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comment les autorités trafiquent des armes de guerre à l’est

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L’insécurité dans cette partie du pays est davantage alimentée par des affairistes et des hommes à la moralité douteuse qui se donnent à cœur de joie dans des forfaitures diverses.

Rien ne va plus entre le préfet de Yokadouma, Léonard Bello et son collaborateur, Avom Dang, le sous-préfet de l’arrondissement de Moloundou d’une part et les responsables du tribunal militaire de Bertoua, d’autre part. Au centre de la discorde, une affaire d’armes de guerre en circulation dans cette partie du territoire et alimentée par les autorités administratives et de maintien de l’ordre.

A l’instar de toutes les zones frontalières que l’Est Cameroun a en partage avec la République centrafricaine, l’arrondissement de Moloundou qui partage la frontière avec le Congo, ressemble à un « no man’s land », une espèce de jungle où les armes circulent, se vendent comme des petits pains. Un commerce bien fructueux qui permet aux affairistes et hommes à la moralité douteuse d’écumer cette frontière et de se donner à cœur joie dans une insécurité grandissante et les forfaitures de diverses natures : braconnages, vols à main armée, agressions armées.

Arsenal de guerre

En effet, les récents coups de poing de la gendarmerie a permis de comprendre que des centaines d’armes de guerre qui circulent dans les localités frontalières avec la RCA et le Congo Brazzaville sont l’œuvre de quelques autorités camerounaises. Selon des sources militaires, relativement à sa mission de police judiciaire et militaire, le commandant de la brigade territoriale de Moloundou, l’adjudant-chef Elah vient de produire 04 messages-Radio-portés adressés au commissaire du gouvernement près le tribunal militaire de Bertoua à travers lesquels il lui a fait tenir les différents matériels de guerre saisis, assortis des procès-verbaux y relatifs.

Le message Radio-porté du 04 août 2014 à 12h301, N°4-TO en destination du commandant de la compagnie de gendarmerie de Yokadouma et informant le sous-préfet de la saisie de 03 armes de guerre de marque Kalach, AK47 Escamotable N° ET0010N saisie par le chef de village Leké entre les mains d’un pygmée en fuite, AK47 N°70F5905 et un chargeur lors d’un contrôle de routine entre les mains de Mbeka Christian, AK47 Escamotable N° UA8237-1997 saisie au village Baka par le chef de secteur du Parc National de Nki, Voumia Yelima. Plusieurs autres messages-Radio portés seront à mettre à son actif notamment celui N° 004/4-TO du 18 août 2014 relatif à la saisie d’une arme de guerre Kalach AK47 N°4011566 au village Ndongo Pk 45 entre les mains d’un Pygmée nommé Minda, le  message Radio-Porté N° 005/4-TO du 1er septembre 2014 à 14h10 de la saisie d’une arme de guerre AK47 Escamotable N° 1976-38-7679 et un chargeur appartenant à un congolais et le message N°006/4-TO du 5 septembre 2014 à 14h de la saisie d’une arme de guerre AK47 N°5778 appartenant à un certain Moka Christian en détention à Yokadouma. Lesdits messages-Radio-portés s’achèvent tous par ces mots : « Armes seront acheminées après enquêtes commissaire gouvernement à Bertoua avec suspect ».

Déjà le 09 août 2013, le sous-préfet Avom Dang, qui s’est particulièrement distingué par son ardeur au travail à l’Est, a fait tenir à la présidence de la République le rapport N°01/R/B12.01/SP relatif à la cession des armes de guerre avec 80 cartouches de guerre aux bandits de grands chemins par des éléments du Bataillon d’intervention Rapide, BIR de Moloundou notamment le caporal Samuel Célestin Oulede, Mle T2009/10763 en service au 24e ULI/BIR/Yokadouma qui de concert avec certains de ses camarades prêtait son arme de service de genre GALIL ACE 23 N°040160022 avec 04 boîtes de chargeurs d’au moins 80 cartouches de guerre chacune de 5.56 mm à certains détenus dangereux de la prison de Moloundou pour «des braquages, braconnages à hautes intensités avec à la clé des centaines d’éléphants abattus ». «Au cours d’une énième opération de terrain, nous avons récupéré 77 munitions.

