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Cameroun – Insécurité: « Guino » le «terroriste» de Nkapa enfin aux arrets

II était la personne la plus célèbre de Nkapa, ce village situé à quelques heures de route de Douala, la capitale économique du Cameroun. Il avait plusieurs surnoms. Certains l’appelaient «le terroriste», «la terreur», «le boss», «le patron», «le tigre», «le loup» ou encore «Guino», son sobriquet le plus connu. D’autres l’appelaient tout simplement «M.P», un nom qu’il s’était lui-même donné. Il avait sept ans à l’époque et déjà, il jurait à tous ses petits camarades qu’il allait devenir une personne «importante» dans tout le village. Il disait surtout que «tout le monde allait le craindre». Pari réussi pour ce fils de planteur. En effet, 27 ans plus tard, Justin Fedelon Djampou Waladji s’est rendu célèbre. Après son évasion de la prison de Mbanga où il purgeait une peine de 8 ans de prison le 25 mars 2013, il est revenu semer la terreur au village. C’était sa 2ème évasion en l’espace de 10 ans.«Même les vieilles mamans qui n’ont plus toutes leurs dents le craignent. Tous les enfants qui peuvent parler savent qui il est. C’est une star. Il était trop fort», glisse un conducteur de mototaxi placé à l’entrée du village. « Pas aussi fort que la loi. 99 jours pour le voleur, un jour pour le grand-patron», rétorque son voisin, assis sur sa moto. Après des mois de recherche, les éléments de la brigade de gendarmerie de Nkapa ont pu mettre la main sur «l’homme le plus recherché» du village. Justin Fedelon Djampou, alias «Guino», alias «Adamou Djibril» (surnoms connus des forces de l’ordre), a été arrêté le samedi 11 janvier 2014 lors qu’il rentrait tout simplement d’une de ses multiples escapades. Il était environ 15h ce jour-là. Les gendarmes ont tiré des coups de feu de sommation et il a fini par se rendre.

26 cas de viol et 106 cas de vol

Après deux jours de garde à vue à la brigade de Nkapa, Justin Fedelon Djampou, né le 1er août 1980, a été déféré au parquet du Tribunal de première instance de Mbanga, le mardi 14 janvier 2014. Il est accusé d’infraction d’évasion, vol aggravé, viol et coaction d’assassinat. En effet, d’après une source à la gendarmerie, Justin Fedelon est soupçonné de 26 cas de viol et de 106 cas de braquage à domicile, commis dans les localités de Nkapa, Souza, Kompeng, Maleke, Ayato, Pilo, Bomono gare, Bonabéri et dans des zones situées près du pont -sur le Mungo. Le sieur Mbounga, le gardien chef de la prison de Mbanga qui aurait aidé «Guino» à s’évader, est pour sa part accusé de complicité d’évasion, corruption et trahison. En attendant l’ouverture des procès, les habitants de Nkapa jubilent, chacun à sa manière, pour l’arrestation du «terroriste».

Brigade de gendarmerie de Nkapa. En cet après-midi du mois de janvier 2014, seuls les bruits lointains des klaxons des voitures et des motos troublent le silence des lieux. A l’intérieur de la brigade, un gendarme prend son repas de midi. Un chien assis à quelques pas de lui regarde avidement le mouvement de l’os qu’il ronge. «Le commandant n’est pas là. Il est allé à Mbanga. Vous n’avez pas appris l’arrestation du grand bandit? demande-t-il au reporter du Jour. Il a été transféré Mbanga ce mardi (14 janvier 2014, ndlr). Repassez à 17h», dit-il avant de se consacrer à son repas. Le gendarme donne cependant des conseils au reporter qui s’apprête à aller dans les quartiers de Nkapa: «Présentez-vous toujours avant de poser des questions. Sinon, les habitants vont vous lyncher en pensant que vous êtes une complice de Guino».

Peur au village

Au lieu-dit Gare, quelques jeunes sont assis devant un bar. Ils discutent à voix basse. Un nom domine leur conversation : «Guino». Il est prononcé plusieurs fois en moins de cinq minutes. Ils s’interrompent cependant à la vue du reporter. «C’est une journaliste. Elle est venue pour qu’on lui parle de Guino. Il faut qu’on lui raconte ce qui s’est passé», explique Sylvain, un fermier que le reporter a rencontré en chemin.

