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Les Camerounais ont-ils cessé de lire ?

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Un collègue s’amuse à un petit jeu. Appelons le «  livre contre téléphone portable ou tout autre objet : qui sera emporté par les voleurs » ? Le livre abandonné sur une chaise, dans une salle bondée, n’a pas bougé d’un iota. Le même livre « oublié » sur la malle arrière d’un véhicule, dans un parking très fréquenté, est lui aussi retrouvé intact des heures après, sans aucun stress.

Il n’y a même pas eu un curieux pour le feuilleter, de manière à identifier le propriétaire et lui restituer son bien. Autre lieu, même scène : les stands d’un salon du livre organisé dans les locaux de la Communauté urbaine de Yaoundé, il y a quelques années. « Les organisateurs avaient mis les petits plats dans les grands : de beaux livres pour tous les âges et à de petits prix. Pour ne rien gâcher, des rafraîchissements et des amuse-gueules gratuits avaient été prévus en grande quantité pour les participants. Il y avait même de la bière à pression. Et je vous assure, pendant deux jours, il n’y avait pas l’ombre d’un visiteur, même pas les badauds qui écument habituellement la zone. Je n’ai jamais oublié cette scène. D’ailleurs, j’ai compris ce jour-là que nous avons un problème avec les livres », confie une journaliste.

De nombreux intellectuels et acteurs de la scène littéraire déplorent avec justesse la « crise de la lecture ». Alors qu’aujourd’hui les jeunes semblent principalement concernés par ce désamour des livres, le phénomène touche l’ensemble de la société. Des plus petits jusqu’aux plus grands, parfois même des gens que rien ne devrait, a priori, tenir éloignés des livres. « J’ai des étudiants qui me disent qu’ils sont incapables de lire un livre qui n’a pas d’image. Ça c’est vraiment problématique. Vous connaissez combien de romans, essais… illustrés ? Qu’est-ce qu’on peut bien attendre d’un tel étudiant ? C’est clair qu’il ne fera jamais de la recherche. Que faut-il faire : lui apprendre à lire ? » s’étrangle un enseignant d’université, outré. « J’ai grandi dans une maison où il y avait beaucoup de livres, mes parents étant enseignants. Je dirais que je suis tombé dans les livres à la naissance. C’est ce que mes parents m’offraient en cadeau à Noël ou pour me récompenser à tout autre moment de l’année. Et mon père, enseignant de langues, nous obligeait à lire un livre par mois et lui en faire une note de lecture. C’est ainsi que ma passion pour les livres est née. Je suis capable de passer un week-end entier dans ma chambre, dès lors que j’ai un bon livre. Avec un tel background, je ne pouvais qu’embrasser une filière littéraire », avoue Pamela M., étudiante de Lettres modernes françaises à l’Université de Yaoundé I.

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Peu de personnes ont le regard qui brille comme le sien, à la vue d’un livre. « Bien des gens n’accordent aucune importance à la littérature de nos jours. C’est pour cela qu’ils peuvent emballer des beignets et autres marchandises dans des pages de livres ou de journaux », dénonce un observateur. C’est donc clair, l’on lit moins de livres de nos jours, et surtout, pour le plaisir. C’est que la lecture n’est plus considérée comme la porte d’accès privilégiée au savoir. De l’avis de certains férus de la littérature, ce désintérêt vient du glissement de notre société de ce qu’on appelait les humanités vers le technico-commercial. Auparavant, les filières les plus prestigieuses nécessitaient une pratique assidue de la lecture. Le numérique aussi a changé notre façon de lire : les séquences de lecture sont plus courtes, souvent liées à nos échanges écrits sur Internet. Les choix de lecture sont parfois portés par les médias. L’on lit moins les grands classiques. L’école et les parents ont également, quelque part, une certaine responsabilité dans cette situation. Le Salon international du livre de Yaoundé, qui se tient du 2 au 4 juin, est l’occasion d’ouvrir le débat et d’esquisser des solutions permettant de rallumer la flamme.

Yvette MBASSI-BIKELE

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