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Boko Haram, les montres de Maiduguri

Maiduguri-Boko-Haram

En quête publiée en juin 2014 par le Monde.fr. Un cri, et aussitôt les premiers coups : « Boko Haram ! » Le visage du garçon en polo rouge enfle déjà. Lui semble perplexe, ne sachant si on s’apprête à l’achever dans la rue de Maiduguri. Par ici, le groupe islamiste a fait la loi jusqu’à la mi-2013, lorsque ses membres ont été chassés par les miliciens locaux, baptisés Civilian Joint Task Force (CJTF), une version « civile » de la coalition des forces de sécurité chargée de lutter contre les insurgés de Boko Haram.

Quand ces gangs de quartiers, récupérés et financés par le pouvoir politique local, ont pris le contrôle de ces rues, il y a eu des morts. Beaucoup de morts. Une source du gouvernement local avance le chiffre de 600 assassinats. Amnesty International, en 2013, parlait également de « centaines » de victimes.

Les survivants de Boko Haram ont pris la fuite vers les zones rurales ou dans les pays voisins. Mais certains se réinfiltrent à présent. Une source proche des militants clandestins explique, mâchoire serrée, air décidé : « Pour l’instant, c’est un choix de laisser Maiduguri en paix. A un moment, cela va prendre fin… Peut-être y aura-t-il des surprises pendant le ramadan … »

Dans la chaleur qui précède la délivrance attendue de la saison des pluies, Maiduguri se donne des airs de paix. On a réinstallé des distributeurs de billets dans le centre. Le couvre-feu a été repoussé à 9 heures du soir. Mais dans les quartiers excentrés, l’ambiance est toujours celle d’une guerre civile. A Zannari, un homme accepte de raconter les exactions de l’armée et des CJTF en montrant la blessure par balle de son fils, entrée sur le flanc, sortie dans le dos. « On l’a fait soigner par des connaissances. A l’hôpital, ils arrêtent les blessés et on ne les revoit plus. » Un médecin confirme mais refuse, lui aussi, d’être nommé.

Dans un quartier voisin, à Kaleri, il ne reste que quelques habitants. Un homme raconte comment, après l’explosion d’une bombe, les militaires « sont devenus fous ». Son neveu ? « Tué sur-le-champ. » Son fils Mohammed ? « Ils ont même refusé de nous rendre le corps. » Il a compté « plus de quarante personnes tuées dans le quartier ». Au poste militaire voisin, un sous-officier nerveux s’efforce à la fois de poser des questions, de vérifier les identités et d’allumer sa cigarette avec une allumette sans lâcher sa Kalachnikov ni quitter des yeux le journaliste étranger, avant de livrer son verdict : « Je dois vous prévenir : ici, les bad guys sont partout. Moi, je ne les connais pas. Vous, vous ne les connaissez pas. Mais eux, ils nous voient. Et à la première occasion, ils vont vous enlever ou nous tirer dessus. C’est ça, Maiduguri. »

4 200 ARRESTATIONS EN 2013

Le garçon en polo rouge pourrait être l’un de ces infiltrés. Dans le vacarme, il est conduit, toujours étonné, mais en vie, vers un poste des forces de sécurité. Les hommes casqués, embusqués derrière leurs sacs de sable, se méfient de ces alliés comme de la peste, comme de tout Maiduguri. Le garçon disparaît à l’intérieur.

Dans la capitale de l’Etat de Borno, on n’entend jamais plus parler des suspects. Et les questions sont interdites. « Il y a eu 4 200 arrestations au cours de l’année écoulée », affirme un défenseur des droits de l’homme, qui tremble à l’idée qu’on apprenne qu’il réalise ces compilations. « On ne sait pas qui a été exécuté et qui est toujours détenu dans les cachots des bases militaires. » Les seules libérations ont eu lieu lorsque Boko Haram a attaqué ces camps. La dernière fois, c’était en mars. La caserne de Giwa a été prise d’assaut. Il y aurait eu 1 600 prisonniers libérés dont des Boko Haram, retournés se battre. Et des innocents, exécutés.

A ce prix, les civils de la CJTF affirment avoir réussi là où l’armée a failli, « nettoyant » des quartiers entiers, où certains insurgés, retournés, les ont rejoints, comme explique un chef de milice. « On sait qui allait aux prêches de Yusuf . On sait qui était impliqué dans les assassinats à Maiduguri. On se connaît et, surtout, on se reconnaît. Et on a retourné la peur », sourit, menaçant à force d’être aimable, Thomas Abbaaji.

Comptable de profession, ce chef de secteur CJTF est investi à la fois de fonctions traditionnelles et de pouvoirs surnaturels. Mais dans le monde visible, Thomas Abbaaji est aussi un parent, par alliance, de l’ex-chef de Boko Haram, assassiné par les forces de sécurité en 2009, Abdullah Yusuf. Le chef milicien est catégorique : l’homme qui « incarne » désormais le groupe insurgé dans ses vidéos, Abubakar Shekau, « n’est pas le vrai Shekau. Il est venu avec Yusuf pendant des années rendre visite à mes parents et ce n’était pas la même personne. Le vrai Shekau a été blessé en 2012 et il est mort au Cameroun. Le type actuel qui gesticule et qui crie sur les vidéos des filles de Chibok, c’est un autre ». Plusieurs sources, en ville, abondent dans ce sens. En quoi cela a-t-il de l’importance ? Pour l’effet psychologique. Même Thomas Abbaaji le reconnaît : « Boko Haram, ce n’est plus un mouvement unique, c’est une multitude de cellules, même s’ils font semblant d’avoir un chef unique, le faux Shekau. Et ces gens sont nombreux, très nombreux. » Et font peur, ce qui est le but de l’opération.