Tous se consultent du regard. Ils hochent la tête. «Guino c’est un phénomène. Il a terrorisé tous les habitants de ce village. Même les hommes les plus influents le craignaient. Nous l’appelions «le terroriste». Il sévissait partout et n’avait peur de personne. Même pas des forces de l’ordre», raconte Pagadel, un voisin de Justin Fedelon. Il est d’ailleurs l’une des victimes du « terroriste».

En rentrant du travail une nuit, Pagadel a été dépouillé de son casque avec écouteurs. Guino lui a dit ce jour-là qu’il allait le lui remettre. Il ne l’a jamais fait. Et Pagadel n’a pas osé le lui demander. «Ce qui est vraiment incroyable, c’est que je suis son voisin le plus proche. Nos maisons sont collées», s’étonne encore Pagadel. Voisin ou inconnu, «Guino» n’avait peur de personne. II avait des armes à feu, des machettes et des couteaux. D’après des villageois, il se comportait comme «le roi» du village.

«Un jour, il est venu en plein marché de Nkapa et s’est mis à tirer des coups de feu en l’air. Les commerçants se sont mis à crier. Il leur a demandé de se taire et de lui donner de l’argent. Ce qu’ils ont fait», se souvient un riverain qui précise par ailleurs que «le terroriste» opérait à visage découvert. Il ne s’attardait jamais sur les lieux plus de cinq minutes.

Lettres de menace

De boutiques aux maisons, rien n’échappait au «loup» de Nkapa. C’est avec un regard teinté de tristesse qu’Issouf Admou, gérant d’une boutique au quartier Haute tension de Nkapa depuis des années, raconte ses déboires avec celui qu’il appelle «le patron». «Il est venu une nuit ici et m’a demandé de lui remettre la somme de 50 000 FCFA. J’ai appelé le patron et il m’a demandé de passe’ mon téléphone à Guino. Ce que j’ai fait. Guino est parti avec mon téléphone et il a exigé que je lui donne en plus la somme de 10 000 FCFA», se souvient-il. Adamou a été plusieurs fois agressé et dépouillé des sommes d’argent allant de 10 000 F à 50 000 F. Selon une habitante du village qui a requis l’anonymat, aucun boutiquier «n’a échappé au loup». Sa sœur, après s’être fait dépouiller par Justin Fedelon Djampou, a reçu des lettres de menaces.

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«Il disait dans ses lettres qu’il allait la tuer ainsi que ses enfants. Les enfants ont passé plus d’une semaine chez moi. J’ai été obligée de donner une somme d’argent à Guino pour qu’il la laisse en paix. Mais, elle n’était pas tranquille», explique l’habitante. Au village, plusieurs personnes ont également reçu des lettres du «terroriste». Guino ciblait les propriétaires des «belles maisons», construites en dur. Il glissait des lettres sous leur porte. «Il menaçait toujours de te tuer si tu n’exécutais pas ses ordres. Il exigeait des sommes énormes», raconte un habitant qui a reçu plusieurs lettres. Dans l’une de ces lettres, Guino exigeait la somme de 50 000 FCFA. Dans le cas contraire, il menaçait de tuer un des fils du monsieur. L’habitant a été obligé, de remettre l’argent dans la même enveloppe qu’il a déposée au même endroit.

D’après une source à la brigade de gendarmerie de Nkapa, même le nouveau commandant, Ronsard Menkouande en poste depuis trois mois seulement, a reçu plusieurs lettres de menace. Dans l’une d’elles, Guino insultait le commandant. «Si tu penses que tu es un homme, viens m’affronter. Il faut qu’on s’affronte d’homme à homme», écrivait-il. Le commandant a également reçu des messages oraux envoyés par Guino par l’intermédiaire d’autres personnes au village. Curieusement, aucune de ces personnes n’a jamais osé dénoncer le «terroriste». Pour Alain Olivier Maka Mabongue, ami d’enfance de Guino, les populations avaient surtout peur des armes qu’il détenait. «C’est pourquoi on n’a pas pu faire un groupe d’auto-défense. Même les gendarmes avaient peur de lui. Lorsqu’il agressait personne n’osait l’empêcher», dit Alain Olivier.

