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Cavaye et Niat sur des perchoirs éjectables

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Bien malin est celui qui peut prédire l’avenir de ces deux barons à la tête des chambres, basse et haute, du parlement à l’issue du processus de renouvellement qui aura lieu à l’ouverture de la session législative de mars prévue jeudi prochain.

D’après le règlement intérieur de l’Assemblée nationale, «les membres du bureau sont élus pour un an. Ils sont rééligibles» (article 11, alinéa 8). Le bureau est composé d’un président, d’un premier vice-président, de cinq vice-présidents, quatre questeurs, et de douze secrétaires. C’est à la tête de ce bureau définitif, qui préside les trois sessions ordinaires annuelles, que Cavaye Yéguié Djibril trône depuis 22 ans sans discontinuité avec le titre de président de l’Assemblée nationale (Pan). Si cette élection s’est toujours passée sans grand suspens, le député du Mayo Sava, dans la région de l’Extrême-Nord étant systématiquement reconduit au perchoir ces dernières années, a perdu toute son assurance à l’approche de la session de mars.

Les premiers coups de boutoir sur le perchoir du très honorable Cavaye viennent du Grand Nord. En février 2013, à l’approche de l’ouverture de la session de mars, une partie des élites des trois régions septentrionales se lève pour revendiquer la Primature. La sortie n’est pas anodine. En vertu d’une loi non écrite du Renouveau, les trois plus grandes responsabilités du pays sont partagées entre le grand Sud (présidence de la République), le grand Nord (présidence de l’Assemblée nationale), et la Primature (régions anglophones). En bousculant cette règle tacite, le septentrion veut redistribuer les cartes, remettre la main sur la Primature considérée comme un réel poste de pouvoir contrairement à l’Assemblée nationale. Certes, deuxième personnalité de la République, mais sans réelle emprise sur la vie de la nation parce que plus protocolaire. Voici ce que Parfait Siki, directeur de la rédaction du journal Repères écrivait alors: «si c’est une révélation pour certains, les témoignages puisés dans les milieux nordistes montrent que l’idée d’inverser l’équilibre régional en attribuant le poste de premier ministre au grand nord et le perchoir aux anglophones ne date pas d’hier et semble aujourd’hui bien mûre pour être exprimée. En effet, la comptabilité des avantages liés au poste de président de l’Assemblée nationale, occupé depuis 1992 par M. Cavayé Yéguié Djibril, originaire de l’Extrême Nord, apparaît déficitaire aux partisans de la primature. Pour eux, ce poste a plus servi l’individu qui l’occupe que les intérêts du Grand Nord. «Nous n’avons pas souvenance que du fait de Cavayé Yeguié Djibril et de la fonction qu’il occupe, le grand nord ait bénéficié de quoi que ce soit, comme s’il ignorait que s’il n’était pas nordiste, il ne serait pas là», dit une élite du Septentrion». 21 ans après Sadou Hayatou à l’immeuble Etoile, le grand nord salive encore sur la Primature.

Coup de Jarnac

Pour le député du Mayo Sava, la menace est réelle. Cavaye ne goutte que très peu ce coup de Jarnac, ce d’autant plus que l’homme reconnait in petto qu’il n’a pas le profil de l’emploi, donc qu’un changement de l’ordre établi ne lui profiterait pas. Heureusement pour lui, cette année-là, le prince va lui renouveler sa confiance. Mais fébrile, le Pan pense à se mettre à l’abri, et la mise en place du Sénat, intervenue quelques mois plus tard par convocation du collège électoral, va donner l’occasion à Cavaye Yéguié Djibril d’aller à l’assaut de la présidence de la chambre haute du parlement. Mais il se donne aussi par-là les moyens de perdre le sommeil. Sa demande, à peine voilée, au chef de l’Etat d’obtenir la présidence du Sénat va se heurter à l’indifférence de ce dernier, qui lui préfère Marcel Niat Njifenji. Dans les couloirs du pouvoir, on n’hésite pas à parler de trahison, Cavaye s’étant mis en conquête sans l’aval du président de la République. On prête d’ailleurs à ce dernier, l’envie de voir une nouvelle figure à la présidence de la chambre basse du parlement.

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Politiquement affaibli par sa conquête ratée du Sénat, le Pan va guetter avec anxiété la prochaine session élective du bureau prévue en mars 2014. Et c’est avec un énorme soulagement que l’élu du Mayo Sava va se voir reconduire au perchoir de l’Assemblée nationale. Ce soir du 17 mars 2014, Cavaye dégouline d’obséquiosité: «Monsieur le président je n’ai jamais trahi votre confiance. Je ne la trahirai jamais. Je le dis ici pour qui nul n’en oublie». Le Pan peut respirer. Du moins jusqu’à la prochaine bourde. Et Cavaye ne va pas la rater. Cette fois-ci c’est le controversé «appel de la Lékié » qui va donner l’occasion au Pan d’aller une fois de plus dans le décor.

Physiquement affaibli

En août 2014, le Pan s’est cru malin de répondre à l’ «appel de la Lékié qui avait implicitement indexé les ressortissants du septentrion comme des supplétifs de Boko Haram pour déstabiliser le Cameroun. S’arrogeant la proue d’une réponse des élites du Grand nord, le très honorable Cavaye va dénoncer «la stigmatisation des ressortissants du Grand nord», faisant de fait le jeu des élites de la Lékié. L’histoire retiendra que c’est sur le départ pour les Etats-Unis, que le chef de l’Etat a demandé à son président de l’Assemblée nationale de laisser faire les gesticulateurs du département de la Lékié. Mais le coup était déjà parti. Le cabinet du Pan a tenté en vain de retirer le communiqué de Cavaye qu’il avait fait distribuer dans les rédactions. Trop tard. Une fois encore le député du Mayo-Sava va se ronger les freins en espérant que le président Paul Biya ne fera pas cas de cet énième écart.

Par contre, sur les hauteurs de Nlkolnyada, où trône le Sénat, le président Niat peut se targuer de ne pas être aussi brouillon que son collègue de Ngoa-Ekellé. Mais l’ancien directeur général de la Sonel, la défunte société nationale d’électricité, sait que toutes ses sorties publiques sont scrutées, et que l’opinion nationale s’inquiète des quelques 80 ans qu’il porte si péniblement. En effet, le pas lourd et claudiquant du président du Sénat alimente les conversations sur sa capacité à assumer sa charge. Et la chute, en mondo vision, de son secrétaire général en janvier dernier au palais de l’Unité lors de la cérémonie de présentation des vœux des corps constitués a accentué la pression sur le bureau de cette chambre. Les deux présidents des chambres haute et basse du parlement n’ont peut-être foncièrement pas d’inquiétudes à se faire sur leur réélection, le président de la République étant distrait de la politique interne par la guerre contre Boko Haram, il reste tout de même une constance : Paul Biya a bâti une partie de sa crainte sur son imprévisibilité et son caractère versatile. Toute sa cour le sait.

Ludovic AMARA (Stagiaire)

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