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Cameroun: On a trompé Paul Biya avec le Dsce

Paul-Biya-Dsce

La difficulté extrême que semble aujourd’hui rencontrer le Document de stratégie, pour la croissance et l’emploi (DSCE) pour atteindre les résultats qu’il s’était assignés procède d’abord – et cela n’est guère provocateur de le dire – d’une vérité crue, à laquelle il n’est pas tôt de faire face : l’indétermination, si ce n’est l’absence totale de lisibilité conceptuelle à partir de laquelle a été pensé et mis en forme ce fameux « document ».

Un constant sévère et pour le moins étonnant, qui se ramène en effet à une série de questions simples, mais centrales, auxquelles il ne fait aucune trace d’un bout à l’autre de ses lignes, à savoir : quel est le courant de pensée, quelles sont les approches théorique majeures, les doctrines, les filiations, les modèles à partir desquels a été ainsi schématisé ce projet de développement ?

En clair, dans la littérature du développement disponible depuis les années 60, quels sont les choix que le Cameroun a faits ? Quels sont les théoriciens à partir desquels les concepteurs de cette littérature ont fondé leurs analyses ? De quels exemples concrets se sont-ils inspirés ? Quels concepts et approches ont été explicitement critiqués, ou rejetés ? Les auteurs se sont-ils voulus keynésiens ou classiques ? Sont-ils monétaristes ou étatistes ?

Croient-ils en une politique d’offre ou de demande ? Jusqu’à ce jour, personne ne sait clairement. D’un bout à l’autre des 174 pages qui le constituent, première surprise : aucune revue de littérature, ni de la théorie économique pure, ni des théories de développement, encore moins de la production de savoirs qu’il y a jusqu’ici eue lieu sur l’économie camerounaise, en tant que telle, depuis les années 60. Surprise extravagante quand on sait le pedigree des personnes qui sont censées l’avoir rédigé – pour la plupart, des professeurs d’université, agrégés en économie_ Autant le dire, tout se passe donc comme si les producteurs de ce « document » avaient voulu construire une maison (le Cameroun « émergent de 2035 »), sans étudier la texture des sols sur lesquels ils allaient implanter leur bâtisse, sans essayer de savoir ce qui se trouvait sur ce sol par le passé, sans projet d’architecte, sans étude des matériaux, sans se donner la peine d’y réaliser une fondation solide). Un peu comme si on posait l’asphalte sur la future route Yaoundé-Yoko, sans que le Labogenie ne procède au préalable à l’étude des sols.

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Une telle démarche est-elle au minimum sérieuse ? Document médiocre donc, intellectuellement : indigne du Cameroun et des Camerounais. Document sans tête ni queue, collection de vœux pieux, qui va naturellement à vau-l’eau dans le silencieux naufrage de cette ambition en laquelle Paul Biya lui-même a solennellement déclaré ne plus croire du tout (discours de décembre 2013). Dans la première évaluation que lui a consacrée le gouvernement en fin 2014, sous la plume de l’un de ses rédacteurs d’alors (Robert Mbassa Ndine, aujourd’hui sénateur RDPC), rien sur la vacuité théorique originelle de ce document n’avait été noté.

Alors que là se trouve même déjà la source sérieuse de ses malentendus d’après. Au fil des ans, on fit donc endosser au président de la République une tambouille indigeste dont l’objectif semblait être ni plus ni moins que de le ridiculiser, puisque notoirement destinée à ne produire aucun résultat. Par-delà ses inévitables ratés sur les fameux « grands projets », la création d’emplois décents, l’industrialisation et d’autres balivernes, se trouve un énorme quiproquo : l’assomption, prônée de façon sous-jacente et jamais explicite dans ce document (une assomption qui, elle-même, tient de l’Ecole classique), selon laquelle la recherche d’une croissance de long terme, par le bais de la création d’infrastructures et d’un secteur productif moderne, allait – dans un temps estimé de 10 ans – conduire le pays à une transformation générale, une redistribution à large échelle des revenus et une sortie de la pauvreté pour les plus démunis. Traduction mirifique de cette fameuse « émergence ».

Le temps de 2020 que le gouvernement s’était donné pour la mise en œuvre de sa « première phase » est proche et, on le sait, rien de significatif n’a encore été fait. Depuis, Paul Biya est devenu le collectionneur, sans répit, des plans d’urgence : plan d’urgence pour les régions septentrionales (160 milliards F. CFA, juin 2014), plan d’urgence pour « l’accélération de la croissance » (925 milliards F. CFA, octobre 2014), plan d’urgence jeunes (103 milliards F. CFA, février 2016). Tout cela, sans qu’il ne lui vienne à l’esprit de poser la seule question qui fâche : à quand reviendra-t-il aux concepteurs du DSCE de rendre compte de leur faillite morale et intellectuelle ?

Serge Alain Godong

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