L’action coup de force, exécutée avec une artillerie de guerre, a permis de nous rendre à l’évidence qu’un caporal chef, élément du Bir, confiait son arme de guerre à des mains inexpertes. Lors de l’expédition, nous avons remarqué que deux des quatre chargeurs de munitions qu’il avait, étaient vidés de leur contenu», reconnait le sous-préfet Avom Dang. Toujours est-il que joint au téléphone, un proche du régisseur de la prison secondaire de Moloundou explique ces dérapages par le fait que des installations vétustes au sein de la prison les contraignent de laisser tous les prisonniers même les plus dangereux sortir dans la journée, faute de ration pénitentiaire et de gardiens de prison pour la garde. Après son exploitation, il s’est avéré que ces militaires du Bir opéraient avec les concours des dizaines de personnes de moralité douteuse qui bénéficiaient du soutien de certaines autorités de la place.

C’est ainsi que le 13 décembre dernier, le sous-préfet a saisi la haute hiérarchie d’une note N°02/R/B12.01/SP dans laquelle il a mentionné entre autres « Fautes graves régulièrement commises » les frasques du patron de la Direction Générale la Recherche extérieure de Moloundou, le commissaire de police Louis Tedondjo qui a développé tout un arsenal de guerre. Une opération qui a permis la saisie le 22 août 2013 d’une impressionnante cargaison de munitions de guerre et d’armes entre les mains d’un certain Baba Mpareto Frodolin.  Bien que le malheureux médite son sort à la prison de Bertoua, le haut fonctionnaire de la police n’a jamais été inquiété et il aurait continué à alimenter ses réseaux.

Mafia du préfet

Dans le message porté N° 0117/MP/B12 /SP du 17 septembre 2014, adressé au sous-préfet de Moloundou, sous la mention, « Très urgent », Léonard Bello, administrateur civil principal en service dans ce département depuis le 26 octobre 2012 accuse simultanément son collaborateur et le parquet de Yokadouma de complicité. « Des armes ont été saisies et déposées dans vos services et transmises par vos soins au parquet sans informations précises sur les détenteurs desdites armes compromettant ainsi le déroulement des enquêtes sur la provenance et le démantèlement du réseau de distribution», relève le message dans lequel le préfet a cru trouver un véritable bouc émissaire ou souffre douleur.  Une note controversée qui alimente les polémiques dans les couloirs du commandement territorial.

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Dans le rapport musclé et bien documenté, N° 04/R/B12-02/SP du 24 septembre 2014 adressé à sa hiérarchie relatif à la situation générale de la lutte contre la circulation massive des armes de guerre et de la grande criminalité dans l’arrondissement de Moloundou, le sous-préfet récuse énergiquement les allégations et les hallucinations de sa hiérarchie et parle même d’une manœuvre dilatoire dans l’optique de masquer  certaines vérités qui choquent.

« Le parquet suit de très prêt ce genre d’allégations qui ne peuvent relever que de la manœuvre d’intox. D’ailleurs, nous ne pouvons plus continuer d’accepter qu’une autorité administrative de ce genre écorne de manière ubuesque et gratuite notre grandeur », fulmine de colère, un magistrat instructeur au Parquet de Yokadouma.

Au Tribunal militaire (TM) de Bertoua, les proches du Commissaire du gouvernement, le colonel Pierre Abolo se disent scandalisés par « le rôle anti-républicain et trouble du préfet dans cette affaire de circulation des armes » dans son unité de commandement dont au niveau de la ville frontalière de Kenzou où on enregistre un nombre impressionnant de réfugiés centrafricains. Certaines sources au TM accusent directement et sans ambages le préfet d’entrenir un réseau d’armes de guerre à des fins inavouées, tout en indiquant qu’un «rapport dans ce sens serait en exploitation au  niveau de à la haute hiérarchie militaire à Yaoundé ». Ces sources expliquent que l’exploitation de quelques suspects transférés à leur niveau démontrent clairement l’implication des hautes autorités qui utilisent des pygmées et des villageois vulnérables pour assouvir leurs sales besognes et justifier cet état de chose par la porosité des frontières avec le Congo et la RCA.

