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Boko Haram: une rébellion armée à visage masqué?

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« Boko Haram: il ne faut pas se tromper de combat »

Une coïncidence d’agenda a fait paraître deux articles se rapportant aux troubles en cours dans une partie du septentrion camerounais le mardi 26 août: dans Médiapart, Fanny Pigeaud signait Cameroun: Paul Biya, après plus de trente ans de règne, est confronté à une rébellion armée; et votre quotidien Le Jour se contentait, lui, de publier une modeste contribution de ma part intitulée « Boko Haram: il ne faut pas se tromper de combat ». Ayant parcouru avec beaucoup d’intérêt l’article de Fanny Pigeaud, j’en suis resté à ma soif de questionnement, n’ayant pu véritablement amorcer esquisse de découverte des fondements d’une argumentation peu, étoffée, dont on ne peut pas non plus souligner ci et là quelque justesse de positionnement.

Contestation du principe des évidences premières

Dans ce pays où règnent la rumeur et la suspicion (qui produisent le doute et la peur, vecteurs d’immobilisme et d’improductivité), c’est ajouter à l’embarras général que de ne se fonder que sur tel seul élément d’appréciation de la feuille de route que l’on veut bien suivre. Qui Fait quoi? Comment? Ce sont les réponses à ces questions que j’aurais voulu lire dans le développement de l’article de Fanny Pigeaud.

Nous convenons bien de l’arrière fond général de la situation qui prévaut au Cameroun: insécurité, corruption, dysfonctionnements divers dans l’administration de l’Etat. La situation particulière dés régions septentrionales doit également être mentionnée, qui les rendrait plus vulnérables au déploiement de divers mouvements de contestation ou de rébellions armées, le contexte de surdétermination s’y prêtant d’une certaine manière avec l’insécurité des pays frontaliers. Qu’il y ait aussi un groupe armé qui pratique des actes d’une rare barbarie est également incontesté.

Mais situer ce groupe de manière exclusive, par l’établissement d’improbables connexions avec quelques apparatchiks embastillés (chacun appréciera l’endossement qui lui est prêté des violences en cours), vouloir résumer la dynamique des rapports de force à l’unique problématique de la succession de Monsieur Biya (dont personne ne doute de la longévité au pouvoir…), laisse perplexe. Une cinquième colonne embusquée ferait ainsi sous-traiter par Boko Haram l’enlèvement des otages étrangers dans le septentrion, une sorte de main invisible dont il est encore difficile de fixer les perspectives..: Voilà qui interroge sur le substrat de cette analyse de façade, dont il faut bien resituer les enjeux à l’aune des urgences du moment: la situation générale à l’échelle de tout le Cameroun; et l’inévitable question de la succession du chef de l’Etat.

Les véritables problèmes du Cameroun

La liste des problèmes auxquels fait face le Cameroun est fort longue et chacune des régions du territoire national aurait à faire valoir ses préoccupations qui valent bien au-delà des soucis d’appréhension ethnique dont fait bien cas l’auteur de l’article. Ce sont d’une manière générale des problèmes de pauvreté, de misère, de précarité.

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Fanny Pigeaud semble méconnaître les lames de fond des dynamiques de la construction de l’Etat au Cameroun, ou tout est « politique », de l’admission à un concours de grande école à la nomination à un poste dans l’administration publique.

Il eut été appréciable qu’elle investisse davantage les dynamiques du jeu factionnel en cours (les derniers scrutins législatif, sénatorial et municipal offrent des lignes de lecture qui ont leur importance), pour appuyer ses hypothèses/affirmations d’une certaine crédibilité.

L’ancienne province du Nord Cameroun a des problèmes qui lui sont spécifiques: mais il ne peut leur être apporté solution que dans la perspective d’une politique d’ensemble à l’échelle nationale.

Dans la complexité des questions à aborder; il y a donc à regretter les quelques énonciations faites dans un texte qui aurait gagné en profondeur en se débarrassant de présupposés qui n’honorent personne. Il y va des soupçons portés à la France et à quelque autre puissance, de la rencontre confidentielle du Chef de l’Etat français avec quelques hommes politiques du Nord Cameroun… Toutes choses qui rentrent dans la normalité des relations internationales et du positionnement des acteurs. Dans l’espace sous-régional, la France, acteur déterminant des relations internationales, garde entre les mains ses propres cartes. Que les Etats locaux le veuillent ou pas, il faut en tenir compte. Le Tchad, le Nigeria, le Cameroun et la RCA doivent bien également avoir à cœur leurs propres préoccupations, que je suppose ils font valoir, lors des nombreux (et contestables) déplacements de leurs chefs d’Etat en France, comme c’était encore le cas il y a quelques jours en Provence.

Je ne peux manquer d’aborder en fin de propos, la question de la « transition politique » au Cameroun. Cette question dépasse les apparentements ethniques et régionaux, bien qu’elle les contienne, nécessairement. C’est la question de tous les Camerounais. La transition politique n’est pas propre à un moment, elle est un engagement de chaque instant. Au sens strict et en rapport avec ce qu’il est convenu bien trivialement d’appeler « l’après Biya » elle a déjà commencé.

Deux principes majeurs sont à relever aussi, gravés qu’ils sont dans l’histoire nationale au Cameroun: l’Unité nationale et la pérennité de l’Etat. Sans nier l’existence de clivages nombreux de ce pays « compliqué » (qui ne l’est pas au fond plus qu’un autre), il faudrait bien que tout le monde se rappelle ces exigences-là. Les acteurs locaux aux projections légitimes et tous ceux qui se prennent d’amitié pour ce pays dans lequel nous sommes tous engagés: nous devrons sortir ensemble de la misère générale qui donne naissance aux actes malencontreux de l’Extrême-Nord, ou alors nous en porterons collectivement le drame.

Germain-Hervé Mbia Yebega
Politologue Chercheur à l’OPSA (Univ. Paris 1-Sorbonne)
Chercheur associé à la Fondation PAE de Géostratégie (Yaoundé-Cameroun)


© Germain-Hervé Mbia Yebega | Le Jour

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