Un violeur séropositif

Le samedi 11 janvier, par exemple, quelques heures avant son arrestation, Justin Fedelon Djampow Waladji est allé dans une palmeraie. Il a exigé que la propriétaire lui donne deux tunes d’huile. Face au refus de cette dernière, Guino les a prises de force. «J’ai voulu prendre les bouteilles d’huile et il a ramassé une fourche qui se trouvait près de moi. Il a voulu me l’enfoncer dans le corps. J’ai fermé les yeux et je me suis mise à prier. C’est alors qu’il a descendu tout mon pantalon. Il ne me restait plus que mon slip. Je ne sais pas ce qui s’est passé, mais il est reparti en me disant qu’il allait m’assassiner dans la nuit», explique la propriétaire. Ce jour-là, dix de ses employés assistent pourtant à la scène, mais ne font rien pour sauver leur employeur.

«La population avait peur des représailles. Il ne violait que les vieilles femmes. Ces 26 femmes n’ont pas osé le dénoncer. Elles avaient honte, car Guino est séropositif. Tout le monde le sait dans le village», déplore une source à la brigade de Nkapa. D’après cette source, plusieurs d’entre elles, après avoir subi le viol, sont venues à la brigade, en pleurant». Elles ont refusé de signer leur déclaration. «Elles ne peuvent pas se confier. Ce sont de vieilles femmes. Je ne comprends pas pourquoi Guino est devenu cette espèce de psychopathe», s’étonne Gabin, ami d’enfance de Guino. Gabin explique que son ami s’est «radicalement transformé» à la mort de sa petite sœur qu’il aimait beaucoup. Elle est décédée durant l’année 1996-1997. Une justification balayée d’un revers de la main par les gendarmes et les habitants du village qui pensent que Justin Fedelon Djampou Waladji est une «machine à tuer».

Selon un sexagénaire assis à l’ombre d’un palmier au quartier Nkende à Nkapa, le vol, le viol et l’assassinat sont des crimes abominables. Il assure que Guino mérite la condamnation à mort, car dans le cas contraire, il peut encore s’évader. En effet, avant son évasion du 25 mars 2013, Justin Fedelon Djampou s’était déjà évadé de prison, il y a près de 10 ans de cela. A l’époque, il avait été pris en filature par la brigade de Dibomban. Le 25 mars, il a bénéficié de l’aide d’un gardien-chef de prison pour s’enfuir. Guino avait déjà purgé 5 ans de prison. Il avait en plus bénéficié de 15 mois de remise de peine. Il ne lui restait que 28 mois de prison. «Comme il était séropositif, il allait régulièrement se faire soigner à l’hôpital Saint Jean de Malte de Njombe. Il a simulé l’aggravation de son état. Et le régisseur adjoint lui a permis de sortir de la prison avec son gardien», confie le gendarme.

Effectifs insuffisants la brigade

D’après les déclarations de Justin Fedelon Djampou, une fois hors de la prison, son geôlier lui a demandé de lui donner 25 000 FCFA contre sa libération. Après cette évasion, un avis de recherche a été lancé contre Guino. Le jeune homme de 34 ans est aperçu pour la première fois au village au mois de juin 2013. Sa maman chez qui des voisins viennent se renseigner assure que son fils est toujours en prison. Pour les gendarmes, la maman de Guino est la première à encourager son fils à commettre tous ces actes. D’après eux, elle serait dotée d’un pouvoir «mystique», car chaque fois qu’elle rend visite à son fils avec «le couscous sauce gombo, il s’évade le lendemain». «Il ne faut pas aussi oublier que les complices de Guino courent toujours. Malheureusement, la brigade n’a pas d’hommes. Ils ont seulement quatre gendarmes et tous sont vieux. Ils ne peuvent pas nous protéger. Nous avons besoin des gendarmes jeunes et vigoureux ici», implore un patriarche du village.


Josiane Kouagheu

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