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28 février : Pourquoi je n’ai pas marché contre Boko Haram

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Plus de 20.000 personnes – des curieux pour la plupart –, selon l’organisation, environ 5000, selon des observateurs indépendants, ont battu le pavé samedi, 28 février 2015 à Yaoundé contre la secte islamiste nigériane Boko Haram. Autant de monde agglutiné entre la poste centrale et le rond-point de la primature, soit moins de 200m, autant dire qu’il était difficile de mettre un pied devant l’autre. Autrement dit, on s’est contenté de marquer le pas sur place.

Pour anecdotique qu’elle soit, cette image traduit la vacuité, mais aussi, le grand gâchis qu’aura constitué la fameuse «grande marche patriotique» de la capitale censée être dédiée à «nos frères et sœurs de l’Extrême-Nord», à «nos vaillants soldats» et «pour un Cameroun uni». Je vois déjà, d’ici, les multiples flèches empoisonnées qui ne manqueront pas de pleuvoir contre la bien-pensance régnante. L’heure étant au sursaut national, toute personne s’écartant de la logique moutonnière est taxée d’antipatriote. J’assume, à ma façon, ce statut depuis samedi dernier.

J’ai en effet, pour ma part, décidé de ne pas me joindre à cette parade tape-à-l’œil et bling bling, tout juste bonne à satisfaire les ego de certains et dont les vrais promoteurs, tapis dans l’ombre, restent aussi nébuleux que la criminelle secte jihadiste dont notre pays, le Cameroun, n’est qu’une victime expiatoire.

Manifestement, certaines personnalités originaires du «grand-Nord» – alors qu’elles résident constamment hors de leurs villages – ainsi que leurs condisciples de circonstance, d’ailleurs, tenaient, apprend-on des «organisateurs», à traduire aux natifs ou résidents du «grand-Sud» l’horreur dans laquelle est plongée la région de l’Extrême-Nord ; comme si les originaires du «grand-Sud» vivaient dans une autre planète. Fort bien. Mais une présumée «marche», à près de 2000km des lieux des événements, a davantage des airs de parade pernicieuse dont les ressorts seront – je l’espère vivement – connus un jour. On a même retrouvé, parmi les marcheurs et aux avant-postes, des personnages ayant, lors des années dites de braise (1990 à 1992), ouvertement œuvré pour la solution du sang et des larmes contre le Cameroun et son président. De qui se moque-t-on ?

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Comparaison n’est pas raison, mais souvenons-nous qu’à Paris, au lendemain du massacre de Charlie Hebdo et du Super-Cacher, en janvier dernier par des fondamentalistes, c’est sur le lieu des crimes que des milliers de gens courageux, soucieux de la préservation de la paix et des valeurs républicaines, ont battu le pavé, sur de longues distances avant que ce vent de protestation et cette mobilisation contre l’obscurantisme n’atteigne le reste du pays. Le vaudeville de Yaoundé, à côté, à mille lieues de Fotokol, d’Amchidé, de Magda, de Dabanga, de Kolofata, de Waza ou encore de Limani, ressemblait à une escroquerie intellectuelle. Un spectacle indécent de cris, de slogans creux avant de rejoindre les salons feutrés, les buvettes et autres restaurants après avoir donné l’impression de compatir aux meurtrissures d‘une guerre qu’on veut imposer au Cameroun.

Et, plutôt que de servir au peuple une mise en scène abjecte, les organisateurs de la «marche patriotique» de Yaoundé eurent été bien inspirés d’organiser un coup de cœur, comme ce fut le cas à la veille du Mondial de football 1990, cette fois en faveur de nos vaillants soldats au front, des milliers d’orphelins, de veuves et de veufs, d’élèves menacés par une année blanche, de centaines de milliers de réfugiés ou de déplacés, etc.

J’ai décidé de ne pas marcher, samedi à Yaoundé parce que non seulement les grandes douleurs sont dignes et silencieuses, mais surtout, nos dynamiques soldats, qui font preuve de patriotisme, d’efficacité, de détermination et de professionnalisme au front, ont plus besoin, tout comme les populations meurtries, de mieux c’est-à-dire du concret, que ces marches et slogans dont ils ne sont visiblement pas au fait. Nos forces de défense sont plus préoccupées à combattre, alors qu’en même temps les populations éprouvées se battent pour leur survie. J’ai décidé de ne pas marcher à Yaoundé parce que, pour ma part, la compassion est incompatible avec les faux-semblants. Parce que le patriotisme est une valeur trop importante pour le laisser entre les mains des manipulateurs de consciences. Parce que, par ces temps de grandes manœuvres politiciennes, la ligne entre la ferveur patriotique et la récupération est jonchée de non-dits et d’hypocrisie. Parce que la marche a eu lieu pas à Kolofata, à Magba ou à Fotokol, mais curieusement… à Yaoundé.

Mon amour pour mon pays, ma compassion pour les victimes des fous d’Allah, je ne les braderai à aucun moment, contre aucune forfanterie ni forfaiture.

Par Dieudonné Mveng

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