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Dans les rues, les CJTF ont leurs barrages. Les miliciens manient des machettes, des lances, des fusils de chasse à un coup ou des fouets. A l’entrée de la ville, un préadolescent exhibe une réplique de M16 sculptée dans du bois tendre. Personne ne ricane. C’est une arme « mystique ». Le « juju », les charmes et protections « spirituelles » inspirent une grande peur parmi leurs ennemis de Boko Haram, lesquels accordent aussi à ces pratiques une importance que les compagnons du Prophète, auxquels ils se réfèrent, auraient considérée comme « haram » (proscrite).

« On pratique le juju, chez Boko Haram. Devinez pourquoi Shekau et ses hommes se montrent toujours avec les bâtons dans la bouche . Il y a un juju là-dedans. Et ce n’est pas tout. Ils font couler le sang de leurs victimes pour leurs esprits, affirme un notable de la ville. Mais celui des CJTF est plus fort. C’est pour ça qu’ils les redoutent autant. »

Lynchage ou sortilèges, peu importe : depuis que les CJTF ont gagné la bataille de Maiduguri, le gouverneur de l’Etat, Kashim Shettima, ne tarit pas d’éloges à leur sujet : « Ils ont été une divine surprise », s’exclame-t-il dans son immense salon, comme si ce n’était pas sur sa cassette personnelle que le mouvement milicien était financé. Debout à ses côtés, un de ses conseillers abonde : « Oh, Excellence, vous vous souvenez, il y a quelques mois, nous étions assis dans cette pièce, et on comptait les explosions à travers la ville. Dix-huit dans la même journée ! Ces jeunes gens nous ont ramené le calme en ville… »

MASSACRES DANS LES ZONES RURALES

Mais dans les campagnes, la conquête de la capitale de l’Etat se paye au prix d’une envolée des massacres. L’évêque de Maiduguri, Olivier Doémé, résume le début du mécanisme : « Quand ils ont été chassés des villes, ils ont commencé à agir dans les villages. » Plus terrible encore, la population rurale est l’otage de la situation. « Les Boko Haram massacrent les villages où se créent des cellules des CJTF pour leur tenir tête. Inversement, les militaires et les CJTF considèrent que si un village refuse de créer son groupe de miliciens, ils sont Boko Haram, et donc une cible légitime », résume une bonne source, en ville.

Chez le gouverneur, on préfère voir la contre-insurrection du bon côté. Kashim Shettima prépare sa réélection, et finance à grands frais sa campagne électorale, à huit mois d’élections qui ne se tiendront peut-être pas. Il affirme que Boko Haram est le « produit de la pauvreté », et peut-être aussi un peu du « manque d’éducation ». Il en déduit qu’il faut à tout prix « faire du développement » dans l’Etat de Borno en particulier, mais aussi dans tout le Nigeria, ce grand pays de 170 millions d’habitants.

Ces banalités dissimulent l’essentiel. D’abord, le problème avec l’éducation dite « occidentale », en tout cas non fondée sur le Coran, est un problème de fond dans le nord du Nigeria. « On se souvient encore du moment où, pendant la colonisation, on enlevait des enfants pour les obliger à aller à l’école des Blancs », explique un membre d’une grande famille de Maiduguri. Mais au-delà de ces racines profondes qui ont nourri un groupe sectaire, passé à la violence par paliers de répression successifs, Boko Haram a aussi crû et embelli en raison de ses liens avec la politique locale depuis son émergence, dans la première moitié des années 2000.

L’ex-gouverneur de Borno, Ali Modu Shariff, a laissé deux empreintes sur l’Etat : d’abord, un palais qui surpasse en splendeur les folies rococo des rois du pétrole nigérians, à Lagos. Cela dans un Etat qui compte parmi les plus pauvres du pays. D’autre part, en facilitant avec des valises de naira l’ascension de Boko Haram à Maiduguri, avant les élections de 2005, dans le but l’obtenir leur « aide électorale ».

Boko Haram n’a pas eu qu’Ali Shariff comme source de revenus. « D’abord, ils ont braqué des banques. Il y a eu 200 ou 300 attaques à travers tout le pays. Mais la sécurité a augmenté, les sommes dans les coffres ont été réduites. Alors, ils se sont tournés vers les enlèvements, et bien sûr, l’argent qui inonde la politique nigériane à tous les niveaux », résume, à Abuja, une source sécuritaire du Nord, qui conclut : « Il y a sans doute aussi quelques fonds du Golfe, mais Boko Haram est moins un mouvement djihadiste international que l’expression de nos problèmes locaux. »

Justement, Ali Modu Shariff est de retour, candidat pour le poste de sénateur local. Et dans la perspective des élections, que fait-il ? « Il finance une branche de miliciens qui se font appeler CJTF, comme ceux que finance son successeur et ennemi, car il y a désormais… deux CJTF, décrit une source de Maiduguri, membre d’une famille influente de la ville. Toutes ces milices, c’est le prochain monstre, après Boko Haram, et tous deux ont été fabriqués par les apprentis sorciers de la politique nigériane. »

>> Lire les premier et dernier volets de l’enquête sur Boko Haram (édition abonnés) : Les demoiselles perdues de Chibok et Ce feu qui se répand

Jean-Philippe Rémy

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