Reste que pour rendre ridicules les agitations du préfet Bello, le commissaire du gouvernement de Bertoua affirme avoir réceptionné lui-même des scellés et des procès-verbaux ayant trait aux armes et minutions de guerre déposées par la brigade de gendarmerie  de Moloundou et non le sous-préfet ou encore moins le parquet de Yokadouma comme laisse croire le préfet Bello dans sa correspondance. Toujours est-il que le commissaire du gouvernement insiste sur des scellés du 17 juillet 2014 ouvert contenant 77 munitions de 7,62mm kalach, du 06 août  et 11 septembre 2014 contenant 04 (quatre)  fusils de guerre AK47.

Ainsi que des procès-verbaux transmis par l’adjudant-chef Elah de Moloundou notamment les PV N°140/2014 du 12 juillet 2014, PV N° 159 et 160 du 08 août, PV N°156 du 04 août , PV N° 186 du 02 septembre et PV N° 187du 05 septembre 2014 donnent des insomnies et démontre, à suffisance que le chef de terre local abat un travail de titan, bien au-delà des gémissements de sa hiérarchie. Joint au téléphone, le préfet Léonard Bello n’a pas souhaité s’étendre sur son éventuelle implication dans la circulation des armes en se contentant de nous demander de mener nos investigations. « Qui a dit que je dois aller dans le même sens que le sous-préfet de Moloundou et le parquet ? Le sous-préfet est sous les ordres d’un préfet. c’est normal que je lui donne des instructions », tranche, l’administrateur civil principal.

Règlement de comptes ou méchanceté ?

Beaucoup soutiennent dans les services du gouverneur à Bertoua que l’adjudant-chef Elah, commandant de la brigade de Moloundou est un sous-officier expérimenté qui mérite des félicitations de sa hiérarchie, tout comme le sous-préfet de Moloundou, Avom Dang, qui devrait normalement faire l’objet d’acclamations pour autant de prouesses et de réussites depuis sa prise de commandement le 08 mai 2013. Beaucoup de responsables militaires approchés à l’Est soutiennent que le chef de terre paie ainsi le prix de sa loyauté aux institutions de la République, de son amour inébranlable au travail bien-fait. Ironie du sort dans un pays où la médiocrité est érigée comme règle de conduite et primée en lieu et place de l’excellence, le chef de terre reçoit plutôt des menaces tant des complices que de sa hiérarchie, prompts à le livrer à la vindicte populaire.

Voilà jusqu’où peut aller le règlement de compte que le gouvernement de la République décrie avec vigueur et dont le chef de l’Etat en a fait son crédo. Pour l’administrateur civil, Avom Dang qui attend certainement des récompenses méritées de Yaoundé, il se sent de plus en plus en insécurité dans l’exercice de ses fonctions même s’il affiche un moral de fer. «Le Cameroun appartient  à nous tous et je ne laisserai jamais que la déstabilisation du pays entre et passe par Moloundou », lance-t-il en direction de ses détracteurs en précisant qu’une arme de guerre se négocie à 15.000, 25.000, 50.000 fcfa et même avec moins, à l’Est. En attendant la  réaction de Yaoundé, il joue la moins sur le cœur qu’il ne fait que ce qu’il à appris à l’école au cours de sa rude formation .

D’ailleurs, le gouverneur de la Région de l’Est, Samuel Dieudonné Ivaha Diboua, lors de sa récente tournée socio-économique et culturelle le 26 août dernier à Moloundou a été clair à l’endroit du sous-préfet. « Travaillez en étroite collaboration avec les chefs de villages tous les jours et que vous soyez à l’avant-garde de la lutte contre l’insécurité, la circulation des armes de guerre et la grande criminalité ». Jusqu’à quand devra-t-on reconnaître le mérite dans notre pays? Mais, il est temps que cesse cette navigation à vue et le culte de la médiocrité institutionnalisée dans cette partie du territoire par quelques représentants du pouvoir central dont le préfet de Yokadouma.

© Quotidien EMERGENCE : Jean Claude Fogno 

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