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Abandon des corps : Selon Hyacinthe Balla Balla, la mort n’a plus de valeur

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L’anthropologue médical explique le phénomène d’abandon des corps dans notre contexte. Qu’est ce qui peut expliquer le phénomène d’abandon des corps ? Chaque société a sa manière de conserver les corps. Mais, ces méthodes n’excédaient pas trois jours, et il y avait certains rites qu’on effectuait sur le corps avant l’inhumation. Avec la modernité de la médecine, les morgues sont construites dans les hôpitaux pour une conservation beaucoup plus longue. Cette modernité ne va pas sans conséquences. Il suffit de regarder comment les corps sont disposés à la morgue. Nous avons des personnes malades qui ont été abandonnées par leur famille dans des hôpitaux. Dans ce cas, l’hôpital est obligé de mettre le corps à la morgue. Les corps déposés par les forces de l’ordre et par la mairie sont pour la plupart non identifiés. Par contre, ceux déposés par des familles sont clairement identifiés. Il n’y a pas un texte qui stipule qu’un corps doit mettre un nombre défini de jours à la morgue.

Comment l’abandon des corps peut être perçu dans notre contexte ?

Dans notre contexte, la mort n’a plus de valeur. Car dans nos sociétés, le mort doit être traité dignement. Une personne abandonnée veut dire qu’elle n’est pas utile. Dans une ville comme Yaoundé par exemple, beaucoup de personnes n’ont pas de famille. Par exemple, ceux qui vadrouillent dans les quartiers, louent des maisons, mais n’ont pas de famille.

Nous sommes dans une société en crise. Est-ce que cela a un rapport avec l’abandon des corps ?

Si on regarde dans les quartiers, on ne cherche plus à savoir d’où vient tel ou tel. Les jeunes se limitent beaucoup plus à écouter des nouveautés sur les chaines de télévisions européennes, à consommer l’alcool et la cigarette. Il se pose aussi un problème de crise financière, car les gens n’ont pas de moyens. Nous constatons d’ailleurs que le jour des levées de corps, les membres des familles demandent des réductions.

Est-ce qu’il n’est pas temps d’avoir des morgues privées ?

Il est bon d’avoir les morgues privées. Il y a d’ailleurs un dossier en cours de traitement au ministère de la Santé. Mais déjà, il faut craindre une ou deux choses. Déjà, les morgues privées coûteront plus cher que les morgues de l’Etat. Et ensuite, il faudra que les gens soient beaucoup plus professionnels pour que les maux comme les trafics d’organes ne puissent pas être rencontrés. Il y aura aussi un problème de leur position dans les quartiers, car il faudra canaliser les eaux provenant de ces morgues.

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L’Etat défaillant

Le reportage ci-contre et l’analyse de Hyacinthe Balla Balla ont de quoi donner froid au dos du lecteur. Les auteurs de ces deux textes avaient de quoi aller d’ailleurs plus loin, loin dans leur observation, loin dans leur analyse de ce que vaut encore une personne dans notre contexte, et de ce qui reste de la valeur d’un être humain dans la société camerounaise particulièrement. Nous avons envie de dire qu’il n’en reste pas grand-chose.
Nous parlons des corps abandonnés dans des morgues et parfois dans la rue. Il faut commencer par ce qu’on appelle aujourd’hui «le supplice du collier», c’est-à-dire cette justice populaire qui fait que les populations attrapent un voleur présumé, elles le brûlent en pleine rue, sous le regard admiratif des passants. Ce genre de supplice, avec tout ce qu’il comporte comme arbitraire et règlement de compte, n’existe que dans un pays où l’Etat est défaillant face à ses responsabilités. Les populations désabusées, parce qu’elles ne font plus confiance ni à la police, ni à la justice, décident de se faire justice elles-mêmes.

Dans un passé encore non éloigné de celle-ci, un deuil dans un village, dans un quartier de la ville, était un sujet de recueillement et du respect de l’âme du disparu. On assistait la famille éprouvée dans le calme, jusqu’à ce que le défunt soit dignement accompagné à sa dernière demeure, avant que la vie normale ne reprenne son cours. Parce que l’éducation de base dans la cellule familiale a foutu le camp, parce que le prolongement de cette éducation dans les écoles est insuffisante, voire insignifiante, le respect de la vie humaine ne préoccupe plus personne. A côté d’une famille endeuillée, c’est le lieu idoine pour que les vendeurs d’alcool fassent recette. Que des personnes de tous genres organisent des randonnées galantes. Adieu le respect de la vie humaine.

On évoque la misère ambiante pour justifier que certaines personnes ne soient plus capables de récupérer les corps des leurs placés à la morgue, lorsque la note à payer devient très élevée. C’est une hypothèse qui ne manque pas de sens car, des familles nécessiteuses, il y en a beaucoup au Cameroun.
La responsabilité de l’Etat apparaît double dans ce cas : il faut reprendre l’éducation de base dans ses fondements premiers, en replaçant l’homme et l’Etat au centre de tout. C’est une obligation et un devoir régalien de tout pays.

Il faut un texte pour limiter le séjour des corps dans des morgues publiques ou privées. Passé ce délai, les pompes funèbres devraient procéder à l’inhumation des corps abandonnés, sur fonds publics.

Propos recueillis par Prisca Balla Mekongo 

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