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Boko Haram: faut-il renoncer aux groupes d’autodéfense?

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Hier héros de la lutte, l’utilité des comités d’autodéfense est, aujourd’hui, remise en question alors que plusieurs dérives sont régulièrement reportées, allant jusqu’à la collusion avec l’ennemi Les groupes d’autodéfense contre Boko Haram, dans les quatre pays concernés par cette menace terroriste, devraient voir leur rôle se réduire au profit des forces étatiques et régionales, selon des spécialistes, officiels et observateurs.

 

Les membres d’un comité de vigilance soupçonnés de complicité avec les membres du groupe terroriste ont été arrêtés, la semaine dernière par l’armée camerounaise, dans l’Extrême-Nord du pays, limitrophe du Lac Tchad. Pour le commandement militaire de la Force Multinationale Mixte (FMM), une coalition régionale chargée de la lutte contre Boko Haram, ce « débordement était attendu »; le fonctionnement de ces groupes de vigilance n’obéissant pas à des règles précises. « Ils ne bénéficient d’aucun encadrement, ce qui donne lieu à plusieurs écarts de comportement et autres exactions », a déclaré le Général de brigade Bouba Dobekreo, commandant du secteur 1 de la FMM. Cet officier camerounais énumère, ainsi, des cas d' »arnaques, viols, vol, racket, sans compter la complicité avec des bandits locaux ».

« Les plaintes des bergers sont légions, désormais. Des membres des comités de vigilance « usent de leur pouvoir contre les bergers qu’ils accusent de traiter avec Boko Haram. Ceux-ci se trouvent très souvent dans l’obligation de céder une partie de leur bétails aux racketteurs », détaille l’officier camerounais, qui précise que « certains éléments des forces de défense se trouvent parfois complices de ces agissements ». Les cas de collusions avec Boko Haram ne consacrent, ainsi, qu’une étape avancée de cette logique d’insubordination par rapport à l’administration territoriale qui a créé et encouragé la création de ces comités d’autodéfense.

« On déplore également, au sein même des comités de vigilance, des querelles intestines diverses », poursuit cet officier alors que des observateurs émettent des craintes sur une possible mutation de ces groupes en milices hors la loi, comme c’est le cas pour les Maï-Maï en République Démocratique du Congo (RDC). Dans un rapport datant de mai dernier, intitulé « Boko Haram sur la défensive ? », l’ONG International Crisis Group mettait déjà en garde contre ces dérives. [i « Ils [les groupes de vigilance] sont soupçonnés d’avoir pris part à des exactions, notamment des exécutions extrajudiciaires et des viols, parfois en association avec les forces de sécurité (…) Beaucoup de ces groupes pourraient tomber entre les mains de politiques peu scrupuleux »].

La situation est d’ailleurs la même, dans les autres pays concernés, le Niger, le Nigéria et le Tchad, où s’activent des centaines de ces groupes, selon des sources concordantes. Au Niger, les tensions existant déjà entre communautés peule et kanuri ont dissuadé le gouvernement d’aller dans la constitution de ces groupes, selon Moustapha Khiari, de l’ONG des droits de l’homme « Alternatives Espace Citoyens », qui reconnaît la naissance spontanée de dizaines de groupes. Par contre, au Tchad voisin, le constat n’est guère plus reluisant qu’au Cameroun ou au Nigéria. Dans une déclaration, l’ancien porte-parole du gouvernement tchadien, Hassan Sylla Bakary, par ailleurs un des principaux initiateurs des comités de défense au Tchad, cite des cas d’exactions contre les populations civiles, remontant à novembre dernier, dans la capitale N’Djamena.

« Il y a eu un cas de jeunes de ces comités de vigilance qui ont tabassé à mort une famille de quatre personnes sous prétexte qu’elle était complice avec la secte Boko Haram. Après enquête, il s’est avéré qu’il y avait un malentendu entre ces jeunes et la famille en question. C’est de là, que nous avons compris, qu’il y a un risque de débordement avec ces groupes de jeunes qui manquent d’encadrement ».

« Dans ces régions offrant peu d’horizons aux jeunes et où les perspectives de développement sont très menues, ces groupes constituent un refuge, puis un cadre pour se prêter, avec la légitimation de la lutte anti-terroriste, aux exactions les plus diverses. On en arrive à faire du mal au nom de l’autodéfense », a analysé la sociologue tchadienne Maimouna Bah Mahamat, du Centre national de recherche et de développement (CNAR).

