte des spécificités propres à chaque pays. «Il est important d’intégrer les variantes internes du pays, de prendre en compte les cultures internes et les institutions anciennes. Bref, toute l’intelligence et la priorité du continent africain», affirme le philosophe et politologue gabonais Grégoire Biyogo. «Il faut utiliser ces traditions pour construire ce dont nous avons besoin, pas ce dont on dit que nous avons besoin. Nous devons définir nos propres besoins et nos propres techniques à partir de notre environnement, de notre culture, de notre compréhension du monde», soutient la Guadeloupéenne Ama Matana, enseignante aux Etats-Unis.

Patricia Ngo Ngouem ( Mutations – Online )

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