Les transes n’arrêtent plus de mettre certains de nos établissements scolaires en ébullition. Bépanda, quartier populaire de l’arrondissement de Douala Ve dans la capitale économique, a connu une effervescence particulière dans la matinée du jeudi 8 octobre 2015. Dix élèves du collège INTAC, un établissement d’enseignement secondaire général, sont en effet tombés en transe et conduits d’urgence dans divers centres de santé. Selon les riverains, ce n’est pas la première fois que des cas de transe sont signalés dans cet établissement d’enseignement secondaire privé.

Décidément, les transes n’arrêtent plus de mettre certains de nos établissements scolaires en ébullition. Du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, les commentaires vont dans tous les sens, laissant tout le monde pantois. Derrière ce phénomène, se cachent de nombreuses explications insondables. Il s’agit des vérités que les autorités publiques n’osent sans doute pas révéler dans le souci de préserver l’ordre public, et surtout la paix dans les communautés. Et pourtant, cela n’est plus un secret, avec la prolifération des groupes de prières et des sectes dans nos lycées et collèges, des pratiques maléfiques ont vu le jour, ces dernières années, au cœur de notre système éducatif.

Pour un phénomène qui se manifeste tant ici et là à l’intérieur de nos frontières et même au-delà (Sénégal, Burkina-Faso…), et qui a des conséquences certaines sur le moral des enfants, il y a lieu de s’en inquiéter. Phénomène naturel ou sorcellerie ? Le phénomène d’hystérie collective, qui frappe régulièrement les potaches de nos lycées et collèges, semble jusqu’à ce jour échapper à toute explication rationnelle. Bien que des commissions d’enquête soient toujours mises sur pied, les explications crédibles tardent pour rendre raison de ce phénomène dont l’ampleur commence à susciter l’inquiétude et la psychose chez les apprenants comme chez les membres d’encadrement pédagogique de nos établissements scolaires.


L’EQUATION ouvre le débat, lequel vise à circonscrire ce cliché, avec deux regards croisés. D’un côté, Maître Moukoko Ebanda Francis, exorciste. De l’autre, le Dr Félicien Ntone Enyime, psychiatre, pédopsychiatre, enseignant de psychiatrie à la Faculté de Médecine et de Sciences biomédicales à l’Université de Yaoundé I. A chacun d’en faire son propre jugement.

DR Félicien NTONE ENYIME (PSYCHIATRE, Pédopsychiatre, ENSEIGNANT DE PSYCHIATRIE)
« Les transes sont un phénomène compréhensible scientifiquement »

Quelle appréciation faites-vous du phénomène des transes qui sévit actuellement dans certains de nos établissements secondaires ?
Il s’agit d’un phénomène social, qui a manqué d’analyses, qui a eu tendance à s’étaler. Qu’un groupe d’élèves arrive à tomber, comme on dit, en transe, c’est un phénomène compréhensible scientifiquement. Si cela prend un caractère dramatique, c’est surtout parce que nous n’apposons pas de réponse au coup par coup. Il s’agit ici de réponses médicales et sociales. C’est le corps de l’enfant, généralement des adolescents. Mais ça se passe dans un contexte particulier, l’école. Cela doit interpeller son fonctionnement. Ça se passe aussi dans une société camerounaise en mouvements. Et plusieurs partenaires doivent se mettre ensemble pour trouver des solutions.

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On constate que dans la plupart des cas, ce sont des filles…
La composante exposition corporelle du vécu psychologique ou mental, partout dans l’univers est plus facilement exprimée par la fille que par le garçon. On a pensé depuis les temps anciens que l’hystérie était juste l’affaire des femmes. Ce n’est pas si vrai que ça. Les garçons l’expriment eux aussi, mais d’une autre façon. C’est une manifestation beaucoup plus observée sur le plan plus émotionnel chez la fille . Les garçons aussi présentent ces troubles. Toutefois, la fille, dans un environnement scolaire, peut et risque d’être beaucoup plus exposée au stress que le garçon. Tant il est vrai qu’il n’y a pas longtemps, la fille n’allait pas souvent à l‘école, c’est depuis quelque temps qu’on fait la promotion de la scolarisation de la fille. Mais certaines mœurs n’ont pas changé, et la fille reste une personne vulnérable, parfois exposée à des traumatismes.

Quid de l’influence de ces croyances mystiques, de ces sectes et nouvelles églises réveillées ?
L’école est un cadre particulier. Dans l’Adamaoua, nous avons vu comment l’influence religieuse arrive. L’école, ou elle est laïque ou elle est confessionnelle. Et quand elle est confessionnelle, elle a une pédagogie pour transmettre l’enseignement religieux. Mais lorsque l’école laïque devient le cadre de transmission de religion sans pédagogie, on est très surpris, parce qu’on se rend compte qu’un groupe de quatre élèves de 13 ou 14 ans sont là en train de convaincre leurs camarades de changer de religion. A cet âge, l’enfant a des doutes, des angoisses. S’il est d’obédience chrétienne à la maison et qu’on lui propose une autre école religieuse à l’établissement, il rentre à la maison avec le doute. Des conflits s’installent chez cet enfant, et il serait très important de le protéger de ces influences mystico-religieuses faites et conduites par des personnes elles-mêmes mal préparées à la pédagogie de la prédication. Je pense que transmettre une religion ne relève pas seulement de savoir parler de quelque chose. La théologie est une science, et on ne peut pas la laisser à des enfants encore jeunes. Il s’agit d’enfants en pleine adolescence, lorsque la construction de la personnalité est en cours, ils ne sont plus des enfants, ils ne sont pas encore des adultes. C’est des personnes fragiles, et il faudrait les protéger de toute influence néfaste pour leur développement.