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Pourtant, la naissance de ces groupes de vigilance, il y a quelques années, avait suscité une vague d’espoir, renseignant sur l’engagement des civils, aux côté d’une armée non coutumière des guerres asymétriques, dans la lutte contre la nébuleuse terroriste.Les autorités des pays de la région ont grandement contribué au lancement de ces groupes, en activant des réseaux préexistants dans ces localités frontalières criminogènes, renseigne le général camerounais.[i « Créés et formés à Maiduguri par les autorités locales [nigérianes] en 2013, ils ont joué un rôle important en repoussant l’insurrection hors de la ville. De nouvelles unités se sont constituées dans les zones rurales du Borno et dans les Etats voisins; le Cameroun et le Tchad ont maintenant leurs propres comités de vigilance »], peut-on lire dans le rapport d’ICG.

« Dans les zones rurales, ils ont fourni une expertise de terrain et des renseignements essentiels aux forces de sécurité et constitué, pour une partie des habitants qui auraient pu être tentés de rechercher une protection auprès de Boko Haram, une chance de renouer avec l’Etat », poursuit la même source. Au Cameroun, « ces efforts ont provoqué la baisse des attaques de Boko Haram. Ils se sont traduits par beaucoup des succès sur le terrain, au point que les comités de vigilance sont devenus des cibles privilégiés des kamikazes », renseigne le général camerounais Bouba Dobekreo. « Au Tchad, beaucoup de groupes d’autodéfense se sont formés à la demande des autorités à la suite des attentats-suicides de Baga Sola en octobre 2015. Dans les villages, ils ont organisé la fouille des visiteurs et protégé les marchés et les distributions de nourriture des organisations non-gouvernementales. Ils ne sont pas toujours munis d’armes à feu, et doivent souvent se contenter de lances, machettes ou encore de fouets », poursuit le rapport d’ICG.

L’ancien porte-parole du Gouvernement tchadien reconnaît, quant à lui: « Lorsque nous avons mis sur pied ces comités de vigilance en 2015, nous n’avions pas pensé à ces dérives ».Divisé, après le récent limogeage de son leader Abubakar Shekau, et engagé dans une lutte de survie après les coups durs portés par les armées nationales, Boko Haram reste particulièrement actif dans les villages reculés du Bassin du Lac Tchad. Dès lors, « ces groupes sont plus utiles dans les localités frontalières. On pourrait se passer de leurs services dans les villes, où la situation est sous le contrôle des forces de l’ordre », selon Hassan Sylla Bakary.Même s’il regrette que « cette dissolution tarde à intervenir », Bakary insiste sur la nécessité de se montrer reconnaissant envers ces jeunes. « Nous avions créé, à l’époque, 27 comités pour dénoncer toute personne suspecte et prévenir les risques d’attentats dans la capitale. Grâce à ces jeunes, qui collaboraient avec la police, les mosquées, les églises, les marchés et autres lieux publics, étaient passés sous contrôle. Leur apport est inestimable. Ils méritent un encouragement de la part de l’Etat et des populations. »

Au Cameroun où ces groupes sont officiellement sous le contrôle du ministre de l’administration territoriale, la question se pose à deux niveaux. L’Etat doit « impérativement recycler, encadrer, conscientiser et motiver ces jeunes », pour qu’ils continuent la lutte, là où leur contribution se fera nécessaire. A ce titre, le commandant de la FMM salue l’exemple donné par le Nigéria qui aurait enrôlé certains d’entre eux dans l’armée. »Après l’éradication prochaine de Boko Haram, il faudrait envisager d’autres solutions, d’autant plus que ces jeunes, habituellement dotés d’armes blanches, aurait accédé à des outils plus létaux à l’occasion d’affrontements avec les membres de Boko Haram. « Le moment venu, ces administrateurs sauront quoi faire des membres des comités de vigilance pour qu’ils ne deviennent pas une autre nuisance », a conclu l’officier camerounais.Pour la sociologue Maimouna Bah Mahamat, la réinsertion sociale de ces jeunes relève d’une nécessité, « autrement, les autorités auraient à gérer des milices aussi dangereuses que Boko Haram. »

L’ICG recommande, pour sa part, pour le cas nigérian, de renoncer à l’utilisation des groupes d’autodéfense. « Il est maintenant temps de réévaluer le recours à de tels groupes et d’envisager leur démobilisation, pour éviter les problèmes qu’ils pourraient causer à long terme, y compris les risques de violence locale et communautaire. »

Sources : Journal du Cameroun.com

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